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 Instant de vie Amitié

Leçons particulières 

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Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté cette mission. Sûrement le besoin urgent d’argent. Ce n’était pas une mission comme les autres mais je ne le savais pas encore. Mon élève ne va plus au lycée. Il vit entre parenthèses et entre quatre murs d’un centre de rééducation. Il a vingt ans. L’âge de tous les possibles. Pour le moment, il ne peut plus marcher, il roule sur son fauteuil après qu’un bus l’a envoyé bouler de son scooter sur le goudron sans tendresse. Son corps a pris d’un coup un bus et un vieux. Avec ses articulations qui coincent et ses rotules à l’envers, son esprit s’est transformé. Depuis que son espace vital a rétréci dans un virage trop serré, depuis sa chambre d’hôpital, sa place soumise, il voit les choses autrement. Pas comme un vieux, pas comme un sage, pas comme un vieux sage. Non, plutôt comme un jeune fou. Il pense que la vie, sa vie et celle des autres, on en revient toujours à eux, les autres finalement, et bien il pense que la vie est un accident épatant. Il avale ses comprimés et ses séances de kiné avec la même sympathie.
Au départ, mon élève, c’était une fiche. Coordonnées, nombre d’heures, domaine d’apprentissage. Nous convenons par téléphone de son emploi du temps scolaire.
Premier jour. J’appréhende. Pour la première fois dans ma jeune expérience de professeur particulier, je n’ai pas peur de ne pas être à la hauteur face aux matières à enseigner. J’ai peur de ne pas rester naturelle. Rester naturelle face à la douleur. J’avance craintive dans ce couloir blanc, quelques tableaux maritimes accrochés au mur font diversion, mais j’ai le cœur qui tangue. Je sens la souffrance des lieux, je n’y peux rien, c’est mon ascendant éponge qui absorbe tout, les eaux bonnes comme les mauvaises.
Ce n’est pas un hôpital classique. Déjà, il est situé à quelques mètres de l’océan atlantique. La vue est magnifique. La vie aussi parfois, mais ici on sent bien qu’elle a pris des briques dans la vue, la vie. Ce n’est pas un hôpital classique, mais quand même, il y a des infirmières, des médecins, des plateaux repas, des ascenseurs larges comme des lits et puis il y a cette profonde impression. L’impression de la vie qui défaille.
Je repense à ma mère. Je ne sais pas pourquoi ou bien oui, je sais pourquoi. Ce n’est pas le moment pourtant. Mes yeux s’embrouillent. Je repense à ses années d’errance médicamenteuse, à ses multiples séjours en clinique, à sa façon de me protéger coûte que coûte. Jamais elle n’a voulu que je vienne la voir. Même au plus mal. Jamais je ne la verrai dans un lit d’hôpital ni dans son lit de morte et pourtant j’ai sa souffrance souvent qui me visite.
Troisième étage. Mes yeux reprennent leur clarté. Ce n’est pas le moment de la nostalgie. Chambre au bout du couloir. Je frappe à la porte. C’est l’heure de la relève des plateaux repas. 13h. C’est aussi l’heure des cours de rattrapage. Nourriture scolaire. Souvent indigeste.
Il a le visage de son âge. Lisse et innocent. Des bouclettes brunes encadrent son visage. Des taches de rousseur paillettent joliment sa peau. Il est allongé sur son lit, son short laisse paraître une jambe raide cerclée de ferraille, un genou difforme et balafré. J’ai du mal à ne pas fixer autre chose que ce bout de fer. J’ai du mal à ne pas mollir la voix face à tant de violence subie. Sa mère est là. Mère inquiète, câline, protectrice, poreuse. Tous les deux me font penser à deux moineaux sur un fil, collés l’un à l’autre, pour éviter de tomber. Dans cette chambre d’hôpital, plus de risque de chute, ça c’est déjà fait.
Maxime prépare un Bac professionnel dans la vente. Il doit rattraper ses cours en marketing, communication et droit. Il n’a rien du vendeur typique. Il n’aime pas tromper les gens et il n’aime pas l’argent pour l’argent. Il me dit sans cesse qu’il aurait aimé vivre dans les années cinquante. Il est nostalgique d’une époque qu’il n’a connu qu’à travers les récits de son grand-père ou les films en noir et blanc qui passent parfois à la télé. Je me retrouve dans sa façon de marcher à côté du monde. Ne pas faire corps avec la société de consommation.
— C’est bizarre mais j’ai l’impression d’être décalé.
— C’est-à-dire ?
— Je n’ai pas les mêmes envies que les jeunes de mon âge. Pas les mêmes goûts. Je préfère les vieilles choses.
— C’est pour ça qu’on s’entend bien, alors !
Maxime me fait un grand sourire. Il oublie pour un instant ses douleurs qui lui serrent la vie depuis des semaines.
— Vous savez, j’ai été soulagé la première fois que je vous ai vue
— Ah bon, pourquoi ?
— Je m’attendais à un professeur strict, classique, sévère. Avec vos cheveux en vrac, votre jean et vos baskets, j’ai tout de suite été rassuré !
— Moi aussi j’avais peur.
— Peur ? Pourquoi ?
— J’avais peur de donner des cours dans un hôpital. Je t’expliquerai plus tard. Et peur de tomber sur un fils à papa. Et je suis tombée sur un fils à maman !
Il me regarde comme un petit garçon. J’ai l’impression que le temps avec lui ne s’écoule pas dans le sablier ordinaire de la vie. Entre nous, il y a toujours ce vous. Je le tutoie et il me vouvoie. D’habitude je laisse facilement mes élèves me tutoyer. Mais là, ce vous intemporel donne un air chic et suranné à nos échanges.
C’est avec une joyeuse désinvolture que je lui apprends à mettre en place des opérations marketing personnalisées de masse, à préparer des publipostages nominatifs intempestifs, à rédiger des contrats de vente en bon uniforme de voleur, à gagner toujours plus en calculant le prix psychologique et le prix de revient. Je n’en reviens pas... très vite il m’avoue qu’il n’a pas envie de devenir vendeur. Je lui confie alors mon impression de ne pas être un bon professeur. Il n’en revient pas. Nous devisons sur nos incapacités chroniques à être dans l’efficacité à tout prix. C’est comme si nos rêves prenaient toute la classe.
— À mon âge, quel est le métier que vous vouliez faire ?
— Militaire. À ton âge, mes cheveux essayaient de ne pas être en vrac mais c’était difficile. Les meilleures épingles et les meilleurs gels ne sont jamais arrivés à contraindre mes cheveux à rester en place.
— Vous, militaire, j’ai du mal à le croire ?
— Et pourtant ! C’est la stricte vérité. Je crois qu’à vingt ans on ne se connaît pas. Nos parents nous connaissent par cœur. Nous, par contre, on va tout faire pour les décevoir. Je crois que j’ai bien réussi.
Les cours deviennent de longues plaintes sur le temps d’avant d’aventure et sur le futur à l’allure de mouton de Panurge. Mélancoliques et ailleurs, nous avons l’air d’imposteurs dans ce monde mécanique et menteur. Chaque leçon est particulière. Je l’écoute me parler de ses envies d’avoir des enfants très vite. Il a une amie depuis six ans et se verrait bien papa. Je lui avoue qu’à mon âge je n’ai toujours pas cédé à la pression biologique et surtout, toujours pas trouvé l’homme qui me donnerait envie de rester sur place. Une majorité nous sépare et pourtant je me sens proche de Maxime. Comme si j’étais, moi aussi, en classe de terminale. Nous apprenons l’un de l’autre.
Chaque fois que je rentre dans sa chambre, dans son univers médical, je suis face à un amour maternel inconditionnel. Seulement quelques minutes à chaque cours, mais cet amour dont je suis le témoin involontaire, met du baume à mon cœur d’orpheline. Maxime et sa maman Maud me transportent dans leurs sentiments. C’est comme si toutes mes peurs d’abandon s’anesthésiaient à leur côté.
Dernier cours. J’avance dans ce couloir blanc qui ne me fait plus peur. Je sais que c’est la dernière leçon. J’ai le trac de l’artiste qui sait qu’une parenthèse enchantée est en train de se fermer. Il faudra passer à autre chose. À un autre élève. Il me manque déjà.
Je l’accompagne comme à chaque fin de cours devant l’entrée de la piscine. Lui, sur son fauteuil roulant. Moi, sur mes deux jambes, aujourd’hui flageolantes. Nous avons du mal à trouver les derniers mots. Je l’embrasse et je lui souhaite bon rétablissement et bonne chance. Il me remercie pour les leçons et pour tout le reste. Je ne sais plus quoi dire. Lui, non plus. Ses yeux sont humides comme les miens. Je décampe du centre, le cœur gros comme les vagues qui s’écroulent à quelques mètres de là.
Je suis assise dans la voiture mais je ne démarre pas. Mes émotions ont toujours eu besoin de temps pour transiter. Mon portable me sort de ma torpeur. J’ai reçu un message. J’écoute. C’est un message d’une mère inquiète. Elle veut que je donne des cours à son fils. Il a quatorze ans, il est en troisième, passe le brevet des collèges à la fin de l’année et ses notes chutent en mathématiques. Un autre accidenté. Je n’en reviens pas. Il s’appelle... Maxime.