8 min
Avatar de Méronde

Les voix du Seigneur Méronde

EN COMPET'
AUTOMNE 2012
281 vues

Il me reçut à la porte en me tendant une main molle et me proposa un siège.
Il s’adossa lui-même à un fauteuil, croisa les mains sur un abdomen satisfait et conclut sa mise en place par un sourire en biais qui fit plisser des yeux minuscules. Son air amusé ne me parut pas de circonstance et ne manqua pas de m'intriguer.
Tout ici, correspondait à l’image conventionnelle que représentait pour moi un bureau de notaire : le bureau imposant, d'un style et d'un siècle incertain dont le désordre laissait supposer un retard de travail ou des négligences coupables, l'armoire vitrée dont les étagères ployaient sous le poids de dossiers empilés en mille feuilles, tout autant de transactions et d'actes en tout genre qui vivaient leurs derniers instants d'archives dans un linceul de poussière. Sur la droite, la cheminée en marbre noir surmontée d’un grand miroir cerné par d'imposantes dorures complétait ce décor vieillot et solennel. Tout, dans ce lieu, propageait en moi un vague sentiment de malaise.
L'image désuète de la secrétaire qui m’avait reçue dans le bureau voisin m'inspira soudain une idée dont je ne fus pas fière : je l'imaginais portant un célibat imposé par la haute disponibilité requise à servir un patron rusé, celui-ci profitant largement de sa dévotion.
Oublions cela... J’étais là, devant un monsieur qui après que nous ayons réglé diverses formalités, m'apprenait qu'il restait à faire une dernière mise au point. Curieusement, il avait l’air de s'en délecter vu le temps qu’il prenait pour m‘en donner les détails. Qu'avait encore imaginé mon père ?
Cher papa ! Atypique ? Un original, disait sa mère. Un épicier de campagne, amateur de Rimbaud et poètes divers, qui écoutait France Culture sur un transistor grésillant posé sur le siège passager d’un camion bruyant, grâce auquel il ravitaillait la gent agricole, disséminée dans la campagne aveyronnaise et pas encore contaminée par le Supermarché...
Il s’attablait souvent en invité devant le pot-au-feu et les châtaignes, racontait les nouvelles, portait « la pharmacie », et embarquait de temps en temps le facteur et son vélo pour lui économiser quelques kilomètres de grimpette. Le curé lui-même profitait parfois de son véhicule lorsqu’il devait aller dire amen au chevet lointain d’un partant pour le grand voyage.
Pour le remercier de ses services divers, les villageois l'avait élu aux Municipales comme adjoint au Maire, ce dont il n’était pas peu fier. Le Maire l’avait alors chargé de trouver un moyen d’intéresser les touristes à ce petit village de 1500 âmes, pour garnir le seul hôtel de l’endroit que le propriétaire menaçait de vendre à un Belge qui lui, prétendait que la vallée avait un potentiel. Mon père s’étranglait à l’idée de prostituer sa terre à des inconnus qui ne sauraient même pas parler patois. Bien qu’on lui dise que ce n’était peut-être qu’une histoire belge, il mit tout son cœur à expliquer aux pêcheurs de la région que la rivière du village regorgeait de fretin pas si menu que ça et aux autres, que diverses curiosités agrémentaient le coin. Son enthousiasme paya et le village gagna en popularité.

1
Que me laissait-il donc encore en héritage ? Les œuvres complètes de Dumas ? Un condensé de l’histoire de France ? Sa Bible reliée en cuir ? Il avait vendu ses biens pendant sa maladie, gratifié sa femme méritante qui n’était pas ma mère, aidé cette Mairie qu’il avait tant aimée, m’avait laissé une voiture neuve et sa collection de pipes. Que restait-t-il à donner ou à dire ?
— Chère Madame, reprit Maitre Dupuy en se frottant les mains, je dois vous avouer que je n'ai jamais eu à transmettre les volontés aussi peu banales d‘un défunt, à propos de son héritage. Voilà de quoi il s’agit : votre père, de son vivant, est venu me trouver un jour et sentant venir sa mort prochaine - si j’ose m’exprimer ainsi - m’a laissé l'enregistrement que voici :
« J’ai une fille unique, qui vit dans la marginalité, car elle pense que l’argent est le cancer de la vie et détruit tout. Sans argent, prétend elle, il n’y aurait pas de pouvoir, pas de riches et pas de pauvres, pas de trahisons, pas de guerres etc... La société de consommation lui apparaissant insupportable et totalement indécente, elle a choisi un mode de vie presque austère, en accord avec ses utopies. Ce qui m'inquiète quelque peu car je crains qu'un jour la réalité ne la rattrape et qu'elle se retrouve carrément à la rue.
Je lui ai proposé, avant de disparaitre, une somme modique pour un héritage puisqu'il s'agit de 25 000 euros et elle les a refusés. Soit. Je lui ai alors laissé par écrit le message suivant que je lui ai demandé de lire seulement après mon décès, mais immédiatement après celui-ci » :
« Toi, ma fille, tu es athée et ne crois en rien, ni ici-bas, ni ailleurs. Mais moi qui crois encore que tout se paie, je me dis qu’au cas où il y aurait une vie après la mort, il est peut-être nécessaire de s’acquitter d’un espèce de péage pour avoir accès à une autre vie, va savoir ! Donc, je te demande, le moment venu, de mettre dans mon cercueil les 25 000 euros que tu n'as pas voulus et que j'ai déposés dans le petit coffre de mon secrétaire. J’ai demandé par ailleurs à M. Dupuy, une fois qu'il aurait réglé l'essentiel, s'il accepterait de s'assurer que cette dernière volonté ait bien été respectée, non pas que je ne te fasse pas confiance, mais connaissant ton désintérêt pour l'argent, tu aurais pu oublier ce détail, toute entière tournée vers la peine que je suppose. Auquel cas, l'argent serait toujours dans le coffre où il ne faudrait pas l'y oublier, car des mains anonymes pourraient bien s'en saisir. »
M. Dupuy, se penchant sur son bureau, avança vers moi un visage manifestement crispé par l'effort de retenir un rire proche :
— Qu’en pensez-vous ?
— Écoutez cher Monsieur, puis-je avoir un stylo et un papier ?
Il me tendit le tout et fronça les sourcils pour tenter de garder son sérieux devant cette histoire, certainement rocambolesque à ses yeux.
J'écrivis ceci :
« Cher Papa
Étant hors de question pour moi de te décevoir, moi, Véronique Monnier, atteste par la présente, avoir respecté à la lettre tes dernières volontés qui étaient d’avoir 25
2
000 euros dans ton cercueil afin de t'acquitter de ton passage dans l’au-delà.
De fait, j’y ai déposé à cet effet un chèque de la somme dite, dans une petite boîte en métal.
T’en souhaitant bonne réception, je te dis, qui sait, à plus tard ?
Je t'embrasse. »
M. Dupuy tendit le bras, ajusta ses lunettes et lut par deux fois, me sembla t-il, ce que je venais d’écrire. Le sourire qu'il arborait depuis le début se ferma d'un coup.
Il se leva lentement, sans quitter le papier des yeux. Ceux-ci s’agrandirent bizarrement et sa bouche dessina un O presque parfait. Après un long silence, il murmura enfin :
— Non ! C'est sérieux ? Vous avez réellement fait ça ?
— Bien sûr... Bon, tout est réglé maintenant, je peux partir ?
Il souffla un « oui » à peine audible, l'œil toujours rivé sur le papier.
Je tournai les talons, lâchai un « merci-au revoir » et enfilai le long couloir.
Depuis son bureau ouvert, la secrétaire me regarda par-dessus ses lunettes et répondit à mon salut par un sourire doux et triste qui me fit regretter mes pensées précédentes.
La lourde porte claqua derrière moi. Un vent glacé me cingla le visage, mais l’air qui emplit mes poumons chassa mon impression d’étouffement. Une phrase de mon père me traversa l'esprit : « Le bonheur, c'est d'abord de respirer ! » Alors maintenant, à nous deux mon cher Père !
Si, dans notre vie, nous avons eu des points de vue différents et des difficultés à communiquer, nous avions au moins ensemble le goût du rire et de la farce !
Merci de m'avoir envoyé, par notaire interposé, ce dernier clin d'œil qui nous permet de nous quitter dans une vraie complicité. Car, malgré la naïveté que tu me reprochais, tu n'as bien sûr pas cru une minute que j'allais adhérer à ton histoire délirante de cercueil !
Forcément, ta stratégie a marché. Je me suis vue contrainte de conserver les 25 000 euros déposés dans le coffre, ce qui était ton souhait évidemment...
Mais en retour, j'ai réellement mis un chèque de 25 000 euros dans ton cercueil, histoire que tu entres dans l'Éternité de bonne humeur !
Les voies du Seigneur étant impénétrables, peut-être à bientôt dans l'au-delà mon cher papa, pour parler et rire ensemble de nos aventures !

3
Le prix Automne 2012 est terminé, mais vous avez le droit de continuer à aimer... !
les votes, comment ça marche ?
AUTEURS
Publiez vos oeuvres, faites les lire aux internautes et participez au Prix de la short Littérature !
JE PUBLIE
glenat, notre partenaire BD Bibliothèque pour tous
LES AUTEURS
PALMARES