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 Société Drame Fantaisiste

Ma vie sans moi. Ou la mauvaise nouvelle. 

Lilie Emme

Lilie Emme

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Elle est arrivée un jour de printemps, je crois. Discrètement. Je ne l’ai pas aperçue tout de suite, à vrai dire je ne l’ai même pas vue. Comment aurais-je pu ? Je ne l’avais jamais rencontrée auparavant.

Elle s’est installée insidieusement dans ma vie, prenant une part de plus en plus importante. Jusqu’à me métamorphoser. Certains disaient que je n’étais plus la même, d’autres pensaient que j’étais d’humeur changeante. Parmi eux, elle et moi. Elle s’étant emparée de moi. Moi, sous son emprise. Elle, se glissant chaque jour un peu plus dans mon corps. Moi, continuant de vivre avec elle, guidée par son diktat, persuadée que j’avais enfin pris en main ma vie et que je ne serais plus la même par la force des choses. Pas par sa force à elle.

Le temps passait, je continuais à nier sa présence. Jusqu’à ce qu’elle m’envoie des signes, comme pour me dire : « Oh oh ! je suis là ! » Elle me gavait de manques.
Le manque d’appétit. Ce n’est rien, je suis habituée. Je suis gourmande, mais pas une grosse mangeuse. Il suffit d’un rien, d’une contrariété pour qu’il disparaisse. Loin de moi l’idée que c’était elle. Le manque d’énergie. C’est fréquent. Je suis de nature plutôt active, mais souvent fatiguée. Le rythme de la mer Méditerranée continue à me bercer même loin de lui. Pourtant ce n’étaient pas mes racines qui m’habitaient. C’était encore elle. Le manque d’envie. C’est plus rare. Cela passerait forcément. Je suis enjouée, j’ai toujours des idées plein la tête, des milliers de projets qui se bousculent quotidiennement. À un point tel que j’en fatigue mon entourage. Mon imagination déborde, leur patience coule.
Tous ces manques qui faisaient que je ne manquais finalement de rien, puisque je n’avais plus d’envies ni de besoins.

Les mois passaient, et tous les manques de petits riens se sont transformés en un gros manque de tout. Le vide. Cette absence de tout qui fait de mon paysage un no man’s land. J’étais remplie de vide.

Ma vie sans moi a commencé lors de ma vie avec elle.
Elle, Ma-Maladie. Ainsi commençais-je à la nommer une fois reconnue. Une fois comprise. Pas acceptée pour autant. Juste comprise donc, le temps de pouvoir vivre avec elle, de l’amadouer, de lui laisser croire qu’elle a ce pouvoir sur moi. L’apprivoiser pour mieux connaître ses failles. Puis l’achever. Je la laisse m’envahir, me pénétrer jusqu’à ce qu’elle croie son combat gagné, pour mieux prendre le dessus.
Elle, ma siamoise. Celle qui ne me quitte plus. Elle est là, toujours. Parfois elle semble se faire plus discrète. Je me sens plus forte, plus énergique. Je trouve un élan inattendu pour parler, écrire, rire, sortir. Puis elle revient au galop. Les premiers temps, elle me laissait tranquille durant quelques jours. Désormais, je n’ai que peu de répits. Quelques heures tout au plus, jamais plus d’une journée. Elle me suit partout.
Fausse, perfide, manipulatrice, mesquine, étouffante, envahissante. Ma sangsue. Elle s’est glissée en (et sur) moi au fil des jours, des mois. Un épuisement constant. La fin d’un feu d’artifice. Difficile désormais de cacher sa présence.

Il en a fallu du temps avant que notre premier face à face ait lieu. Il s’est fait grâce à un coup de fatigue en trop. Le fatidique, qui m’envoya chez le médecin sans passer par la case départ, sans billet ni réservation. Petit voyage low cost. C’est le doc qui nous a présentées. Qui me l’a présentée. Elle n’avait pas besoin de faire ma connaissance, elle me fréquentait depuis déjà longtemps :
— Madame, voici votre maladie.
— Pas trop enchantée de la rencontrer.
— Nous allons commencer un traitement, qui devrait pouvoir vous soulager. Ce sera sans doute long, fastidieux, mais elle devrait vous quitter progressivement.
— Hmmm. Je n’aime pas prendre de médicaments. Je sais qu’elle est là maintenant, je peux très bien la faire partir moi-même.
— Non. Elle est présente en vous depuis longtemps. Elle ne vous quittera pas comme ça, vous n’y arriverez pas seule.
— Bien, bien. Je cohabite sans le vouloir avec elle depuis longtemps. Je pourrais la supporter encore un peu. Si les médicaments sont efficaces, je devrais pouvoir faire fi de sa présence.

Ainsi ai-je fait connaissance avec elle, dans ma vie sans moi. J’aurais aimé pouvoir apprendre à vivre avec elle. À me battre chaque jour contre elle, contre la place grandissante qu’elle prenait dans ma vie. Elle m’a rongée de l’intérieur.
Elle, mon autre. Ce n’est pas une maladie. C’est la mienne. Rien qu’à moi. Elle m’a choisie. Pourquoi ? Il y a des terrains propices au développement de certaines pathologies, physiques et psychiques. Voilà, Ma-Maladie a trouvé un terrain de jeu où elle aime se divertir. Elle joue avec moi et s’en donne à cœur joie. Cache-cache, attrape-moi si tu peux, tous les coups sont permis. Elle est forte, elle profite de mes faiblesses. C’est facile, c’est elle qui invente les règles, qui les définit. C’est une tricheuse.

Je ne l’aime pas et suis pourtant obligée de la supporter nuit et jour. Obligée de la porter, de l’assumer et de parler d’elle pour me faire entendre et tenter de me faire comprendre. Me faire comprendre, justement. C’est si difficile. Je n’ai pas eu d’autres choix que de présenter ma maladie à mon entourage, au fur et à mesure de son installation. À force de questions sans réponses, j’ai été obligée d’admettre. D’avouer.

— Tu es malade ?

— Non. Je suis habitée par une maladie. Nuance.

— Tu as drôlement maigri, tu es malade ?
— Non. C’est ma maladie qui me bouffe. Elle se nourrit de tout. Alors j’arrête de manger, jusqu’à ce qu’elle meure de faim et aille se ravitailler ailleurs.

— Va te promener, sors, fais des activités, prends l’air !
— Pourquoi ? Partout où je vais, elle est toujours avec moi. Autant rester où je suis, à ne rien faire. Elle s’ennuiera peut-être à force et décidera d’aller voir ailleurs.

— Comment elle s’appelle ta maladie ?
— Ma-Maladie.

Comment faire comprendre ce que soi-même on ne comprend pas. On ne maîtrise pas. Comment trouver les mots justes pour exprimer ce que l’on ressent au plus profond de soi, alors que l’on ne sait pas vraiment pourquoi, ni comment nous en sommes arrivés là. Dire le mot cent fois dans sa tête, se le répéter, pour mieux l’accepter soi-même avant de pouvoir le traduire aux autres. Admettre, surtout. Dire le mot... maladie. Admettre, aussi, que ce n’est pas passager. Qu’il va falloir du temps pour la combattre, la soigner. Et que, seule, c’est impossible d’y parvenir. Faire appel aux autres, demander leur compassion, leur patience, leur expliquer que Ma-Maladie ne se voit pas, qu’elle se vit. Qu’elle nécessite du temps. Le temps de comprendre Ma-Maladie. De la connaître, de tout savoir sur son existence, les raisons de sa présence, pour la laisser s’en aller.

Ne plus se forcer. À rien. Ne plus avoir la force, l’envie, de se forcer. Ne pas rire quand on n'y arrive plus. Ne pas parler lorsque l’on n’en a pas envie. Accepter ce nouveau moi, cette nouvelle vie sans moi, avec une autre, cette autre, le temps qu’à son tour, elle s’enfouisse définitivement pour me laisser reprendre ma place. Ne plus faire semblant. Se laisser aller à toutes les émotions qui nous transpercent ou nous arrivent subitement. La tristesse, l’inactivité, la fatigue.
Prendre ce temps si précieux et nécessaire pour se retrouver.

Ma-Maladie me connaît par cœur. Je sais si peu de choses sur elle. Elle connaît tout de moi. Mes forces, mes faiblesses. Mon passé, mon présent. Rien ne lui échappe. Elle s’est emparée de tout.À cet instant précis, je me sens comme condamnée. Emprisonnée serait plus juste, moins dramatique. N’exagérons rien. Demain, ou peut-être d’ici une heure, je me sentirai autrement. Peut-être libérée, peut-être plus enfermée, peut-être triste ou joyeuse. Joyeuse, quelle drôle d’idée... Je me rends compte en l’écrivant que je n’ai pas ressenti de la joie depuis si longtemps.

Ainsi va ma vie sans moi.