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Les fautes d'orthographe Fougan

EN COMPET'
PRINTEMPS 2012
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Maman est morte il y a trois semaines. Ma mère, ma mère adorée.

J'étais loin d'elle, de notre Bretagne natale. Je séjournais à Los Angeles. J'ai trouvé un simple mot dans ma boîte aux lettres, mon père avec lequel j'étais fâché depuis bien longtemps n'avait pas jugé utile de procéder avec plus de délicatesse. Il avait juste précisé qu'à la première occasion, mon frère aîné déposerait pour moi trois caisses contenant des souvenirs et une lettre.

Ce matin, j'ai trouvé les trois lettres sur mon paillasson. Ah! Familles infernales! Mon frère ne s'était même pas donné la peine de sonner pour que l'on parle un peu d'elle, de notre mère, de celle dans le ventre de laquelle nous avions pendant neuf mois puisé nos forces de vie, de celle qui avait tant souffert par nous. N'était-elle pas une mère- sacrifice autant qu'une épouse soumise? J'ai hésité un moment devant les boîtes, j'avais le coeur si lourd! Comment se sentir innocent de la mort de sa mère? Combien d'erreurs n'avais-je pas commises envers elle? Comment un fils peut-il ne pas se sentir coupable de ne pas avoir été présent pour le dernier souffle? Pour l'accompagnement à la dernière demeure, sous la terre?

Je me suis senti lâche alors je me suis enfin décidé. Dans la plus importante des caisses, le père et le frère- Ô mystère des intentions! -avaient empaqueté toutes ses affaires de nuit: sa chemise en flanelle préférée, sa liseuse en synthétique rose rehaussée de dentelles en provenance du Portugal, ses vieux chaussons usés et masculins qu'elle n'aurait échangés contre aucune pantoufle de vair.

Raffinement! Ils avaient déposé dans la boîte aux trésors les chaussettes qu'elle n'oubliait jamais d'enfiler avant de pénétrer dans son lit. Maman! Petite maman au regard perdu à tout jamais! Je ne sais pas comment ils t'ont vêtue pour ton ultime sortie. Si j'avais eu l'occasion de me prononcer, sans doute t'aurais-je mis tes chaussettes. Pour le confort, pour que tu sois bien enfin. Tu méritais tellement d'être gâtée! Tu ne l'as jamais été ma petite belle, tu fus au contraire toujours au service des autres. Tu étais semblable à une esclave affranchie qui n'aurait pas su user de sa liberté.

Ils avaient aussi mis tes lunettes. Tu les cherchais en permanence tes lunettes, petite chérie, surtout ces dernières années. Et le père criait:
— Tu les as encore perdues? Combien de temps vais-je encore pouvoir te garder? Il m'est impossible d'être toujours derrière ton dos! Tu serais mieux à l'hôpital.
Comment se permettait-il de tenir un pareil discours? A quel point cet homme me fait horreur! Il t'avait aimée autrefois, il avait trouvé normal que tu le serves et en fin de parcours il ne songeait qu'à te mettre au rebut!

1

Je me suis senti très mal et j'ai dû avaler un anxiolytique. Une voix intérieure insidieuse me soufflait: " Pourquoi ne l'as-tu pas prise en charge toi-même? Elle était ta mère. Pourquoi n'as-tu pas forcé la porte de tyran?"

La deuxième caisse contenait une quantité de napperons et de coussins divers. La broderie, c'était ton talent , maman, talent qu'évidemment personne ne savait mesurer à sa juste valeur:"Distraction de femme, remplissage d'heures mortes", tel était le jugement paternel.

Erreur! Le travail était parfait et j'imaginais derrière chaque ouvrage tes heures de rêve et de réflexion, ma belle maman, ma douce Mathilde. Une pièce retint particulièrement mon attention, elle représentait l'arche de Noë. Elle était très large et je l'avais vue entre tes mains pendant plusieurs années. T'ai-je seulement dit un mot à son propos?

La dernière caisse indiquait son contenu "Photos". Je les connaissais pour la plupart, j'étais l'auteur de bons nombre d'entre elles. Trois albums m'avaient été généreusement remis comme s'ils n'intéressaient personne d'autre dans la famille. Quelques portraits plus grands restés dans leurs cadres et des photos éparses complétaient le résumé de ta vie, maman. Au fond de la boîte, enfin, je découvris la lettre annoncée sur laquelle tu avais écrit en lettres bien dessinées,"Pour René".

J'hésitai à la lire tout de suite, il s'agissait de ton dernier message de vivante. J 'ai ouvert en grand la fenêtre du studio qui donnait sur l'avenue désertée en ce mois d'août. Je voulais éprouver des sensations que tu aimais et je savais que si quelque chose t'avait procuré du plaisir dans cette existence, c'était le soleil.

J'ai aperçu mon sac de couchage, je l'ai installé à même le sol, face à ton astre préféré et j'ai pris ta lettre. Mon coeur était si lourd que j'ai pensé qu'il n'était pas certain que je me remette de ta mort. Pouvais-je envisager qu'un jour mon corps et mon esprit seraient allégés de ce chagrin? J'ai fini par ouvrir l'enveloppe et j'ai lu ton message posthume:

"Mon petit René, mon fils chéri,

Je vais mourir. Dans trois mois? Dans trois semaines? Plutôt dans trois semaines. Je suis de plus en plus faible, à cause des médicaments surtout. On m'en donne tant et plus ici. A l'hôpital, c'est comme ça qu'ils font pour atténuer la douleur. Je ne sais plus de quoi je meurs, de mon cancer généralisé, de la maladie d'Alzheimer? Je n'y crois pas à la maladie d'Alzheimer, c'est une erreur de ton père, c'est lui qui veut y croire, mais moi je sais que parfois j'ai de grands moments de lucidité. Pas toujours.

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Aux autres, je leur écris juste un petit mot à cause de mon orthographe, j'ai peur qu'ils me critiquent. Toi, ce n'est pas pareil, tu comprends tout et mes erreurs d'orthographe, ça t'est égal. Tu as si souvent essayé de m'aider, mon petit chéri. La règle des participes passés, tu me l'as copiée cent fois. Je me souviens que je cachais tes papiers partout, jusque dans les poches de mes vieux manteaux dans le grenier, pour que personne ne soit au courant.

De toute façon, mon petit, tu as toujours été mon préféré. Ce n'est pas bien de la part d'une mère de le dire mais maintenant que je vais mourir, j'ai envie de te l'écrire. Je t'aime parce que tu m'aimes et que je n'ai pas reçu beaucoup d'amour pour toute une vie. J'ai fait l'erreur d'épouser un homme dur. Je t'écris pour te supplier d'être heureux. Je ne l'ai pas été personnellement mais le plus insupportable pour une mère est que ses enfants ne le soient pas non plus, surtout toi, mon petit René. Tu as toujours été si fragile et si angoissé! Je ne veux pas que tu le prennes comme un reproche mais j'imagine la sérénité avec laquelle j'aurais vécu mes dernières années si tu avais connu le bonheur.

Maintenant, je vais mourir, mon petit amour. Tu sais, moi je te vois encore tout petit. Engage-toi pour moi dans la quête de ce bonheur. Je te couvre de baisers, mon petit bébé blond, mon petit enfant de cinq ans, mon jeune-homme triste, mon fils adoré.

Ta maman, Mathilde.
P.S.: Excuse-moi pour les fautes d'orthographe.

La lecture de la lettre m'a étouffé de chagrin d'autant plus que j'étais sûr de ne pas pouvoir tenir la promesse exigée.

Sans erreur de grammaire, ma petite maman. As-tu relu et corrigé ton message dix fois comme un élève appliqué sa dictée d'examen? As-tu demandé l'aide d'une généreuse infirmière? Je me souviens tellement bien de ton malaise, petite chérie. Ton mari était un homme instruit qui te faisait sentir tes lacunes et tu étais terrifiée à l'idée d'être prise en flagrant délit d'inculture. Tu m'as souvent confié que tes parents ne s'intéressaient pas à ton travail scolaire. Question d'époque. Même s'ils te prodiguaient beaucoup d'affection, ils ne jugeaient pas utile que tu poursuives des études qui alors ne te motivaient pas. Dès que tu en as eu l'âge tu as quitté l'école et ils t'ont fait apprendre le piano, la couture et la cuisine en attendant l'heure où tu te marierais. Bien sûr, plus tard tu éprouvas des manques et tu en souffris beaucoup.

Les visites obligatoires à la banque ou chez le notaire te rendaient littéralement malade:
"Et s'ils me demandent d'écrire quelque chose, René? Et si je fais une faute?"
En cachette tu faisais cent lignes comme un enfant puni:"Lu et approuvé"
Il t'arrivait de me téléphoner:
— Approuvé, René, c'est bien"é" pas "er"?

Bien sûr, maman. Aujourd'hui, sur ma lettre à l'adresse du Bon Dieu, pour ton passage au paradis, j'écris " Lu et approuvé", mon adorée.

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