Le vent de la pluie Liliane Di Ciaccio

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Un vent couleur de pluie salissait les carreaux. Elle ne sortirait pas aujourd’hui, elle resterait là, chez elle, comme hier, comme demain et après. Tous les jours. Il y a du vent. Elle ne sort pas quand il y a du vent. Le vent c’est mauvais. Elle a peur. Peur du vent qui mugit dehors, au coin de ses volets disjoints. Elle l’entend, elle entend le vent... le sale vent.
Le vent ça vous soulève les jupes, ça vous coupe le souffle. Ça vous renverse dans les fossés, à bicyclette sur les routes, les petites routes, là-bas, du côté de Saint Michel le Cloud, quand elle allait à l’école, sur son vélo, tous les matins, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve à flot « comme à Gravelotte », disait le grand-père. A Saint Michel le Cloud, c’est souvent qu’il pleut et qu’il y a du vent avec du crachin. C’est froid, ça mouille, ça vous transperce les os. Elle aime pas bien, mais elle s’équipe pour ça, le matin, quand elle va à l’école. Avant... quand elle était petite, quand elle partait en vélo.

*

Jeannette s’habille comme il faut. Dorine, sa mère, veille à ce qu’elle soit bien protégée des intempéries : « Couvre-toi, dit-elle, il y a du vent ce matin. » Alors Jeannette, elle s’enroule dans un gros lainage avec son écharpe tortillée trois fois autour de son cou. Elle enfile son manteau d’hiver et quand il pleut, elle ajoute un capuchon. Elle ne craint plus rien de ces courant d’air glacés qu’on rencontre parfois au détour d’un taillis. . Elle peut aller chercher son vélo dans la buanderie et attacher son cartable sur le porte-bagages, la voilà prête pour l’école. Prête à dérouler les cinq kilomètres qui la séparent de la ferme jusqu’à Saint Michel le Cloud. En chemin, elle croise d’autres enfants qui, comme elle, vont à l’école en bicyclette et à mesure que le village montre le bout de son clocher, au sortir d’un fourré moins dense, on peut apercevoir comme une longue procession de roues, bruissant sur les gravillons de la route. Les cris joyeux des écoliers couvrent les zinzins des pédaliers laissés en roue libre, chaque fois qu’ils dévalent une descente.

Ce jour-là, il y a du vent. Jeannette est en retard. Elle a pris son temps, ce matin, dans son lit, quand elle a entendu le vent qui soufflait en furieuses rafales sur les tuiles de la ferme. Les bêtes non plus, elles n’aiment pas le vent ; Jeannette entend, au loin, le beuglement des vaches qui répondent en écho au mugissement du vent. Ce matin, quand le réveil a sonné, la fillette s’est retournée dans son lit et elle s’est rendormie. C’est Dorine, sa mère, qui est venue la secouer une deuxième fois : « Quoi ! T’es pas encore debout ? Te vas être en retard pour la classe ! » Jeannette est sortie du lit chaud, à contrecœur. Elle a continué à traîner devant la table de toilette, à se regarder dans la glace en se passant juste un gant mouillé sur le bout du nez. Elle se trouvait rigolote, en train de faire toutes sortes de grimaces, comme s’appuyer sur le nez avec son index tout en agrandissant sa bouche avec deux autres doigts. Elle est contente du résultat, mais l’heure tourne. Jeannette n’a pas faim, elle chipote devant les tartines préparées par Dorine qui est sortie pour s’occuper des bêtes. Quant à son père, depuis l’aurore, il est déjà dehors à travailler les champs.
Jeannette est seule dans la grande salle. Elle rêve, une tartine à la main, distraite par les incartades bruyantes du vent. Il s’encanaille le drôle ! Elle le voit par la vitre s’acharner à bousculer les branches du grand tilleul qui n’en finit pas de balancer ses grands bras réprobateurs. Et puis, il y a le volet vert qui tape furieusement, parce que Dorine a oublié de le caler. Jeannette sursaute. Les rafales redoublent et le volet accélère ses claquements violents. D’autres bruits inconnus agitent la cour de la ferme, elle a vu de la fenêtre un seau s’envoler comme un fétu de paille. Jamais vent pareil n’a soufflé si fort à la campagne. Jeannette devrait se lever, au moins pour coincer le volet, mais au fond ça l’amuse tout ce tintamarre inhabituel, toutes ces pitreries tourbillonnantes qui déménagent tout, partout. Elle n’a pas peur, ça lui plaît beaucoup : ce charivari vaut toutes ses distractions ordinaires ! 

« Bon sang ! Jeannette, tu rêves ! T’es pas encore partie ? » Dorine est en colère. Elle soulève Jeannette de son banc et l’aide à s’habiller chaudement, comme chaque fois qu’il fait froid, chaque fois qu’il y a le vent de la pluie.
Jeannette est en retard. Elle pédale sur la route en direction de l’école de Saint Michel le Cloud. Il pleut moins fort. Il y a plus d’un quart d’heure qu’elle a entendu retentir, au loin, la cloche de la demie qui bat le rappel comme chaque matin. Jeannette est en retard, très en retard. Elle le sait, elle s’en moque. Elle ne se sent pas seule sur la route familière. Il y a le vent. Le vent son copain. Il la pousse de temps en temps, une fois de face et là, c’est dur d’avancer avec la pluie fine qui lui dégouline dans les yeux, une fois dans le dos, et c’est chouette pour monter les côtes. Des fois de travers aussi, et elle doit donner du mollet pour maintenir le cap. La route lui appartient, à elle et à Monsieur le Vent. En ce moment, elle fait de grandes embardées d’un côté sur l’autre, c’est à qui l’emportera, mais son capuchon la gêne. La petite pluie bruineuse de tout à l’heure semble s’être estompée. Jeannette s’arrête pour se débarrasser de sa capuche. L’humidité ambiante fait ressortir un bouquet d’odeurs émanant des cultures. Toutes les fragrances colorées de la bonne terre fraîche. L’enfant aspire de tous ses poumons l’humus vaporeux des fourrés, elle en a le souffle coupé lorsque les rafales s’accompagnent d’envolées parfumées. Elle s’emplit, s’emplit des mille et une odeurs de cette nature suave et trempée. Elle croit reconnaître un mélange de fougère et de fraises des bois. Et son vélo zigzague. Elle ferme les yeux, elle prend le risque... juste quelques secondes, pour s’amuser... voir comment ça fait ! Elle est saoule, saoule de liberté, saoule de jeunesse insouciante. Elle ne pense même pas à la punition qui l’attend à l’école à cause de son retard. Elle chante. Elle chante son enfance heureuse et sa mélodie accompagne les petits merles qui s’ébrouent dans leurs nids détrempés, pendant que le vent, lui, continue, de jouer de la harpe sur les rayons des roues de la bicyclette qui n’en finit pas d’osciller sa mélodie.

*.

Sur la route qui vient de Saint Michel le Cloud, depuis le lever du soleil, il marche. Il marche à pied. Il chantonne, lui aussi, une herbe tendre à la lèvre. Il avance d’un pas saccadé, un peu chancelant, lui aussi poussé, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre par le vent facétieux Il n’a pas de préférence le vent, il tourbillonne, il pousse, il repousse, il soulève, pourvu qu’on lui donne prise. La route est sinueuse. L’homme ne sait jamais ce qui l’attend à chaque tournant. Parfois, il mettra du temps à gravir une longue ligne droite, toute en côte. Parfois, il aborde une succession de petits virages ; c’est ce qu’il préfère, c’est moins monotone. De temps en temps, quand la pluie mouille trop fort, il s’abrite sous un arbre et s’assoit sur un muret de pierres. Mais, il a l’habitude, il ne reste jamais bien longtemps à la même place. C’est un marcheur. Il en a fait des kilomètres et des kilomètres dans sa vie. Il en a vu du pays et celui-ci, il l’aime bien. C’est sauvage, bucolique, moins lassant que certains pays plats. Ici, c’est tout en vallons fait de creux et de bosses avec des animaux derrière des barrières qui le regardent passer d’un air indifférent en ruminant leur herbe. Il marche. Il marche avec ses gros brodequins, protégé par sa houppelande à capuche, un baluchon sur le dos. Il ressemble au Père Noël. C’est arrivé que des enfants l’appellent « Hou ! Hou ! Père Noël ! » Mais ça l’agace. Il n’aime pas ça. Parce que lui, il n’a rien à leur donner aux petits drôles ; des cadeaux, il n’en a pas, et on ne lui en a jamais fait, à lui, des cadeaux. Un jour, c’est arrivé, qu’un sale morveux lui tourne autour, et s’en prenne à son baluchon « Sale malpoli ! » Le bonhomme, ça l’a rendu furieux. Et si le gamin, ne s’était pas sauvé en vitesse... il aurait fait un malheur, tellement ça l’avait mis en colère ! « Le sale gosse ! » S’il l’avait tenu sous ses mains... ça l’agace tout ça, quand il s’en souvient. Ça lui tombe d’un coup sur la tête... Avec ce vent qui lui tourne autour, tout autour de la tête. « Le sale vent ! »

*

Elle pédale Jeannette. Elle pédale en chantonnant. Elle est déjà arrivée au tournant de la Grangette, déjà ? Déjà !...bientôt, l’école. La voilà dégrisée. Le vent ça saoule, mais pas suffisamment, hélas. Aie ! Elle va se faire gronder Jeannette. La grille sera fermée, il faudra tirer sur la cloche à la porte de l’école...
Tiens ?... un homme, là-bas au tournant de la Grangette. « Qui c’est ? » se demande la fillette. Elle ne voit pas. Elle ne le connaît pas. Tant mieux, ça lui évitera une explication à donner pour dire... pourquoi à cette heure-ci, elle n’est pas encore à l’école...!

Mais qu’est-ce qu’il a ce vent ? On dirait qu’il souffle de plus en plus fort. Jeannette fait écarts sur écarts.... soubresauts et embardées. Elle manque de tomber. Elle se rapproche dangereusement du fossé, là, où il y a l’homme. On dirait qu’il l’attend. Il se tient debout, immobile, devant elle. Il ne sourit pas. Il a l’air méchant. Jeannette veut s’écarter de lui, mais le vent la jette dans les jambes de l’inconnu. L’homme saisit le guidon du vélo à deux mains. Jeannette pousse un cri, juste avant de s’abîmer avec l’homme dans le creux du fossé.

De peur, elle a plissé les yeux. Elle ne voit pas les yeux fous de l’homme au-dessus d’elle. Elle sent des mains froides qui la touchent. Des mains qui griffent, s’acharnent rageusement avec, dans son cou, un souffle hargneux, fétide et diabolique. La peur... La peur est plus puissante que les cris de la fillette et la résistance des vêtements devient obstacle dérisoire, face aux gestes qui labourent, déchirent, écartèlent, perforent... Elle s’étiole comme une petite belette prise dans un piège à loup. Le délit s’accomplit dans le secret des herbes détrempées, sous les bourrasques déchaînées du vent devenu témoin, impuissant.
Au-dessus du visage de Jeannette, les arbres chavirent. Leurs branches semblent sombrer vers le néant, sur l’ombre de son corps. Avec leurs grands bras décharnés qui s’agitent, ils basculent. Ils capotent les arbres, ils tournent, culbutent en sarabandes pour venir s’abîmer là, avec elle, dans le fossé.
Et le vent, au dessus d’elle, le vent, lourd de nuées, qui s’étirent en bandes incertaines, l’enveloppe de son linceul honteux.
C’est la faute du vent, tout ça... C’est la faute du vent....

*

Le vent couleur de pluie salit les carreaux. Jeannette ne sortira pas aujourd’hui. Elle restera là, chez elle, comme hier, comme demain et après. Tous les jours...depuis longtemps.
Des années qu’elle a peur du vent, Jeannette, avec son cœur qui chavire la nausée, comme un navire sous le vent...

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