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 Suspense Surnaturel

Le vieux grimoire (hommage à H.P. Lovecraft) 

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« N’est pas mort à jamais qui dort dans l’éternel,
En d’étranges éons, la mort même est mortelle. »
Abdul al-Hazred



Il est des lieux où les éléments échappent à l’entendement humain. Parfois, certaines personnes infortunées y sont témoins d’événements terrifiants et inexplicables, au point d’en perdre la raison. Nous ne dominons pas ce monde. Quelque chose de plus puissant et de plus maléfique nous surveille depuis des millénaires, tapi au fin fond de quelques lieux obscurs. Pour cette raison, je prends aujourd’hui l’initiative de noircir ces quelques pages pour relater précisément le déroulement des faits dramatiques de ces dernières heures...

Je m’appelle Ethan Lautner. Depuis mon plus jeune âge, je suis un fan inconditionnel des romans de H.P. Lovecraft. Je rêvais de visiter la Nouvelle Angleterre, théâtre de son Mythe de Cthulhu. Afin de partager ma passion, je m’étais inscrit sur un blog spécialisé où je retrouvais régulièrement d’autres admirateurs. C’est ainsi que je fis connaissance avec un dénommé Christopher Dale Williams.

Mon rêve de découvrir le Massachusetts s’était réalisé après avoir obtenu une bourse d’études pour intégrer la célèbre Boston University. A peine installé, je m’étais connecté sur le blog pour annoncer la nouvelle. Christopher m’apprit qu’il habitait à une trentaine de miles au nord de Boston et m’invita le week-end suivant. Il se réjouissait de cette rencontre durant laquelle il pourrait me montrer le livre dont il venait de faire l’acquisition. Il ne m’en avait pas révélé plus pour garder l’effet de surprise, mais à l’intonation de sa voix j’avais deviné une excitation extrême...

Le jour venu, je fus chaleureusement accueilli par Christopher. Il habitait une demeure somptueuse. Durant tout l’après-midi du samedi, nous fûmes intarissables sur l’évocation de notre passion commune, tout en visitant le parc dont les limites disparaissaient derrière la frondaison d’une épaisse forêt. Nous débouchâmes sur une petite clairière où s’alignaient les pierres tombales des membres de sa famille. Christopher s’embruma en évoquant la plus récente, celle de son épouse Mary. Elle était son trésor, son joyau, pour reprendre ses propres mots. D’après la photo sépia imprimée sur le marbre, la jeune femme était d'une extrême beauté. Sa voix éraillée trahissait un sentiment d'injustice insurmontable, un deuil qu'il ne ferait jamais. Il évoqua l'amour exceptionnel qui les unissait et qui les unirait bien au-delà de la mort. Sensible à sa douleur, je n'avais pas attaché d''intérêt majeur à cette dernière remarque...

Le soir après le dîner, nous nous retrouvâmes dans le grand salon, confortablement installés devant la cheminée. Accrochée au mur figurait la carte du Massachusetts légèrement modifiée selon la mythologie lovecraftienne. Dans cette ambiance feutrée, je posai la question qui me brûlait les lèvres depuis mon arrivée :
— Quel est donc ce fameux livre que vous souhaitiez me montrer ?
Christopher, l’air mystérieux, m’invita à le suivre derrière une lourde porte de bois. Après avoir allumé une lampe à pétrole, nous descendîmes par un vieil escalier humide et glissant. Le faible halo lumineux révéla progressivement une cave voûtée, aux murs tapissés de livres anciens. Un bureau en bois aux pieds piqués par la vermine et un fauteuil en velours usé en occupaient le centre. Christopher confessa qu’il aimait s’y rendre le soir pour lire quelques nouvelles. Il se dirigea vers une étagère et en dégagea un énorme livre qu’il posa sur le bureau.
— Voilà ! répondit-il enfin, en me montrant l’objet du doigt.
Timidement, je m’approchai du volume à l’épaisse couverture de cuir, l’ouvris délicatement et en tournai les premières pages jaunies par le temps. Il ne s’agissait pas d’un texte imprimé mais plutôt d’une œuvre copiée à la main et richement illustrée d’enluminures comme le faisaient les moines autrefois. De nombreux dessins y évoquaient clairement des scènes démoniaques.
— De quoi s’agit-il ? demandai-je intrigué.
— J’ai trouvé cet ouvrage le mois dernier à Rome, dans l’échoppe poussiéreuse d’un vieux libraire. D'après lui, ce grimoire a plus de sept cents ans. Il ne peut donc pas s’agir de l’une de ces fabrications grossières d’un quelconque fan illuminé.
— Que voulez-vous me faire comprendre ? Je ne vous suis pas !
— Je pense qu’il s’agit, ni plus ni moins, du Nécronomicon écrit en 730 à Damas par le poète fou Abdul al-Hazred. Qu’en dites-vous, Ethan ?
— Non ! C’est impossible ! Cet ouvrage n’est qu’une pure fiction sortie tout droit de l’imagination de Lovecraft ! Il a l’air ancien, en effet, et s’il s’agit d’un canular le travail est remarquable. Il me faudrait plus de temps pour déterminer la véritable nature de ce livre. Envisagez-vous de me le prêter ?
— Non, désolé, je ne souhaite pas m’en séparer. Je ne crois pas en une mauvaise blague ! À mon avis, il s’agit de la version en latin interdite par le pape Grégoire IX en 1232. Par chance, cet ouvrage remarquable aura échappé à la destruction ordonnée par le Vatican. J’ai étudié le latin à l’université, la traduction devrait être un jeu d’enfant.
— Excusez-moi, mais j’ai peur de ne pas saisir votre raisonnement, quelque peu troublant. Le mythe de Lovecraft ne serait-il pas qu’une simple œuvre de fiction ?
— Les semaines à venir nous le diront, mon cher...
— Méfiez-vous tout de même ! Il pourrait s’agir d’un véritable grimoire de sorcellerie n’ayant absolument rien à voir avec notre passion commune. Je sais que ces livres interdits existent et que Lovecraft, lui-même, s’en est inspiré. Bien que je ne sois pas convaincu de l’existence des sciences occultes, à votre place je ne me risquerais pas à invoquer des choses qui nous dépassent.
— Ne vous inquiétez pas, je sais ce que je fais...

Le lendemain, je repris la route après avoir remercié Christopher pour son hospitalité. En revanche, je gardais un goût amer de la fin de soirée de la veille et émettais des doutes intérieurs sur la santé mentale de mon hôte.

Durant les jours qui suivirent, Christopher me fit un compte-rendu quotidien, par mail, sur l’avancée de sa traduction. Progressivement, l’excitation de mon nouvel ami laissa place à une sorte de démence. Ses phrases devinrent incompréhensibles, frôlant parfois la folie, à tel point que je pris peur. Je commençais à regretter sincèrement notre rencontre lorsque, du jour au lendemain, Christopher n’envoya plus de nouvelles. Cet arrêt brutal m’inquiéta et le doute s’immisça dans mon esprit. Je finis par me persuader qu’il lui était arrivé quelque chose de fâcheux. Cependant, je pensais qu’il était encore prématuré de prévenir les autorités et préférai m’y rendre à l’improviste afin d’en avoir le cœur net.

C’est ainsi que, hier matin, je me retrouvai sur Yankee Division Highway, en direction du nord. Un orage violent éclata, immédiatement suivi par une averse qui martela le toit de ma voiture dans un vacarme assourdissant. Les essuie-glaces ne suivaient plus le rythme du rideau de pluie, à tel point que je faillis rater la sortie vers la nationale 22. Après avoir quitté l’autoroute, les éléments semblèrent vouloir me contrarier à tout prix. Des policiers me détournèrent car une inondation obstruait la route principale. Je dus m’engager sur une petite départementale qui pénétrait dans la forêt, en direction de la mer. Au bout de vingt minutes, je n’avais toujours pas rencontré d’autre déviation pour me ramener sur mon chemin et me trouvait à l’embouchure d’une rivière qui ne figurait pas sur ma carte. Le rideau de pluie formait un écran opaque que les phares de mon véhicule peinaient à traverser. Perdu, j’arrêtai ma voiture et sortis pour évaluer ma position. La mer déchaînée grondait, ses énormes rouleaux explosaient en gerbes d’écume colossales contre la grève. Les embruns et le vent du large me battaient le visage. Je n’avais plus aucune visibilité au-delà de dix mètres autour de moi. Je m’apprêtai à remonter dans mon véhicule, lorsque je remarquai l’ombre de quelques habitations qui se dessinait de part et d’autre de la rivière. Je décidai alors de m’y rendre afin de demander mon chemin à une âme charitable, mais la voiture refusa étrangement de démarrer. Dépité, je pris la décision d'abandonner mon véhicule et de rejoindre les premières maisons à pied...

Comme il manquait plus de la moitié du panneau indicateur, sans doute arraché par une rafale de vent, le nom de l'agglomération était illisible. Seules les deux premières lettres « A » et « R » subsistaient. Les maisons pointues aux murs couverts de lattes de bois peintes en noir semblaient sortir d’un autre âge et longeaient la berge de la rivière, dont les eaux sombres et glaciales s’écoulaient silencieusement vers l’estuaire. Je frappai à la première porte, faute d’y trouver une sonnette, et glissai un regard indiscret à travers quelques petites fenêtres aux vitres en losanges. Il n’y avait pas âme qui vive...
Je décidai toutefois de passer à la suivante, toujours à la recherche d'un abri bien que je fusse déjà trempé jusqu’aux os. De fil en aiguille, je traversai la petite ville, frappant de porte en porte sans le moindre résultat. Elle semblait abandonnée...

Je repris finalement courage en apercevant une lumière entre les feuillages. En m’approchant, je reconnus immédiatement les contours de l’imposante demeure de Christopher. Je me trouvais dans le sous-bois, derrière la propriété de mon ami. Une question tarauda cependant mon esprit : si je ne m’étais pas perdu, quel était donc ce village abandonné traversé par une rivière tout aussi mystérieuse ?

Après avoir enjambé le mur, je m’apprêtai à traverser le parc sous la pluie et les bourrasques de vent en gardant la lumière en point de mire, comme un phare dans la tempête. Dans l’obscurité, je fus déséquilibré en trébuchant sur une grosse pierre. Je tombai lourdement dans un large trou profond rempli d’eau et de boue. En me relevant, tant bien que mal, je réalisai avec effroi que je me trouvais dans la tombe de Mary dont la lourde pierre avait été déplacée. Je m’extirpai de là en vitesse après avoir réalisé qu’elle était étrangement vide. Tout cela devenait de plus en plus inquiétant, mais une force intérieure difficilement contrôlable m’empêchait de faire demi-tour. Il fallait que je connaisse le fin mot de l’histoire, il y avait une explication rationnelle à tout cela, il ne pouvait en être autrement !

Je parvins enfin devant la porte d’entrée. En voyant le nom de mon ami sur la sonnette, un autre détail que je n’avais pas encore remarqué me sauta aux yeux. Ses initiales étaient C.D.W. comme Charles Dexter Ward, le personnage principal de l’un des romans les plus connus de H.P. Lovecraft. Ce dernier devint fou, après avoir retrouvé le cahier personnel de son ancêtre soupçonné de sorcellerie lors du procès de Salem de 1692. Les coïncidences étaient troublantes. La porte était grande ouverte...

Je m’armai de courage et pénétrai en restant sur mes gardes. Tout était silencieux et les pièces n’étaient éclairées que par la faible lueur de quelques cierges. Une visite attentive me permis de constater que la maison était vide du rez-de-chaussée jusque sous les combles. Ne sachant plus quoi faire, je restai planté au beau milieu du salon, attendant que quelqu’un finisse par se manifester. Mon regard balaya les murs de la grande salle et se figea, comme magnétisé, sur la carte du Massachusetts. Je reconnus la petite ville imaginaire d’Arkham à l’embouchure de la non moins fictive Miskatonic River et fut profondément troublé par la ressemblance avec l’agglomération fantôme que je venais de traverser. La carte se mit à frémir et le cadre claqua contre le mur, m’extirpant de ma torpeur. Un souffle chaud vint me caresser la nuque comme si quelqu’un tenait son visage derrière moi, à quelques centimètres de mon cou. Je me retournai brusquement, pensant y trouver Christopher. Mais la pièce était vide. L’air chaud me caressait maintenant le visage. Il s’agissait d’un simple courant d’air s’échappant de l’entrée de la cave dont la porte n’avait pas été correctement crochetée. Je réalisai alors que la seule partie de la maison que je n’avais encore explorée se situait sous mes pieds. Comment avais-je pu l’oublier?

Dès l’ouverture de la lourde porte de bois qui menait à l’escalier de pierre, je fus saisi par une abominable odeur. Toujours focalisé sur mes principes scientifiques et rationnels, je me refusai à m’abandonner à quelques superstitions ridicules et me focalisai sur le fait de m’assurer que mon ami ne courrait aucun danger. Je descendis prudemment, faute d’avoir en ma possession une lampe. Enfin, je discernai une lueur et des voix qui me laissèrent penser que Christopher était tranquillement installé dans sa pièce secrète, s’adonnant à son loisir préféré. Il n’avait sûrement pas remarqué le terrible orage qui avait ouvert sa porte d’entrée sous l’effet d’une bourrasque un peu trop appuyée. Malheureusement, au fur et à mesure de ma progression, je constatai avec effroi que les sons qui parvenaient à mes oreilles n’étaient pas humains. Ils me semblaient lointains, alors que la cave n’était pas à plus de dix mètres de moi. Cela ressemblait à une mélopée psalmodiée par des dizaines, voire des centaines d’individus. Arrivé près des dernières marches, je risquai un coup d’œil prudent. Mon esprit cartésien et logique, ainsi que mes certitudes à toujours expliquer les choses par les sciences furent irrémédiablement remis en question. C’est à cet instant, je pense, que je perdis pied et quittai définitivement le monde rationnel que j’avais toujours connu.

Au-delà de la petite pièce voûtée, qui formait une sorte de promontoire, s’étendait à l’infini une caverne profonde en proie à de gigantesques flammes, parmi lesquelles circulaient des torrents sombres. L’odeur de soufre et de pourriture était insupportable. Des volutes de chaleur rendaient difficile la perception des détails, mais il me sembla que ces torrents étaient constitués par un flot d’individus aux formes grotesques, tantôt minuscules, tantôt immenses, qui convergeait en spirale vers un seul et unique point au centre de la caverne que je ne pouvais pas discerner de l’endroit où je me trouvais. Il n’y avait pas de plafond, ou tout du moins ce dernier était si haut que je ne pouvais en deviner les contours. De colossales boules de feu en tombaient, semblables à des météorites incandescentes. Mais, contre toute attente, elles ralentissaient avant de toucher le sol et se transformaient en créatures hideuses pour rejoindre le flot d’individus. J'aurais dû prendre mes jambes à mon cou et fuir sans délai ces lieux maudits, mais mon corps resta figé. Bien au contraire, j'éprouvais un désir irrépressible d’en apercevoir un peu plus. Je voulus ramper jusqu’au bord du promontoire qui surplombait ce spectacle terrifiant.

Alors que je m’avançai, la partie droite de la cave qui m’était alors cachée par l’angle du mur de l’escalier m’apparut d’un seul coup et m’offrit une scène stupéfiante. Christopher était là. Découvrant ma présence, il me fit un large sourire. Malheureusement, ce dernier ne reflétait pas la jovialité à laquelle il m'avait habitué lors de notre première rencontre. Il n'était plus lui-même, plus proche de la bête que de l'être humain, son regard trahissait celui d'un prédateur affamé face à sa proie. Mais le plus étrange, fut qu'il lévitait à un mètre du sol.

Il n’était malheureusement pas seul. A côté de lui, une femme aux vêtements sales et déchirés me tournait le dos. Christopher prononça alors quelques paroles dans un langage inconnu. La voix qui sorti de sa gorge n'avait plus rien de commun avec celle que j'avais déjà entendue. La personne ou devrais-je dire la créature qui l'accompagnait, se retourna. La vision de cette chose aux traits grossiers, déformés, décharnés et décomposés, qui auraient pu évoquer ceux de Mary après avoir passé deux mois au fond d’une tombe, me pétrifia de terreur. Je songeai avec horreur à sa sépulture vide dans laquelle j'avais lourdement chuté à l'aller.

Christopher avait le regard d’un dément. Il voulut s’approcher de moi en criant quelque chose que j’eus du mal à entendre dans le vacarme assourdissant qui régnait maintenant dans ce lieu maudit. J’interprétai cela comme une invitation à les rejoindre. Je crois qu’il était ravi d’avoir réussi à ramener Mary à la vie, son trésor, son joyau, comme il disait. Sa folie l’empêchait de comprendre qu’il n’avait pas fait que cela, au regard du spectacle démoniaque qui s’offrait à moi. Je l'avais pourtant prévenu qu'il ne fallait pas jouer avec certaines forces obscures. J’étais paralysé d'effroi, persuadé que ma dernière heure était venue et que j’étais arrivé dans ma dernière demeure, car si j’avais été septique toute ma vie quant à l’existence de Dieu et du paradis, il n’en était plus de même, à cette heure, en ce qui concernait l’existence de l’enfer.

Je compris quel avait été le cheminement de sa pensée. La découverte du grimoire l’avait emmené à échafauder un projet diabolique. Il espérait y trouver quelques formules de la magie la plus noire qui soit, la nécromancie. Son seul but, depuis la disparition de son épouse, se bornait à la faire revenir d’entre les morts, quel qu’en soit le prix à payer. Je songeai alors avec tristesse et dégoût à la fin de sa phrase murmurée devant la tombe, pour laquelle je m’étais mépris « l’amour qui les unirait bien au-delà de la mort ».

La créature à ses côtés se traîna dans ma direction. J’étais paralysé. Je venais de comprendre qu’ils étaient sur le point de basculer dans une autre dimension afin de faire perdurer ce que Christopher définissait comme un amour indestructible, aveuglé par une transe surnaturelle dans laquelle il idéalisait l’immonde cadavre qui n’avait plus rien de commune avec la splendide Mary.
Le démon ne se trouvait plus qu’à quelques pas de moi, la mâchoire pendante retenue par de simples lambeaux de peau putréfiée d’où s’échappaient quelques râles gutturaux incompréhensibles. L’odeur de ses entrailles en décomposition me souleva le cœur. La promiscuité avec la créature me permettait d’en observer tous les détails. Elle tenait une fiole remplie d’un liquide verdâtre que ses doigts décharnés tendaient en direction de ma bouche. Ses orbites vides sanguinolentes d’où s’échappait une vermine grouillante reflétaient le néant des limbes dans lesquelles elle voulait m’entraîner. A l’autre bout du promontoire, Christopher ou ce qu’il en restait, s’était encore élevé de quelques mètres, chantant une ode obscène à l’amour.

Mes muscles étant totalement tétanisés, elle réussit à me saisir la gorge sans difficulté, m’ouvrit la bouche et commença à y déverser l’abominable breuvage. Alors que je ne voyais plus d’autre issue que ma mort dans d’atroces souffrances, un terrible grondement se fit entendre du fond de la caverne. Un instant, le temps et l’espace se figèrent. Des roches incandescentes aussi grosses que des montagnes s’effondrèrent sur le torrent des créatures qui cheminaient en dessous. Mon instinct primaire et maintenant dénué de tout sens rationnel, m’incita à croire en l’arrivée imminente d’un mal absolu, capable d’abominations à côté desquelles la mort me paraissait douce. Christopher et la chose se détournèrent un instant de moi pour se prosterner devant la forme gigantesque, flasque et tentaculaire qui semblait vouloir s’extirper de la brèche béante qui venait de s’ouvrir sur une autre dimension. Je me sentis alors libéré de cette étreinte magique qui me paralysait. Une fois de plus, mon instinct me dicta de détourner le regard. Ce dernier se posa sur le vieux grimoire qui trônait sur un pupitre à l’opposé du promontoire, totalement délaissé. J’y vis mon salut. S’il devait y avoir une issue dans cette affaire, cela ne pouvait être qu’à travers la magie qui entourait ce livre mystérieux. Sans me poser plus de questions, je m’accrochai à la dernière lueur de chance qui me restait et me jetai sur l’ouvrage pour m’en saisir, laissant Christopher et la créature sans réaction.

Je me précipitai dans l’escalier et débouchai dans le grand salon où le feu de la cheminée crépitait encore. Sans véritablement savoir si j’avais raison, je lançai le grimoire au milieu des flammes qui changèrent instantanément de couleur. Le jaune orangé chaleureux se mua en violet, diffusant au travers de la pièce des lueurs spectrales. Une plainte abominable vint m’arracher les tympans du fin fond de l’antre maléfique que je venais de quitter. Un courant d’air glacial m’encercla et s’engouffra dans l’escalier de pierre. La lourde porte de bois claqua en se refermant sur les ténèbres, sans que Christopher et la chose n’en soient remontés. Le calme revint aussitôt, comme si rien ne s’était produit.

Puis, un sifflement aigu se fit entendre du fond de l’âtre. Le son monta progressivement en intensité jusqu’à m’obliger à me boucher les oreilles. Le vieux livre fut alors projeté dans ma direction au milieu d'une gerbe d'étincelles et tomba lourdement à mes pieds, vierge de toute trace de brûlure. Je le pris sous le bras, refusant de le laisser en de mauvaises mains et quittai les lieux sans m’attarder et sans me retourner.

Le sort de Christopher Dale William ne m’importait plus. J’aurais souhaité ne jamais l'avoir connu, mais le mal était fait. Il ne pleuvait plus et les nuages avaient laissé place à un franc soleil. Totalement perdu, je regagnai au plus vite la protection illusoire que constituait l’habitacle de ma voiture. Perturbé par toutes ces émotions, j’avais oublié qu’elle était en panne. Je réalisai avec frayeur que la rivière et les sombres habitations abandonnées qui s'alignaient le long de ses berges avaient disparu.

Ma voiture démarra au premier tour de clé...

Je m'empresse d'écrire ces lignes, au retour de mon périple, car je sens en moi des changements qui s'opèrent. J’ai découvert des choses auxquelles aucun être humain ne devrait être confronté. Par ma présence en ces lieux démoniaques, j’ai le sentiment d’avoir ouvert des portes de mon esprit qui auraient dû rester fermées. A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai l’impression que les murs de ma petite chambre de bonne ne sont plus que les derniers remparts qui me séparent d’un autre monde. Ils flottent comme de simples draps translucides, au travers desquels des paysages étranges et terrifiants s’étendent bien au-delà de la petite pièce.

Je n’aurais jamais dû ramasser ce vieux grimoire maléfique car il en est la cause, j’en ai acquis la certitude. Il me terrifie, il est intact, le feu n’a eu aucune emprise sur ses vieilles pages. Posé sur mon bureau, il émet une sorte de vibration de plus en plus perceptible. Il s’est ouvert comme par enchantement et ses pages défilent à une vitesse vertigineuse. Les meubles semblent vouloir s’évaporer. Une musique étrange, semblable à la plainte d’une corne lointaine, emplit la pièce. Je distingue des ombres floues, difformes et odieuses qui rampent derrière les murs tout autour de moi, de plus en plus proches. La musique vient de s’arrêter, et cela à l’instant même où le grimoire s’est figé sur une page. Elle représente un dessin terrifiant que je reconnais. Il s’agit d’un énorme chien, dépourvu de poils, à la peau grise, aux pattes disproportionnées et aux griffes acérées. De sa gueule béante aux crocs menaçants, s’échappe une longue langue d’où semble s’écouler un liquide bleu.

Mais c’est impossible ! Je me refuse à croire une chose pareille !

Les chiens de Tindalos n’existent que dans la mythologie imaginée par Lovecraft. Je me surprends à observer les angles de murs de ma minuscule chambre et je panique !

Seraient-ils sur ma trace ?

Je comprends tout à coup ! Le breuvage que la chose m’a fait absorber, c’est du Liao, une drogue puissante destinée à me faire voyager et les accompagner dans les profondeurs de l’enfer. Les chiens m’ont alors flairé, ils sont sur ma piste et n’abandonneront jamais. Ils peuvent se matérialiser dans n’importe quelle pièce, dès lors qu’il y a un angle. Seule une pièce sphérique pourrait me protéger, ce que je n’ai pas...

Mais que dis-je ? Je deviens fou !

Une terrible migraine m’écrase le crâne comme dans un étau. J’espère que tout cela n’est que le fruit d’un terrible cauchemar et que je vais bientôt me réveiller. Les événements de ces dernières heures m’ont dérangé l’esprit. Dès demain j’irai consulter, il doit bien y avoir un remède !

Dans le cas contraire, je suis perdu...



« Ici s’achève la lettre que la police retrouva sur le bureau de la chambre d’Ethan Lautner après que l’université de Boston a signalé son absence en cours. Les parents du jeune homme, très inquiets, ont également confirmé ne plus avoir de ses nouvelles. Depuis la découverte de ce document, personne n’a revu le jeune homme... »