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 Thriller

Les crimes de Félicien Carles 

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Février 1917

L’hiver glacial régnait sans partage depuis près de trois mois. Les arbres étaient réduits à l’état de moignons loqueteux, les rivières, gelées, la terre, dure comme du roc, ne produisait plus rien de bon. Bref, tout était brûlé, vidé, amoindri. Un petit vent venu du nord, obstiné et glacial, mordait la peau des visages et gelait les mains imprudentes qui osaient s’aventurer à l’air libre.
Félicien Carles, menuisier à Sisteron, traînait avec lenteur son tombereau chargé de bancs. Pas des bancs bien magnifiques, non. De simples bancs paysans, lourds et solides. Taillés au printemps dans les sapins de la forêt de Vaumuse, ils embaumaient encore la sève fraîche.
Il n’était pas riche, le Félicien. Il survivait. Aussi, même dans des conditions épouvantables, il restait agrippé aux bras de sa petite charrette.

Aujourd’hui, il livrait ses sièges au curé de Saint-Symphorien, là-haut, tout là-haut… Les deux roues du tombereau traçaient une piste hésitante dans la neige fraîche. Le bougre avait dû bifurquer, revenir sur ses pas, changer de cap maintes fois…
Il arriva enfin, épuisé et transi, sur le petit replat où se serraient quelques maisons. Il passa devant chacune d’elles.
D’abord, celle de Berthe-Marie. Berthe-Marie Couturier, la veuve. Elle louait aux bûcherons et aux charbonniers un immense morceau de forêt, près d’Entrepierres. La vieille en retirait un beau pécule. Peu coquette, pourvue d’un appétit de moineau, le magot qu’elle amassait, elle le cajolait, le chérissait, l’enrubannait de soie et le portait deux fois l’an à Sisteron, chez le banquier Charmasson.
Dans la maison mitoyenne, il y avait Micaud. Auguste Micaud. Retraité célibataire, sinistre, taiseux, sournois, grand amateur de tisanes, il avait la manie de noter sur un carnet tout ce que les autres faisaient. Il les espinchait à travers ses volets toujours croisés. Bien sûr, il ne se passait jamais rien dans ce trou perdu. Qu’importe ! Le soir venu, son infusion prestement avalée, il enfilait son bonnet de nuit et relisait avec délectation tous les petits faits insignifiants de la journée, satisfait.
De l’autre côté de la ruelle, la masure de Saturnin. Il n’était jamais là. Grand chasseur, il s’absentait parfois pendant des semaines, crapahutant seul dans la montagne, errant de cabanes en cabanes à la poursuite de quelque bouquetin égaré…
Enfin, tout au bout, se dressait la plus grande bâtisse. Elle appartenait à Désiré de Malavergne, dit « le marquis ». Lassé par sa vie oisive de fils de notable, il avait décidé un beau jour de l’année 1915 de « s’établir en pleine nature, afin d’y cultiver sa philosophie ». Fils du député des Basses-Alpes, Théophène de Malavergne, il avait « miraculeusement » échappé à la mobilisation… Pendant que les pauvres jeunes se faisaient gazer par les Boches, il dilapidait donc ses journées à faire des croquis, à dessiner des arbres ou le plus souvent, à ne rien faire du tout.
Un parasite… pensait Félicien. Il détestait cordialement ce jeune bourgeois hautain et planqué.

Le menuisier arriva devant le petit presbytère. Il cogna sur le battant, après avoir déposé les bras de son tombereau dans la neige. Quelques secondes après, il entendit grincer les vieux gonds.
— Oh ! Félicien ! Je ne croyais pas que tu viendrais, par un temps pareil !
Le père Jean imposait son immense stature qui prenait tout l’encadrement. Bon vivant, expert en pieds et paquets, il s’exclama :
— Ne reste pas là : entre vite ! J’ai fait de la soupe…
Chaudement calé devant la cheminée où crépitaient quelques bûches réconfortantes, Félicien massa ses pieds gelés. Les deux hommes discutèrent de tout et de rien puis, comme le soir était tombé, passèrent rapidement à table. Devant le velouté au lard agrémenté d’oignons dorés et de pommes de terre, les dernières atteintes du froid s’évanouirent. Le temps fila. Arriva l’heure d’aller au lit.
Ce n’était pas la première fois qu’il passait la nuit ici, Félicien. Il retrouva donc avec plaisir la petite chambre toute simple, aux murs blanchis à la chaux vive et au mobilier sommaire. Elle embaumait la cire. Une douce et rassurante odeur de cire.
Il se glissa sous l’édredon avec délectation. Dehors, la neige avait recommencé à tomber. Le menuisier sombra presque immédiatement dans un profond sommeil sans rêves…

Les chauds rayons d’un soleil inespéré tremblotaient sur son visage. Il avait oublié de fermer les volets. Félicien regarda machinalement par la fenêtre. Un ciel limpide le mit de bonne humeur. Il enfila ses habits, étendus sur le dossier d’une chaise près du gros poêle à bois, et descendit.
Ce fut l’odeur, l’odeur âcre et provocante qui l’alerta en premier. Puis le silence… Un silence lourd, insupportable.
Il avança vers la petite cuisine et constata qu’elle était vide. Personne non plus dans la salle à manger. Restait la chambre. Il tapa discrètement sur le battant. Pas de réponse. Il appela :
— Père Jean ! Père Jean !
Mais personne ne lui répondit.
Assailli par un mauvais pressentiment, Félicien posa la main sur la poignée en faïence et tourna. Il poussa un cri de terreur. Deux jambes dépassaient de la cheminée. Mais au-dessus, à partir de ce qui avait été la ceinture, ne demeurait qu’un tas noirâtre de chair et d’os calcinés. Le père Jean s’était consumé… Pris de vertige, il se pencha en avant et vomit longuement. Que s’était-il passé ?…
Je dois prévenir les autres ! Leur dire l’horreur. Deux jambes… Juste deux jambes… Puis je descendrai à Entrepierres chercher des renforts. Oui, c’est ça : on remontera l’enterrer en bon chrétien…
Pris de vertige, il sortit précipitamment et se dirigea vers la maison de Micaud. Il eut beau tambouriner, il ne reçut aucune réponse. Il dort, le soiffard. Ah ! il a dû en picoler, du rouquin ! Je t’en foutrais moi, des « tisanes »…
Le froid saisit Félicien. Il aurait également voulu prévenir Berthe-Marie, mais abandonna l’idée. Il retourna se mettre à l’abri, fébrile, l’esprit embrumé par ce qu’il venait de découvrir. Enfoncé à mi-mollet dans la neige, il ne sentait même plus l’implacable morsure lui geler les membres.
Le bon père Jean carbonisé, réduit à un état misérable… Comment était-ce possible ?

Déboussolé par l’horrible vision qui ne cessait de danser devant ses yeux, il venait juste de franchir le seuil lorsqu’un bruit incongru, inacceptable, le fit sursauter. La cloche tintinnabulait en cadence ! Il monta rapidement au clocher. Le sang lui martelait les tempes. Que se passait-il, aujourd’hui, dans ce hameau de malheur ?
Lorsqu’il atteignit le plancher, il se figea, horrifié : un corps se balançait, suspendu au battant par une écharpe nouée autour du cou. Berthe-Marie…
Sa petite langue noire sortait d’entre ses lèvres pâles. Ses deux yeux exorbités, injectés de sang, le regardaient avec insistance. Sous le choc, Félicien s’assit à même le plancher. Bon sang ! elle s’est pendue avec une écharpe… Incapable du moindre mouvement, il regarda longtemps le cadavre tout raide osciller comme un pendule, puis finit par se redresser et entreprit de redescendre la malheureuse. Il défit le nœud autour du cou. Une grosse trace violine lui faisait comme un collier, à Berthe-Marie…
Félicien tremblotait de tous ses membres. L’esprit de la mort rôdait dans le hameau…

Désiré de Malavergne le toisait.
— Des meurtres ! Un « assassin » fantôme ! Je comprends que deux morts en si peu de temps puissent vous choquer. Mais il existe certainement une explication à tout cela, sans penser à un assassin, monsieur Félicien, se moqua le jeune homme. Tenez, pour le curé, par exemple. Il a fait un malaise et, chutant dans la cheminée, a pris feu, encore inconscient. Quant à la pauvre Berthe-Marie… Une bigote racornie, sèche, privée d’amour. Elle menait une vie bien misérable, malgré son argent. De quoi décider d’en finir avec sa médiocre et inutile existence… Je dois ajouter une chose, cependant : franchement, peu m’importe leur sort. Ces gens-là ne m’intéressent pas. Alors, si vous le voulez bien, laissez-moi tranquille, maintenant…
Félicien éprouva comme un haut-le-cœur devant le cynisme du marquis. En quelques secondes, le menuisier prit sa décision. Tant pis pour lui ! Il allait partir et abandonner ce présomptueux à son sort. Seul avec un meurtrier prêt à tout… Mais auparavant, il devait prévenir Micaud et lui demander de veiller sur Berthe-Marie. Une fois en bas, j’avertirai les gendarmes… D’un pas résolu, il se dirigea de nouveau vers la maison aux volets clos. Coûte que coûte, il allait lui faire ouvrir cette satanée porte !

Arrivé devant le lourd battant, son cœur bondit : il était entrouvert. Faisant fi de toute politesse, le menuisier pénétra dans la maison. La pénombre régnait. Il ouvrit les volets, puis se retourna. Il poussa un cri. Micaud était bien là et le regardait fixement.
— Père Micaud, vous devez partir d’ici… le…
Il s’approcha doucement.
— Oh ! vous m’entendez, père Micaud ?…
Le menuisier saisit un bras et le secoua doucement. Le vieux s’affala sur le sol, comme un pantin tout mou. Mort, la bave au coin des lèvres. Félicien, submergé par la peur, se précipita au-dehors.
Le diable rôdait ! Déterminé, appliqué, méthodique, il prenait possession de Saint-Symphorien par le truchement d’un assassin implacable…
— Tant pis pour Malavergne…
Le menuisier, épouvanté, quitta le hameau sans se retourner.

La mine grave, Félicien tirait son tombereau depuis un bon quart d’heure. Soudain, il distingua des traces dans la neige. Des traces fraîches. Qui pouvait bien errer ici, par un temps pareil ? Son sang ne fit qu’un tour. Le meurtrier ! Les traces menaient vers la vallée : il s’était certainement enfui. Ou alors… le monstre était peut-être en train de l’épier, prêt à jaillir ! Le cœur battant, le souffle court, il promena le regard tout autour de lui.
Une voix résonna soudain. Il sursauta. Cette voix !
— Tu me cherches, Félicien ?…
Grelottant de peur, il pivota lentement sur lui-même. Le malheureux faillit perdre la raison…
Devant lui se tenait le père Jean, tout sourires.
Statufié, Félicien n’esquissa pas le moindre geste quand le curé s’approcha lentement de lui et lui assena un violent coup de bâton sur les tibias. Le menuisier tomba à genoux.
— Ne t’inquiète pas… Soutenu par une canne, tu pourras redescendre dans la vallée. Mais je dois d’abord t’expliquer certaines choses. Ainsi, sache que tu dois cette méchante blessure à mon frère, Saturnin.
— Saturnin est votre frère ?…
— Oui, mon cadet d’un an. Hélas, tout ce que l’univers compte de vices, de corruption, de tromperie et de mensonges a élu domicile dans son âme pervertie.
Félicien ne comprenait pas. Saturnin était peut-être un peu sauvage, mais quand-même…
— C’est dur à croire, hein, Félicien ? Et pourtant… Sais-tu pourquoi je suis prêtre, mon ami ?
Le menuisier secoua la tête.
— Vois-tu, Maman était un de ces êtres qui enchantent par leur seule présence la vie de tous les jours. Aérienne, délicieuse, pétrie de joie de vivre. Et par-dessus tout, très pieuse. Elle n’aurait pas conçu de quitter cette existence sans donner à l'Église un de ses fils. Saturnin était son favori. Hélas, son chéri fréquentait bien plus assidûment l’école du vice que les nefs ou les absides… Lorsqu’il apprit son destin, il simula un accident. Oh ! rien de très grave… mais malin, il feignit une petite perte d’entendement. Dès lors, je fus choisi, par défaut. Cinq ans de séminaire. Cinq ans de calvaire. Je fus ordonné et atterris dans ce trou à rats. À Saint-Symphorien. Ma mère insista pour que mon frère, soi-disant diminué, s'installe à côté de moi. Vieillissante, elle était consciente qu’un jour, il faudrait veiller à sa place sur Saturnin…
Une moue de dégoût s’installa sur le visage de Félicien. Jean était prêtre par hasard, par infortune. Il n’en avait rien à faire du salut des autres…
— L’autre soir, mon démon de frère, totalement ivre, est venu me narguer, comme il en a l’habitude. Nous avons eu une dispute, brève mais violente. Il a essayé de me frapper au visage. Par réflexe, je l’ai poussé. Il est tombé dans l’âtre. Dans sa chute, j’ai entendu un craquement sec. Ses vertèbres se sont brisées. Ses cheveux ont pris feu, puis sa chemise… Ah ! si tu l’avais entendu hurler, me supplier de le sortir de là ! Mais je n’ai rien fait, fasciné par les flammes qui dévoraient son visage… Dieu seul sait pourquoi, le feu s’est arrêté à la ceinture. Un plan a alors commencé à germer dans ma tête…
— Un… plan ? Quel plan ?… demanda Félicien, la voix défaite.
— Vois-tu, je ne suis pas le monstre que tu penses. Je n’aurais jamais brisé le serment fait à ma mère : veiller sur Saturnin. Quoi qu’il m’en coûte… J’ai donc tenu ma promesse. Mais maintenant, il est mort. Plus rien ne me retient ici. Cependant, comment disparaître sans entraîner des recherches ? Seul le trépas peut libérer… J’ai donc enfilé aux jambes et aux pieds de Saturnin mes propres caleçons et mes godillots, scellant ainsi ma mort officielle.
— Mais les autres ? Pourquoi les avoir tués ?…
— Ah… les autres… Quoi de mieux qu’un horrible crime, avec un coupable monstrueux et totalement irrécusable pour couper court à toute enquête ? Pour Berthe, ce fut facile. Je n’eus même pas à me déplacer. Pendant que tu errais, désappointé, elle est venue à moi d’elle-même : le silence de la cloche l’a intriguée. Nous sommes montés dans le clocher pour chercher la cause de la panne…
Il resta un instant silencieux, les yeux noyés dans le cloaque de ses noires pensées. Puis il continua son terrible récit.
— Pour Micaud, j’ai dû ruser. Je connaissais son point faible, la tisane. Je lui ai apporté des feuilles de menthe séchée. Touché par mon attention, il m’a bien entendu proposé d’en faire une bonne infusion bien chaude et de la partager. Or, je dispose d’un petit stock d’arsenic. Je l’utilise en dilution au printemps, comme répulsif contre les pucerons. J’ai profité d’un instant d’inattention de sa part pour verser ma petite décoction dans son bol. Au bout de quelques secondes, il a été pris de vomissements intenses et a sombré dans une sorte de coma. Je l’ai allongé sur le sol. Son cœur a cessé de battre en moins d’une demi-heure. Je l’ai alors assis sur la chaise, ai tout nettoyé et suis sorti…
Félicien, abasourdi par le plan méthodique de cet homme, rêvait maintenant de voir son abominable tête rouler dans le panier de la guillotine.
— Ne restait donc plus que le marquis et… toi !
Félicien regarda autour de lui, les yeux dilatés par l’effroi. Qui l’entendrait crier, dans ce silence cotonneux ? Personne pour lui venir en aide…
— N’aie crainte ! s’exclama Jean en secouant la tête. Tu as bien un rôle à jouer dans cette affaire, mais pas celui d’une victime, voyons ! Lorsque tu raconteras ce qui s’est passé ici, personne ne croira ta version. Ni les gendarmes, ni le juge. Dans ton affolement, tu n’as pas bien exploré ce que contient la cheminée, mon pauvre ami. À côté de « mes deux jambes », il y a la bague noircie et la boucle du ceinturon de Saturnin. Tout ce qui reste de lui. Deux frères réunis dans la mort… Qui plus est, une mort horrible ! Comble de malchance pour toi, le jeune oisif témoignera de ton départ précipité, après l’avoir mis au courant des meurtres. Dès lors, je ne donne pas cher de ta misérable peau. Que vaudra ta parole contre celle d’un fils de notable ? Tu es insignifiant… Comme je le désire, on bâclera certainement l’enquête, car la justice n’aura aucune hésitation à condamner un petit menuisier sans le sou…
Félicien haletait, assommé par la logique implacable du père Jean.
— Si tu veux un bon conseil, tu devrais quitter rapidement le pays, ajouta ce dernier. Une lettre sera discrètement déposée à la gendarmerie, tantôt. Je crois bien qu’il s’agit de ta confession ! lança-t-il en s’éloignant.
Médusé, vaincu, Félicien regarda disparaître le père Jean sur le chemin enneigé menant au pont de la reine Jeanne sans même protester…

Félicien Carles fut jugé par la cour d’assises de Digne-les-bains en septembre 1920. Il croupissait dans sa cellule depuis près deux ans sans avoir prononcé le moindre mot quand on l’exécuta, le 27 octobre. Devant l’échafaud, il ne montra aucune émotion. Il paraissait totalement absent. « Comme résolu à mourir. Dans une attitude de prostration obtuse qui est la marque des grands criminels ! », nota le célèbre chroniqueur Vignier.

Les toits s’écroulent. Les murs tombent par pans entiers. Bientôt s’effondrera la dernière maison, la toute dernière maison de Saint-Symphorien. Inexplicablement, seule l’église et son petit presbytère traversent le temps sans en subir les outrages.
Certains soirs d’hiver, lorsque le ciel menace au-dessus de la montagne de Vaumuse, des traces apparaissent dans la neige. Des traces de roues de charrette, qui montent en direction du hameau. La cloche se met alors à sonner, sonner… et un mauvais vent se lève, soufflant dans les branches un long cri de désespoir. Ici, beaucoup pensent que l’âme tourmentée de Félicien Carles revient hanter les lieux de son abominable forfait.
Alors, on a une pensée émue pour le malheureux père Jean et les autres victimes de ce monstre sans âme.
Et l'on crache par terre, en maudissant les crimes de Félicien Carles…