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 Instant de vie Amitié Famille Romance

Les rêves sont sur la route 

Ninouche

Ninouche

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72 voix

Le ciel est noir déjà de nuages et de nuit. Très loin, à l’horizon, la lumière d’un phare s’accorde à la couleur qui envahit le premier plan : un rouge, un rouge splendide crève l’écran des rêves, le rouge métallisé d’un camion semi-remorque. Il avance vers nous, le long d’une route maritime et sur les rochers, au dessous de la digue, se brisent les vagues blanches. On distingue dans la haute cabine, encadrée par les grands rétroviseurs semblables aux ailes de Mercure, le visage indécis du conducteur. C’est une image, une image sur une grande affiche publicitaire, juste à l’entrée de la station-service et en bas, à droite de l’affiche, à côté du sigle Mercedes, il y a le slogan « Un buon capitan ha sempre la sua stella guida. »
Sur le parking de l’autoroute, juste avant Gênes, une jeune fille brune sort des toilettes pour dames. Elle porte un jean et son sweat rouge souligne l’ardeur de ses yeux. Aux pieds, des tennis blanches. Elle se dirige vers un camion semi-remorque, blanc et rouge, comme elle. Un homme grand, au visage clair et beau, a ouvert la portière et je la vois qui grimpe, comme ferait un enfant sur un haut tabouret, les marches qui montent à la cabine. Le camion porte sur sa remorque blanche l’inscription Gitras Transports. Mais je ne sais pas d’où il vient ni vers quelle étoile il va.


— C’est où, la fin de la route ?
Elle a failli dire « man » comme dans les films américains où il y a de grands blacks. Elle se sent l’âme d’un grand black. Costaud, sans peur. Arrête, arrête de te la jouer ! C’est Laura qui parle dans sa tête, elle imagine le regard bleu, sans indulgence de son amie et aussitôt, son rire. Oh, Laura, pourquoi tu n’es pas avec moi ? L’homme ne répond pas tout de suite, alors elle prend possession du siège profond, s’assied en tailleur, tout entière contenue dans ce drôle de nid. C’est alors qu’il dit :
—Il n’y a pas de fin à la route, ragazzina.
Malgré la douceur de l’accent italien, cette caresse de la voix qui descend sur la fin du mot, elle se sent rabaissée par le diminutif. Parmi tant d’autres sur le parking, elle l’a choisi jeune, jeune encore, pour qu’il ne se prenne pas pour son père, et ça n’a pas raté, il faut qu’il l’écrase, qu’il la traite comme une enfant.
— Pourquoi vous dites ça ? l’agresse-t-elle.
— Parce que c’est vrai. Enfin, pour moi. Je peux m’arrêter sur les grands parkings qui semblent m’attendre, manger un steak dans un grill-room plein de néons en regardant les gens qui passent et les rêves qu’ils ont au fond des yeux ; je peux sortir pour une nuit dans un hôtel sans âme et au matin, aller livrer mon chargement dans les entrepôts des zones industrielles. Mais je la retrouve toujours ; elle, elle ne s’arrête pas, jamais. Regarde.
Et elle regarde, oublie sa contrariété, regarde comme il le dit, puisqu’il le dit de cette voix qui chante et elle voit l’autoroute sur laquelle le camion vient de s’engager : dans le gris de l’aube annoncée, les lignes blanches qui défilent, les voitures qui sans cesse les dépassent et disparaissent, et le tunnel qui va arriver, sombre, interminable et puis un autre, plus loin. Lost Highway, toujours se retrouver, se reconnaître, pas d’autre à rencontrer, d’ailleurs à découvrir, rien d’autre que soi-même. C’est pas pour ça qu’elle est partie.
Maintenant, il demande de sa voix chantante :
— Tu as quel âge ?
Elle s’ébouriffe, se rebiffe comme un chat bousculé.
— Dix-huit.
— Pas possible, tu as l’air d’une enfant !
Ça y est, touchée encore, blessée. Ben, c’est vrai, que tu as l’air d’une minotte s’esclaffe Laura quelque part dans sa tête. Mais elle, elle n’a pas envie de rire, elle est furieuse, malheureuse. Elle cherche dans sa poche, où je l’ai mis, putain ? puis dans l’autre, plonge dans le sac à dos devant elle et le retrouve, son chouchou. Elle saisit ses cheveux, magnifiques cheveux noirs épais, ondulés, indomptables et elle les tord, les enferme, les enserre dans un chignon bas. Son petit visage pointu est bien celui d’un enfant, d’un petit enfant humilié.
Rien ne se dit plus, plus rien entre eux, le silence seul dans l’habitacle. Mais à l’intérieur d’elle, oui, des paroles qui tournent Tiens, vous écoutez pas la cibi, vous avez pas des choses futées à leur dire à vos copains ? Ou peut-être vous préférez la radio, écouter l’opéra ; les camionneurs, c’est pas toujours ce qu’on croit ah, ah, ah. Que c’est nul, si Laura était là, elle trouverait, elle, elle saurait comment le tordre, ce mec.
Puis de nouveau, sa voix à lui :
— Pourquoi tu es partie ?
Et sa réponse fuse :
— Pour faire chier mon père.
— Il est si mauvais ?
— Pas du tout, il est super.
— Je comprends pas, ragazzina.
— Il est super mais il me lâche pas. Où je vais, à quelle heure je rentre, avec qui je sors ? Il n’a pas confiance parce que je suis une fille.
Menteuse, c’est pas parce que tu es une fille, c’est parce que tu fais n’importe quoi proteste Laura très, très loin dans sa tête.
— Il te protège.
— J’en ai assez qu’il me protège, je suis assez grande.
— Et tu es partie sans rien dire ?
— J’ai prévenu ma mère.
— Elle t’a laissé partir ?
— Évidemment, elle a fait pareil quand elle avait mon âge, sauf qu’elle est pas revenue. Mon grand-père, c’était un violent.
— Comment elle est, ta mère ?
— Magnifique. Elle s’appelle Naïma
— Et toi ?
— Nedjma, ça veut dire étoile.
Alors, tu peux continuer la route, tu ne risques pas de te perdre. Ce n’est pas moi qui te conduis, c’est toi qui me guide.
Il a réussi à la faire sourire, vraiment. C’est à son tour d’interroger :
— Comment vous avez appris à parler si bien français ?
— Moi aussi, j’ai quitté la maison de mon père quand j’avais dix-huit ans. Et c’était pour la France. Mais pas contre lui. Parce que j’étais obligé. J’étais un peu en retard sur l’époque, je croyais encore à la lutte armée. Ça te choque ?
— Non, on en discute à la maison.
— Alors, on se comprend. J’ai vécu un moment à Marseille, c’est peut-être ta mère qui m’a appris comment on dit amitié.
Cette fois, ils sourient ensemble, puis Nedjma regarde la route qui n’en finit pas. Ils ont le temps devant eux.

L’homme s’engage sur l’autoroute à la suite du camion Gitras. Il ne le dépasse pas. Pendant un moment, il reste sur la file de droite sagement, derrière la remorque blanche. À rêver. Il a vu la jeune fille embarquer. Ses cheveux noirs, épais, légers, l’accompagnant comme une oriflamme. Il lui vient des songes de feu et de fureur, de conquête. À lui, si tiède et désabusé. Usé. Pourquoi se trouve-t-il là, sur l’autoroute qui mène à Rome ? Quel vieux démon assoupi et soudain chatouillé lui a conseillé de répondre oui à cet appel absurde ? Deux ans qu’elle est partie après avoir tout bien préparé, organisé, mutation demandée, obtenue et un jour « Il vaut mieux, je crois, qu’on se sépare. », mais pour qui il valait mieux ? Et voilà qu’à nouveau cette voix au téléphone, cette voix qu’il a aimée. Qu’il a aimée ? En tout cas, plus de voix chère pour lui depuis, plus de corps à caresser, plus de ces plaisirs parfois. Alors « Oui, oui je viens, je prends la route ce soir, je te rejoins, je veux bien voir, te voir, essayer une fois, une autre fois. » Mais maintenant derrière la remorque blanche, il se sent déjà las, comme déjà revenu de Rome, avec toute cette route dans la tête, dans les yeux, dans les jambes qui ont commencé à s’alourdir. C’est bien la peine, toute cette peine, pour une femme qui l’a planté sans remords il vaut mieux, je pense, qu’on se sépare.
Alors peut-être qu’il n’est parti que pour rouler comme il le fait là, derrière une remorque blanche qui lui cache la cabine où la jeune fille est assise à côté du routier, un homme grand, mince, dont il a aperçu un instant la beauté.
Depuis l’enfance, ces camions le fascinent : la perfection de leurs formes, l’équilibre étonnant que réalise l’alliance de la cabine ronde, trapue et de sa longue remorque aux angles abrupts. Et leur mystère aussi. Parce que d’une voiture, on ne distingue pas l’homme qui est au volant, on peut voir son coude parfois à la portière, sa silhouette, mais on ne le regarde pas dans les yeux comme on le fait de temps en temps avec les autres conducteurs. L’homme est en haut, plus haut, inaccessible. Et la remorque est close, entièrement close sur son chargement. Alors, à les suivre ainsi, les yeux fixés sur les charnières qui scellent la porte arrière, reviennent les images des films noirs. Des camions semblables qu’on décharge à la lumière de la lune sur des docks désertés, ou d’autres qui attendent dans le silence d’un parking oublié. À cause de ces images, il n’a jamais pu voir les semi-remorques arrêtés pour la nuit dans les aires d’autoroute sans ressentir une sorte d’excitation inquiète. Comme une menace. Et comme une promesse.
Il rêve de ces hommes qui dorment quelques heures avant de repartir dans l’aube pâle, sur la route qui jamais ne finit. Il les rêve puissants, et dangereux, et libres surtout, comme jamais il ne sera. C’est pourquoi il ne déboîte pas, il reste dans le sillage du grand cargo blanc, imaginant ce qui se passe devant, entre l’homme et la jeune fille brune.
Soudain il a honte, honte d’être coincé ainsi derrière ce gros cul, à fantasmer sur un autre alors que la route est ouverte, offerte. Elle est à tous, elle est à lui aussi ! S’il a répondu à l’appel de cette femme qui l’a blessé, ce n’est pas pour la rejoindre, il en est sûr à présent, Elle lui a seulement donné l’occasion de téléphoner à la fac pour dire qu’il ne pourrait pas assurer ses cours pendant la semaine, qu’il les rattraperait, pas de problème ! Cette semaine désormais, elle est vacante, comme la route devant lui, un espace qui se révèle, une ligne qui fuit. Il y a si longtemps qu’il rêve des églises blanches, celles des villes du sud, les cathédrales au bord de la mer. S’il la suivait cette ligne de chance, jusqu’au bout, jusqu’à la mer, que pourrait-il en advenir ? Tout. N’importe quoi. L’âme en déroute enfin ! Il suffit qu’il se déporte, un écart sur le côté, il sort de la voie de droite et il entre dans l’inconnu, le rêve, mais le sien. Il peut revoir la jeune fille, quelque part sur la route, là où le camionneur l’aura laissée, dans un relais en train de boire un expresso et ils parleront du café italien, de ce goût unique qui est celui de leur liberté. Ou alors il rencontrera une autre jeune fille ou n’importe quelle personne à la dérive, une vraie personne, une personne vivante, pas les automates qu’il croise dans sa vie normale, à qui il n’a rien à dire, pour qui il n’existe pas. Il met son clignotant, double le semi-remorque blanc et rouge, accélère pour oublier l’histoire possible du routier et de la fille aux cheveux noirs.

La femme voit une laguna noire s’engager sur la voie du milieu pour dépasser le camion. J’aurais dû m’en douter ! Tu crois qu’il a regardé dans le rétroviseur. Penses-tu, il est seul au monde, tout lui est permis. Un homme, évidemment ! Dans sa grosse bagnole, c’est le roi. Rien ne l’arrête, surtout pas une clio minable. Mais je vais lui montrer, moi ! Et elle appuie sur l’accélérateur, passe sur la voie de gauche et parvient à la hauteur de l’autre voiture. Au moment où elle va la dépasser, elle regarde le conducteur intensément, toute à sa rage. L’homme détourne un instant son visage vers elle et leurs yeux se rencontrent. C’est fou, ça ; si je me laissais aller je croirais que j’ai un pouvoir. Je le regarde, il me regarde, comme si je le magnétisais. Attends, ma petite, mais c’est le mec de Gênes ! Le grand mec élégant. Sûr qu’il a la classe dans sa belle voiture. Ça existe des types comme lui ? Eh, oui ça existe mais pas pour toi, ma pauvre. Ce matin, il t’a laissé passer à la caisse de la cafétéria, il s’est même incliné un peu « je vous en prie » mais il t’a pas vraiment vue. Il pensait à autre chose. Toujours ailleurs, ce genre de types. Un intello. Mais friqué. Et même fripé, ça a de l’allure ces bêtes-là, comme une belle veste en lin. Qu’il portait d’ailleurs. Une veste anthracite sur une chemise impeccablement blanche. Mon mec à moi, même avec mille euros sur le dos, il a l’air d’un minable. Ça ne s’apprend pas, la classe, faut être tombé dedans petit. Là où papa, maman et même la bonne sont intelligents, là où même gamin, quand tous les autres ont honte devant la boulangère, on y va tout droit et on demande son croissant avec un beau sourire « Mais tout de suite, mon grand, comme tu es gentil, et dis bonjour à ta maman. » Et si je le laissais passer, l’homme à la laguna, et si je le retrouvais plus loin sur la route, et si j’allais demander un expresso au prochain relais où il s’arrêtera, juste à côté de lui, et s’il me voyait ? Je suis pas si moche après tout, peut-être qu’il se sent seul, peut-être qu’il est pas heureux malgré son fric et son intelligence. J’en ai marre, moi de ma vie de merde, de mon mec pitoyable, je mérite mieux. La glissière soudain à plus de cent quarante, puis plus rien.
Nedjma raccroche son portable. Il demande :
— Alors ?
— Il a dit : C’est bon, ma fille, j’ai compris, j’ai confiance en toi, va au bout de ton rêve et reviens pour me le raconter.
Alors... tout est possible, signorina
— Elle regarde son visage paisible, qui sourit. C’est son ami italien. À quelques mètres devant eux, sur le côté gauche de l’autoroute, une clio s’est encastrée sous la glissière de sécurité. L’accident vient juste d’arriver. La jeune fille aperçoit la voiture, elle crie et la pitié l’envahit mais l’angoisse aussi, une angoisse ancienne. La peur de la mort, de la perte. Ne plus revoir ses parents, ne plus retrouver Laura, ni son frère, ni sa maison. Que fait-elle là, si loin de chez elle, sur la route qui l’emporte, avec un homme qu’elle ne connaît pas ? Que sait-elle des dangers de la route, de l’inconnu qu’elle a voulu, de la liberté qu’elle s’est octroyée ? Mais il parle de sa voix chantante :
— Ne crains pas, ragazzina, la route est méchante, mais pas pour tout le monde, pas si tu te gardes, pas si tu la mérites. Regarde plutôt le ciel.
Dans le ciel qui s’obscurcit, le soleil couchant abandonne de longues traînées d’un rose ardent.

Le semi-remorque s’éloigne dans le crépuscule. Je ne sais pourquoi j’éprouve, à rouler sur une autoroute, à l’approche de la nuit, tant de nostalgie. Comme d’une vie vécue avant ou ailleurs, et dont je me souviens.