7 min
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Le téléphone de la douche PavuPaspris

FINALISTE
AUTOMNE 2012
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Il m’est tout. Si petit, si fou... Prendre mon café en feignant de lire le journal afin de l'observer du coin de l'œil me procure l'énergie nécessaire à supporter une vie pas tout à fait choisie. Ses lèvres auréolées de lait donnent à son mouvement de mastication exagérée un certain charme, l’un de ces ornements de l’innocence qui interpelle puis émeut. Est-ce le voir rêvasser les yeux en l’air ? Ou est-ce plutôt sa fascination pour la boisson qui tournoie dans son bol qui me pousse à contenir tout un flot de sourires ? Epier, inhiber, mais à quelles fins ? Je n’ai nulle envie d’altérer ce spectacle qui me convainc qu’il est si beau de donner la vie. Comme pour chaque père, mon enfant est devenu ma nouvelle raison de vivre. Sa mère ? Elle est toujours ma femme bien qu'elle ne soit plus ma princesse, ma muse, mon refuge ; pour tout dire : elle est juste nécessaire ; enfin, pour l’instant...

Depuis quelques semaines un venin ronge méthodiquement la confiance que je n’aurai plus jamais en elle. Il naquit dans le creux de nos envies et dans le feu des non-dits avant de m’isoler peu à peu. Lors de balades intérieures sur ces routes sinueuses que j’ai façonnées et bordées de remparts aux meurtrières crachant tout ce que le monde a comme pessimisme ; je m’embourbe dans une imagination qui octroie les plus noirs desseins à celle que je qualifie secrètement d’ex, comme si je l’avais révoquée sur-le-champ... Que voulez-vous ? Pouvait-il en être autrement après avoir découvert la chose ?
— Tu as fini ? Zou ! A la douche... Tu t’en occupes ?
— Ouais... Lui dis-je, le plus dégueulassement possible.
Elle me prend pour une chèvre ? Rattrape-toi ! Il ne faut pas qu’elle sente... Dans un regard qui se veut plein de malice, je lui lance :
— Ma Douce ? On essaye de rentrer un peu plus tôt ?
— J’peux pas... M’indique-t-elle, vengeresse.

Les clés sur le contact, je redémarre après avoir déposé Amour à son école. Pris dans la monotonie de la route et la tourmente du doute, je sens une chaleur me monter. La salope ! Comment a-t-elle pu croire que je ne remarquerais rien ? Les habitudes ont la vie dure... Chaque matin, je suis le dernier à quitter l’appartement ; seul, à deux ou à trois ; un seul postulat : personne après moi ! En somme, je suis le dernier qui use de la salle de bain que ce soit pour moi ou Petit Cœur ; et je suis le premier à rentrer chaque soir, seul ou à deux. Une autre constante : le téléphone de la douche, comme aime à le nommer mon bout de chou, est toujours à ma hauteur ou accroché négligemment sur le mitigeur. Mais voilà, le diable se cache dans les détails... La première fois que je me fis cette remarque « Tiens ?! Que fait-il aussi haut ? Certainement que je l’aurai remonté pour nettoyer le carrelage mural », je ne savais pas que je m’étais inoculé la gangrène des couples en n’approfondissant pas la question ; en la taisant de jour en jour. Plus les détails se répétaient, plus je les rendais suspects en les ruminant.
— Bonjour Isabelle, vous avez bien annulé mes rendez-vous de ce jour comme je vous l’ai demandé ?
— Bonjour Docteur, oui, tous les patients sont prévenus.
— Merci, je ne reste que quelques minutes.
Cette fois, c’est le grand jour, j’en suis sûr, sa réaction me l’a confirmé ! C’est le cinquième jour consécutif que je chôme afin de mener à bien ma quête : donner tribune à ses torts. Tu crois que je ne vais pas te surprendre ? Te juger ? Le fumer à coups de batte ? Attends...
M’étant garé au plus loin, c’est discrètement que je pénètre chez moi ; je vais m’installer dans l’armoire où j’ai mes habitudes dorénavant. Grâce au trou fait discrètement au coin de la porte, je suis au premier rang de mon propre drame : ma femme a un amant ! J’entends les clés dans la serrure, j’ai donc malheureusement raison ? Il me faut calquer ma respiration sur le lent battement de mes doigts mimant le pouls idéal ; des voix, des mouvements, des rires, un silence, des soupirs, je ne tiendrai jamais ! Je vais sortir tout de suite ; non ! Voilà que je perçois... Mais je la connais cette voix !
— Je vais voir s’il y a des draps par ici... dit-il sans se douter que mon corps se tend et mon cœur se fend lorsque je l’aperçois depuis ma niche. Il y a donc vraiment un pire dans l’insurmontable ? Mon propre frère... Mon petit frère, cette grande tige, double-mètre comme on le nommait affectueusement en famille... Je n’arrive pas à le croire ; est-ce un cauchemar ? Je vais sortir lui asséner cent coups de batte afin de me réveiller, de sortir de mon Tartare...
Un bond plus qu’un sursaut, les bras levés, les poignets croisés afin de se protéger le visage ; un cri trahissant une peur sans fard, voici sa réaction ; mais aucun coup, je ne le puis... Tombant à genoux, la tête inclinée, le poids du dépit sur les épaules, je laisse échapper moribond :
— Dégagez d’ici tous les deux...
— Mais...
— Dégagez !!!
— Mais...
Relevant imperceptiblement mon regard, je vois dans les yeux de celui qui n’est plus mon frère une détresse qui me refuse aux mille et une questions.
— T’as pas honte ? lui dis-je avant de voir débarquer peureusement une parfaite inconnue.
— Ne m’en veux pas, je t’en supplie !
Renfrognant un sourire de contentement, je m’apprête à tirer avantage de ce quiproquo.
— Pour quelle raison ? lui dis-je comme pour laisser toute latitude à ses futurs propos.
— Ton appart est classe, j’avais envie de lui en mettre plein la vue...
— Combien ont été aveuglées depuis ?
— Pardon me dit-il dans une sincérité mise à nue par le sentiment de honte qui l’envahit.
— Vous pouvez nous laisser ? dis-je à sa conquête du jour dans un regard et un ton qui se veulent sévères bien qu’en moi l’euphorie danse avec les anges.
Il m’explique qu’il a fait les doubles des clés l’été dernier lorsque nous les lui avions confiées. Je lui réponds que c’est par hasard que j’étais rentré récupérer un dossier et qu’en entendant du bruit, la prudence m’avait forcé à m’armer et me cacher. Lui faisant par la suite la morale sans être intransigeant et fustigeant, car la joie d’avoir une femme sans amant me l’interdit, je lui dis :
— Que cela reste entre nous, tu me rends les clés, on en parlera lorsque tu le voudras ou pas, ce n’est pas important ; Allez... Zou ! Je dois aller au boulot. »
— Tu ne m’en veux pas ?
— Faut arrêter d’être parano ! lui dis-je dans un clin d’œil plein d’assurance.

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