Les lilas Sonia

Participant
Grand Prix Printemps 2013
J’ai touché ton visage du bout des doigts, caressé tes joues, frôlé ton nez du mien et arrêté mon regard sur tes yeux clos. Mais la vue est trompeuse. Tout comme ton odeur de lilas exubérant et entêtant, si étranger à ce que je connais de toi, Maman. J’ai baissé les paupières pour m’imprégner de ton corps par tous mes autres sens. Insuffler, expirer Maman.

Tu es là, allongée sur le lit avec ta robe colorée en volutes autour de toi, pétales de fleur autour de ton cœur de coton. Dix ans qu’on se fréquente, qu’on se jauge, qu’on se cherche, qu’on s’estime à vue d’œil. Enfant chagrine, j’ai fait de toi une mère couleur cendre. Grise comme les matins frileux de novembre où te lever pour préparer mon chocolat chaud tenait de l’exploit herculéen. Quelques pas hésitants sur le parquet ciré. Sans bruit, le bol sur la table et tu repartais vers ton refuge. Me laissant seule avec moi-même. Avec mes doutes, mes questions inavouables.

On prend soin de Maman, m’a-t-on dit.

C’est ma naissance qui aurait enclenché le lent et inexorable mouvement de ta chute. Tombée de haut, la superbe femme des photos sépia du salon. Un décroché renversant. Eblouissante le jour de ses noces, au bras de Papa. Radieuse au bord de l’eau d’une mer sereine. Vivante par tous ses pores.

Désormais, un grand emballage vide.

Car il y a eu la brèche, la fissure dans le barrage des cauchemars intérieurs, la porte ouverte vers un autre toi. Je suis née il y a dix ans, dans un tourbillon de souffrances, de déchirement, de cris que j’ai portés jusqu’à ce jour. Ils bouillonnent étouffés sous un manteau de sollicitude. Mais ils sont là. Bien là. Je les sens qui me hantent, tournent et virent et essaient de se faire une place. Ils me hurlent du fond de moi-même que tout est ma faute. Je me bouche les oreilles.

Seule je suis née, seule j’ai grandi. Dans l’ombre des souvenirs de celle que tu étais et de la maladie qui te rongeait. Dans mon sarcophage d’amour pour toi.

Petite, j’étais déjà experte dans l’art de l’évitement. Eviter les bêtises, éviter les rhumes qui trainent, éviter les mauvaises appréciations, éviter le bruit et l’agitation. Jeux sous la table de la cuisine, entre vingt-quatre pieds de chaise cossus, jeux dissimulée derrière le tas de bois du jardin, jeux loin des sentiers battus poussiéreux, jeux silencieux de poupées muettes et de licornes boiteuses.

Maman, tu rythmais le temps : une forme étendue sur le sol de la cuisine à quatre ans, un corps inerte dans la baignoire à six ans. Des bruits de pas, de l’agitation autour de toi, de cette flaque de chair inerte. On te parle, on tapote tes joues doucement, puis plus fort, on m’envoie chercher une cruche d’eau fraîche. Personne n’a donc remarqué qu’à six ans, je n’atteignais pas encore le robinet pour l’ouvrir? Non, personne. Je vibrais de l’adrénaline du sens du devoir, de la mission de survie qu’on me confiait puis du désespoir qui était le mien lorsque je te trouvais enfin assise à mon retour penaud, les mains vides, sans que j’eus pu t’aider de quelque manière.

Ensuite, tu es partie. J’ai troquée une solitude acceptée au nom de mon amour pour toi contre une solitude subie, douloureuse.

Sois forte, on prend soin de Maman. Elle ira mieux à son retour, disait Papa.

En attendant ce jour inespéré comme une improbable renaissance, le temps passait dans un silence de plomb. Ne pas parler de Maman. Maman était une ombre, un fantôme dans les murs de la maison qui semblait elle aussi abandonnée, dépaysée, perdue sans les habituels bruits de chaussons qui trainent, de verre qui claque sur la table de marbre du salon, d’opercules de médicaments arrachés en hâte, de robinet qui coule dans la salle de bain embuée.

Fournir des explications à une fillette de huit ans était trop douloureux pour mon père qui ne s’y résolut jamais.

J’attendais d’une incertaine expectative. Je commençai alors une écharpe de laine violette pour Maman. Inexpérimentée, je me hasardais à d’étranges effets de style avec mes aiguilles trop longues. J’avançais péniblement et lentement mais me promettais une réalisation superbe, digne d’éloges de la part de celle que j’aimais dans l’absence.

A ton retour, Maman, il ne fut pas question d’écharpe. Les mois avaient passés, le printemps nous gratifiait de ses premières lumières, le soleil de ses premiers rayons revigorants. Maman, tu souriais. C’était nouveau. Tu parlais aussi. J’avais l’impression de devenir plus légère dans cette esquisse de bonheur et tu voulais même m’emmener voir Grand-Mère en train.

Nous partîmes un tôt matin frileux de mai. Ensemble, ma petite menotte dans la tienne, nerveuse, nouée autour de mes doigts. Tu tremblais un peu mais tu souriais et cette bouche étirée, tellement inconnue pour moi, me transportait d’un bonheur incommensurable. Je sautillais sur le trottoir, je te bousculais un peu. J’avais envie de chanter avec toi. Sur le quai de la gare, je me blottis dans tes bras. Quand nous dûmes nous lever pour monter à bord du train arrivé à quai, je vis ton visage se tordre. Des gouttes de sueur perlèrent sur ton front lisse, de petites mèches frisottantes autour de tes oreilles se mouillèrent. Tes joues alors rosies par le froid devinrent blanches comme celles d’un mort et tu tombas de tout ton poids sur le sol dur. Je me souviens du bruit du choc. Je l’entends encore aujourd’hui qui couvre les chants des oiseaux dans les effluves de lilas des jardins fleuris.
Très vite, un attroupement se forma autour de toi évidemment. On me poussa en arrière. J’étais une enfant, je ne pouvais qu’être inutile, comme toujours.
« C’est ta Maman, petite ? Elle est malade ? Qu’est-ce qu’elle a ? », me questionnait une grosse femme en robe bleue. Un homme se fraya un chemin, extirpa du sac de Maman son porte-monnaie puis sa pièce d’identité.
Rose Martin.

Ce matin, j’ai rangé mes jouets. J’ai fait mon lit de mon mieux en tirant les couvertures et en les repliant sous le matelas. J’ai lissé la surface du couvre lit de ma main. Quelqu’un a décroché les photos du salon et les a remplacées par des estampes japonaises incongrues d’un goût étrange. J’ai fait chauffer un peu d’eau dans la bouilloire. Le chuchotement de l’eau qui boue m’apaise.
Maman est revenue hier soir. Sourira-t-elle à nouveau ?

Il est dix heures déjà. Je pénètre dans sa chambre où un peu de lumière s’infiltre à travers les lames des persiennes. Le rayon luminescent dessine des ombres sur les murs et sur son corps. J’ai emporté avec moi ma belle écharpe couleur lilas pour l’offrir à Maman. Cette écharpe l’aidera, j’en suis sûre. Elle pourra porter mes sentiments autour de son cou comme un collier de douceurs lorsque les idées noires la terrassent.
Maman, tu es là, allongée sur le lit avec ta robe colorée en volutes autour de toi, pétales de fleur autour de ton cœur de coton. Je dépose mon écharpe à côté de ton visage si beau. En m’imprégnant de toi, je ferme les yeux. Quand je les ouvre, je remarque sur le sol un petit monticule de boites en carton ouvertes, déchirées pour certaines. Un verre sur la table de nuit. Je ne t’ai pas entendu tirer de l’eau pourtant la cruche est presque pleine. On remarque les traces de tes lèvres sèches sur le bord du verre. Le cœur en perdition, je m’allonge sur ton corps inerte pour m’en saisir quand je remarque que ton ventre ne bouge plus, que ton souffle ne caresse pas mes cheveux comme je l’avais cru d’abord. Il n’y a vraiment plus rien du tout à ressentir.
Mes yeux sont aveugles, mes oreilles sourdes, mes doigts glacés et mon odorat anéanti par la douleur. Je hurle ma colère contre toi, la douleur de ton absence passée et éternelle à venir et je comprends alors que je ne connaîtrai jamais Maman au-delà de mes sens. Maman a abandonné la lutte et j’entame désormais la mienne, couleur lilas.
Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
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