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 Drame Amitié

Les rubans rouges 

Sylvie Le Maire

Sylvie Le Maire

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Été 1958. Un jour de soleil noir. Une éclipse totale occultait la lumière. La ville était plombée par une vague de chaleur. La nuit en plein jour. Cela aurait dû être un signe, le signe. Naître un jour d’éclipse devait forcément annoncer un mauvais présage. Forcément. Pourtant, j’ai choisi ce jour étrange de canicule pour naître. Ma mère ? Je ne sais pas. Une inconnue, inscrite aux abonnés absents. Il paraît que des passants m’ont trouvé dans une benne à ordures. Ah ! pour sûr, ma vie prenait déjà un drôle de départ ! Né un jour de soleil noir. Abandonné dans une poubelle comme un vulgaire déchet, au milieu des immondices. C’est certain, il doit y avoir de meilleures conditions pour débarquer dans ce monde !
Pourtant, j’ai eu de la chance. Je le sais. J’aurais pu peindre les murs de ma vie. Au lieu de ça, qu’ai-je fait ? Quand un homme arrive au bout du chemin, il fait ses comptes. Il se retourne et fait le bilan de ses actions. Et en ce qui me concerne, l’addition se paie comptant. Encore quelques heures et je serai exécuté pour meurtre. Mais quelle importance ?

Tu me manques, Maï. Je sais que tu m’attends juste là, de l’autre côté de la route. Je veux encore voir les rubans rouges flotter autour de toi.

Je fais le bilan de ma vie et maintenant que j’y repense, je comprends. Je sais qui je suis. Je me suis voilé la face, j’ai mimé les comportements de mes semblables, pauvre pantin… Quelle comédie ! Une âme noire, perdue, tordue, qu’importent les mots, voilà qui je suis. Un tueur à gages. C’est mon exutoire, ma manière de contrôler le chasseur qui est en moi. J’ai su m’adapter, exploiter le seul talent que j’ai, celui d’être une ombre. Anonyme, courant d’air, fantôme. J’excelle dans l’art de raser les murs, mieux, je deviens le mur. Mes clients me paient très cher pour éliminer un adversaire, un ennemi, parfois un frère. Peu importe, du moment que ça paie. Je travaille en solo. C’est une règle que je me suis imposée sans trop de difficulté. Je ne supporte pas très bien la compagnie de mes semblables. Ici, en prison, la solitude ne me pèse pas, elle me soulage. L’absence des couleurs, par contre, c’est une chose terrible ! Je vois et pourtant je suis aveugle. Ces murs lisses et gris me rendent fou. Si j’avais su que les couleurs avaient tellement d’importance dans la vie d’un homme, j’y aurais prêté plus d’attention, je me serais gavé les yeux de toutes les nuances du ciel, de la mer, du désert, des ombres colorées sur les murs de ma chambre d’hôtel, enfin tout quoi.
Je suis né un jour d’ombre, c’est vrai. Pourtant ma vie a été parsemée de couleurs. Clara, ma mère de cœur, est une de ces couleurs. Elle était si douce, si chaleureuse. Je la vois en jaune et en orange. Ma mère. Des couleurs chaudes, enivrantes. Un jardin en été. Une chaleur qui me donnait l’illusion d’avoir un cœur qui bat pour quelqu’un, quelque chose qui faisait couler dans mes veines un sang un peu plus tiède. Qui apaisait mes pulsions carnivores. C’était il y a longtemps. Un temps passé, oublié, perdu.

Et ces rubans rouges qui flottent autour de toi.

Toutes les couleurs me manquent maintenant. J’essaie de me concentrer, de les retrouver, de les mélanger, d’y penser de manière positive, mais rien n’y fait. Chaque fois, elles m’entraînent dans la vase de mes souvenirs. Imaginez le vert par exemple. J’aime cette couleur de renouveau. C’est peut-être un peu niais, mais si vous demandez à votre entourage ce qui lui vient en tête en pensant à cette couleur, on vous répondra la nature, le printemps, les arbres, l’herbe. Alors je ferme les yeux et j’essaie d’imaginer le vert de ma vie. Je ferme les yeux et je fais un voyage immobile qui m’entraîne dans les plus beaux coins du monde. Grâce à mon emploi, j’ai visité tous les recoins de cette planète. Tueur à gages, cela vous oblige à devenir aventurier comme Indiana Jones : le Vénézuéla, la Colombie et tant d’autres contrées sauvages. Plan large. Zoom avant. Le vert m’emmène maintenant bien à l’est de l’Amérique, à l’est de l’Europe. Je ferme les yeux et le vert m’emmène en Orient. Je vois le vert émeraude des forêts tropicales d’Indochine, le jade des yeux de Maï, la couleur intense des rizières. Le temps d’ouvrir les yeux quelques secondes et la vision des contrées birmanes s’efface. Un autre vert apparaît. Nouveau zoom. Une forêt humide un peu à l’écart de Paris. Un vert passé, triste, presque dépressif. Je m’enfonce profondément dans ce collier de verdure jusqu’à un puits asphyxié de ronces. Dedans pourrit M. Alban. La malchance avait voulu qu’il devienne l’avocat véreux d’un ponte de la mafia russe. Ses remords lui avaient valu un aller simple dans l’eau croupie recouverte de vert-de-gris. Moi, ça m’avait rapporté 25 000 euros.

Et ces rubans rouges qui flottent autour de toi.

Maï, tu me manques. Pour ton sourire, j’aurais tout abandonné, je serais devenu un homme bien, déjà un homme tout simplement ou du moins j’aurais essayé. Mon cœur se tord, se serre jusqu’à me couper le souffle.

— Avez-vous peur de la mort, mon fils ?
La voix de l’aumônier me ramène à la froide réalité. Je suis en prison et je vais être exécuté pour meurtre. Le seul que j’ai daigné avouer. Le seul que je n’ai pas commis. Ironie du sort. Mais sans doute le seul qui me donnera la rédemption.
— Tout le monde meurt, mon père. La seule chose qui m’effraie, c’est de ne pas avoir eu le temps de vivre.
Je vois bien que les mains arachnéennes de l’abbé ont cessé de pianoter sur sa bible. Il me fait face, assis le dos bien droit sur une chaise. Il me regarde d’un air dubitatif. Il est encore jeune, l’aumônier. Peut-être la trentaine. Il a les cheveux fins et clairsemés sur le crâne. Il n’a pas l’air à l’aise. Sans doute sa première exécution. Il semble presque gêné d’être là, à mes côtés.
— Je veux dire qu’on finit tous par mourir, c’est inéluctable. Ce qui importe c’est la manière dont on a rempli sa vie.
L’aumônier me fixe derrière ses petites lunettes rondes. Son visage ne me renvoie aucune expression. Ni haine ni dégoût. Peut-être est-ce là le visage de la compassion ?
— Et êtes-vous satisfait de votre vie, Charles ? N’y a-t-il pas des choses que vous regrettez ?
Je ferme les yeux. J’incline la tête en arrière contre le mur. J’inspire profondément.
— Le bleu.
— Pardon ?
Je n’entends plus l’aumônier. Je vois le ciel azur, je sens les embruns de l’océan, j’entends le clapotis de l’eau à l’assaut de la coque. Tu es avec moi, ma peau touche ta peau, ma main touche ta main. Je te regarde. Nous sommes couchés sur une jonque au large de Naï Harn en Thaïlande. Je voulais te faire voir l’horizon lorsque le soleil s’effondre, lorsque l’océan bleu et le rouge flamboyant se mélangent et teintent le ciel de traînées violettes.

Et ces rubans rouges qui flottent autour de toi.

Le bleu m’inspire. Il me calme. C’est ma couleur anesthésiante. Mon narcotique. J’imagine le ciel tranquille mais depuis que tu n’es plus là, il se fissure, il vire à l’orage, obstinément. Je pense aux eaux limpides d’un lagon sur la barrière de corail mais rien n’y fait, je suis aspiré vers les abîmes noirs. Peut-être qu’à force d’utiliser la mer comme dépôt anonyme de cadavres, j’ai perdu le droit d’utiliser cette couleur pour m’apaiser ?

Et ces rubans rouges qui flottent autour de toi.

— N’y a-t-il vraiment personne ?
La voix de l’aumônier se fait plus douce.
— Si.
L’aumônier attend. Patiemment. J’ouvre les yeux et les rubans rouges disparaissent.
— Une petite fille.
— Votre fille ?
— Non. Mais c’est comme si. C’est une longue histoire, mon père. Je doute que vous ayez envie de l’écouter.
— Charles, la seule chose que je puisse faire consiste justement à vous écouter.
Pour la première fois depuis l’arrivée du petit prêtre, je le regarde bien en face. Peut-être a-t-il raison. Il faut que je me libère de toi, Maï.
— D’accord, mon père. Vous connaissez le magicien d’Oz ?
— Oui, bien sûr. Mais j’avoue ne pas bien comprendre le rapport.
— J’y viens, mon père. J’y viens. Si j’avais dû jouer un rôle dans le magicien d’Oz, j’aurais été l’homme en fer blanc.
— ...
— Vous savez, celui qui n’a pas de cœur.
— Ah.
— Eh oui, mon père. Vous êtes prêt à sortir votre mouchoir ? Non, je ne vais pas vous raconter comment ma vie a mal commencé avec des trémolos dans la voix, comment j’ai été abandonné et vous énumérer tous les foyers où j’ai échoué, non, ça c’était le travail de mon avocat pour les circonstances atténuantes, vous voyez ? Non, ce que je vais vous raconter, c’est mieux, c’est un film en Technicolor, c’est l’histoire de l’homme en fer blanc qui reçoit un cœur, sans rien demander, comme ça, gratuitement. Et là, c’est une bombe atomique qui lui tombe dessus. C’est arrivé au Cambodge, en 2009. J’y étais pour des raisons, comment dire, professionnelles, pour honorer un contrat, quoi. Vous savez, mon père, j’ai traversé le monde de part en part, j’ai vu la terre dans ce qu’elle pouvait offrir de plus beau mais aussi des régions dévastées, des paysages de fin du monde à cause des guerres et tout le reste. Eh bien, le Cambodge, c’est exactement ça, un mélange de paradis et d’enfer. Ou plutôt l’enfer au paradis.
— Et au cours de ce voyage, qui vous a donné un cœur ?
— Une petite fille de huit ou neuf ans couverte de poussière et de boue sur un tas de ruines. Elle s’appelait Maï. Comme beaucoup d’enfants de la guerre, elle était orpheline. Mais son sourire, mon père ! Son sourire. Un sourire comme seuls les enfants peuvent l’avoir. Innocent, vrai, du style « j’ai déjà pris une gifle mais tant pis, je prends le risque et je tends l’autre joue juste pour voir ». Quand je l’ai rencontrée, je ne sais pas comment vous dire, c’est comme si le destin l’avait mise sur mon chemin. Je jouais dans la version Bollywood du Magicien d'Oz, j’étais l’homme en fer blanc et elle, ma Dorothy. Elle m’a greffé un cœur, vous comprenez ? J’avais un trou noir, une espèce de vide qui me permettait de faire mon boulot mais là, au milieu des ruines d’un village cambodgien, j’ai rempli ce vide de son regard, de ses rires, de sa main qui se glissait dans la mienne.
— Et ensuite ?
— Je l’ai emmenée avec moi. Au pays du magicien d'Oz. Quelle idée ! J’ai cru que je pouvais recommencer une nouvelle vie, oublier toutes ces vies volées que je traîne derrière moi comme un boulet. Me racheter une conscience, quoi. Tout avait pourtant bien commencé. Elle m’avait suivi, confiante, même si on ne se comprenait pas par les mots. On parvenait à se comprendre, vous savez. Et puis, tout a basculé.
J’ouvre les yeux afin de guetter une réaction de l’aumônier. Je souris à le voir blanchir sous l’effet de cette révélation.
— Vous parlez de la petite asiatique que vous... Enfin, qui a été assassinée ?
Je me contente de laisser flotter un silence. Qui ne dit mot consent, comme on dit.
— Oui, mon père. Triste histoire, hein ? Je vous avais dit de sortir votre mouchoir. Elle m’a offert un cœur tout beau, tout neuf, et à peine déballé, il se brise, il se casse. Vous comprenez ? Depuis ce jour, mon cœur saigne. Dans ses yeux, je me rachetais une humanité, je devenais important. Pour la première fois, j’ai eu peur de la mort. J’ai eu peur pour elle.
— Mais alors pourquoi l’avoir tuée, Charles ?
— Ça va vous faire tout drôle, mon père. J’ai un scoop pour vous.
Je me penche vers lui pour lui murmurer à l’oreille :
— Je ne l’ai pas tuée.
J’allume une cigarette tout en fixant l’aumônier face à moi. Inspiration. Les volutes de fumée bleue envahissent ma gorge puis mes poumons. Expiration. Je souffle un peu de fumée tiède vers mon interlocuteur. Ça l’incommode mais il ne bronche pas.
— Vous avez pourtant avoué lors de votre procès ! Les preuves étaient accablantes. La police vous a retrouvé penché sur son corps, son sang sur vous. Pourquoi avoir tué cette petite fille si vous l’aimiez tant ?
Je ris. Je ris de plus en plus fort. La fumée si douce au début se fait âcre, amère. Ma bouche se remplit de vase. Merde ! Merde ! D’où vient cette eau ? Ah ? Des larmes... Encore quelque chose de nouveau. Alors, je me penche vers l’aumônier droit comme un I dans son costume de corbeau :
— Vous voulez que je vous dise ? Vous n’avez pas tout à fait tort. J’ai tué cette petite fille mais pas cette nuit-là, pas comme ça. Je l’ai tuée le jour où je l’ai rencontrée, le jour où elle m’a donné un cœur, le jour où j’ai décidé de l’emmener loin des ruines de son pays en rêvant de lui offrir un avenir meilleur. Mais quel avenir ? À quoi je pensais ? Un tueur professionnel et une petite immigrée ? La Belle et la Bête ? Y a qu’au cinéma où ça se finit bien.
Je me replonge dans un état comateux. Les yeux fermés pour ne plus voir ces murs trop gris. Pour imaginer les couleurs.

Un bruit métallique me rappelle à l’ordre. Je regarde vers la porte et je vois la poignée qui s’abaisse. Ray, un gardien massif entre dans la pièce.
— Il est l’heure, Charles, m’assène-t-il.
Alors, tout doucement, je déplie mon uniforme orange et j’attends patiemment que Ray m’encombre les chevilles et les poignets de chaînes. Comme si j’allais m’enfuir ! Comme Indiana Jones, hein ! Dans les situations les plus critiques, trouver une issue, un happy end. Mais non, je ne vais pas m’enfuir, je ne veux pas m’enfuir. J’ai eu le temps d’y réfléchir dans mon six mètres carrés. Je ne veux plus de ce cœur si je ne peux pas le partager, je ne veux plus voir ces visages morts chaque nuit qui me disent : « Viens, Charles, viens ! » en me tirant par les bras, par les jambes au fond d’un lac et qui me remplissent la bouche de vase. Non, je ne veux plus de ce cœur.
Je parcours la centaine de mètres qui me séparent de la salle d’exécution, à petits pas. Les chaînes tintent comme des grelots. Comme si je pouvais fuir. Comme si je voulais fuir. J’attends ce moment depuis une éternité.

— Charles D., le jury vous a déclaré coupable du meurtre de...
Je n’entends plus les mots du directeur de la prison. Je ne suis déjà plus là. Je suis au Cambodge avec Maï et l’instant est parfait. Je sens les éléments et tout est parfait. Mon univers reprend enfin des couleurs. Le vert des arbres, le bleu du ciel, les nuages violets, le soleil couchant qui nous inonde d’une lumière orange, nos pieds qui foulent la terre jaune. Je me tourne vers toi et le vent soulève tes cheveux retenus par des rubans rouges.

Avant le moment M, l’aumônier pose sa main sur mon bras :
— Pourquoi, Charles ? Je ne comprends pas.
Alors je lui souris.
— Pour elle, mon père. Pour elle. Parce qu’après tout, il n’y a qu’elle.
Je ne sais pas pourquoi mais à ce moment-là, je lui ai dit la vérité. Peut-être pour qu’il arrête de se torturer en pensant avoir failli à sa mission d’aumônier de prison. Pour sa rédemption. Pour que les cauchemars ne l’assaillent pas comme ils l’ont fait avec moi.
— Approchez, mon père.
L’aumônier s’exécute et se penche vers moi.
— C’était la fête dans le quartier, Halloween peut-être, les enfants allaient de maison en maison demander des bonbons. Je voulais la faire sourire un peu, je voyais bien qu’elle avait le mal du pays. Je suis entré dans un magasin acheter à manger pendant qu’elle regardait la parade dans la rue. Ça a duré dix minutes maximum. Quand je suis sorti, elle n’était plus là. Je l’ai cherchée comme un fou au milieu de la foule. Je l’ai retrouvée à deux rues de là, dans un passage. Elle avait été poignardée. Elle est morte dans mes bras, et vous savez quoi l’abbé ? Elle souriait. Le même sourire que quand je l’ai rencontrée. C’est quoi ça, sourire alors qu’on vous a tué ? Et j’ai compris.
— J’avoue que je ne comprends pas.
— Laissez tomber mon père. Disons que je paie ma dette à la société, voilà tout. Laissez faire, mon père. Personne ne peut plus rien maintenant, ni pour elle, ni pour moi.
— Qui ? Qui est responsable, Charles ?
— Je ne l’ai jamais su. Un chasseur. Un carnivore. Comme moi.

Les rideaux s’ouvrent sur l’assemblée de témoins mais je ne les vois déjà plus. Lorsque le cocktail de thiopental sodique, de pancuronium et de chlorure de potassium, celui qui va arrêter mon cœur, entre dans mes veines, je frissonne. La mort est-elle donc si froide ? Je ne m’étais jamais posé la question en vingt ans de carrière. Au fond de la salle, un visage plus lumineux que les autres attire mon attention alors que je vais bientôt fermer les yeux.
— Maï.
Elle est venue. Ses yeux de jade me regardent intensément. Elle sourit, de ce même sourire de feu. Je lui rends son sourire. Peu à peu, l’espace et le temps n’existent plus. Plan large. Zoom avant. Un tas de ruines quelque part au Cambodge. Une petite fille aux yeux rieurs m’attend. J’escalade le monceau de gravats qui nous sépare. Elle glisse sa main dans la mienne, contact chaud et doux. Elle sourit, je souris.

Et les rubans rouges flottent autour de nous.