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 Drame Famille Romance

Le prix de l'amour 

Déborah

Déborah

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Chong Li vient de terminer son harassante journée de travail. Il est planteur cueilleur, dans une rizière. Chong a 29 ans, et il est célibataire depuis longtemps. Difficile de rencontrer une femme, en Chine, surtout dans la campagne profonde. Toutes les jeunes-filles sont déjà mariées. Et la liste d’attente est longue ! La faute de la politique de l’enfant unique. Les parents ne préfèrent pas avoir de fille. Il faut un homme pour gérer une exploitation agricole. Comme on dit ici, « une fille est une marchandise qui se vend à perte ». Si la dot de la jeune épouse sert à renflouer les caisses du voisin, quel intérêt ?
Lorsqu’ils passent la trentaine, certains hommes sont tellement désespérés qu’ils vont acheter une femme dans un pays frontalier, encore plus pauvre, ou bien ils kidnappent la femme d’un autre. Chong aimerait beaucoup trouver une compagne, mais ses parents lui ont appris à respecter les êtres. Il n’a pas d’éducation, mais il a mieux que cela, il a des valeurs. Son honneur avant tout. C’est un travailleur acharné, et depuis le temps, il a appris à noyer son chagrin dans l’eau des rizières. Il a la liberté, l’espace, l’air pur, de bons camarades de travail, il mange à sa faim, ses parents sont en bonne santé grâce au ciel, et lui-même jouit d’une excellente condition physique.
Chong sait tout de même lire, écrire et compter. Sa mère lui a tout appris, à la maison. Sa mère est une honnête femme instruite. Elle aurait pu faire un beau métier et gagner sa vie en ville. Mais, chose rare, elle est tombée amoureuse de son père, qui est cultivateur, et s’est installée avec lui, se condamnant ainsi à vivre comme une paysanne. Mais au moins ce fut un mariage d’amour. Leur premier et dernier enfant fut Chong. Mais si sa mère avait accouchée d’une fille, ses parents l’auraient gardée et tendrement chérie. Hélas ce n’est pas toujours le cas. De nombreux bébés ont le malheur de naître filles, et leur sort est vite réglé.
Pour l’instant, Chong n’a pas besoin d’une femme pour être amoureux. Il est amoureux de la nature. Au fond, c’est un poète, et il célèbre chaque jour la beauté des rizières, des montagnes, et des champs, qui constituent son lieu de vie. Chong a conscience que sa vraie richesse n’est pas matérielle. Parfois il aimerait sortir de sa province pour chercher l’amour en ville, mais il faudrait ensuite que la jeune femme accepte de le suivre à la campagne. Ce qui n’est pas forcément évident. En attendant, il économise au maximum, au cas où. Au cas où il se marierait, au cas où il aurait un enfant. Pour ce qui est du logement, la tradition veut que toute la famille habite ensemble. Il vivrait donc avec son épouse chez ses parents. La famille est un noyau dur, en Chine, surtout dans les zones reculées. Par contre, la plupart du temps, la jeune épouse doit se résigner à ne plus revoir sa famille à elle...Ce qui, en soi, est très violent. Mais c’est ainsi.
Chong saurait rendre son épouse heureuse, il en est persuadé. Elle n’aurait pas besoin de beaucoup travailler, il prendrait soin d’elle et de leur enfant. Il se sent prêt. Fort. Confiant. Il ne manque plus que sa bien-aimée. Un jour, peut-être. Il sait qu’il a économisé assez d’argent pour pouvoir « convaincre » une femme de le suivre, une vietnamienne, par exemple. C’est ce qu’a fait son voisin...après avoir économisé pendant 5 ans. Chong ressent tout de même un certain malaise en envisageant cette solution. Il se donne encore quelques années pour rencontrer une femme, de façon naturelle. Cependant, la jeune vietnamienne que son voisin a épousé n’a pas l’air malheureuse. Certes, elle a pleuré pendant plusieurs jours après son arrivée, le temps qu’elle s’habitue à sa nouvelle grande famille. Mais maintenant elle a un enfant, elle est bien occupée et elle ne pense plus au passé.
Chong s’endort en songeant à cette femme idéale qui lui ferait un beau garçon. Ils l’appelleraient Ping, comme son père.
Les années passent. Chong n’a toujours pas rencontré de femme. Il a maintenant 32 ans, et sa frustration, sa tristesse et sa solitude lui pèsent vraiment. Il décide, en dernier recours, de se rendre au Vietnam chercher une gentille femme qui voudra bien de lui. Ou plutôt de son argent. Mais il préfère se dire qu’elle sera aussi charmée par sa robustesse, son courage, et sa personnalité. Le jour du voyage arrive. Il prend le train, accompagné par son père. Pour l’occasion, ils ont revêtu leurs plus beaux habits. Il faut faire bonne impression ! Chong est un peu nerveux. Dans sa sacoche, il transporte une grosse somme d’argent, l’équivalent de deux ans de salaire. Il est prévu qu’il rende visite à une famille très pauvre, qui propose trois jeunes filles à marier. Chong est content d’avoir une telle possibilité de choix. Il voudrait avoir l’avis de son père, aussi. Son père est un homme d’expérience.
Chong et Ping Li arrivent dans une petite ferme délabrée. Une ribambelle d’enfants les accueillent joyeusement. Deux femmes assez âgées, édentées, voûtées et ridées se tiennent sur le pas de la porte, et leur souhaitent la bienvenue en se prosternant. Les présentations avec les trois jeunes filles se font immédiatement dans le séjour. Elles sont assises côte à côte sur un grand sofa, les yeux baissés, et se tiennent par les mains. Chong est enchanté de constater qu’elles sont toutes les trois assez jolies. Il échange un regard avec son père, qui fait un mouvement de tête en signe d’approbation.
Chong se tient debout au milieu de la pièce. Il prend le temps de bien observer chacune des jeunes filles. Elles sont toutes les trois vêtues de la même manière : elles portent un jean moulant et un débardeur. Très à la mode. Elles sont maquillées, ont les cheveux attachés en chignon, et les ongles faits. Elles ont 17, 19 et 20 ans. Elles s’appellent respectivement Ai van, Dao, et Hong Yen. Les enfants se sont assis sur le tapis et gloussent, excités par la présence des visiteurs. De nombreuses mouches virevoltent au plafond. L’une des vieilles femmes saisit alors la plus jeune par un bras pour l’inciter à se lever, à se tourner, pour que les messieurs admirent sa plastique. La vieille sourit fièrement, sans ses dents. Elle baragouine des mots que Chong ne comprend pas. La jeune fille fait un tour sur elle-même. C’est vrai qu’elle a un beau corps, et des petits seins fermes, mais elle est un peu trop maigre à son goût.
La vieille dit à l’adolescente de se rasseoir, et c’est au tour de la jeune-fille de 19 ans de se lever. Elle semble mieux proportionnée, et a plus de formes. Par contre son visage est moins gracieux. Elle a dû avoir de l’acné. Chong essaie de lui sourire mais elle fuit son regard. Cela le vexe un peu, car il essaie d’être courtois avec elle. Celle-là ne lui plaît pas. Son air buté la rend beaucoup moins séduisante. Tant pis.
Pendant ce temps, l’autre vieille sert le thé. Elle s’agenouille pour servir les convives, en radotant des formules de politesse. Ping Li la remercie chaleureusement. Enfin, la jeune femme de 20 ans se lève. Chong commence à se demander si c’était une bonne idée de venir dans ce trou à rats. Ces filles sont très jeunes, elles lui paraissent plutôt quelconques, et ont l’air assez stupide. Lui est un homme exigent, un idéaliste. Il s’est donné du mal pour économiser tout cet argent, il ne veut pas le gaspiller pour une ingrate. La jeune femme le fixe avec intensité, ce qui le sort de ses pensées. Elle se tient droite, et a un beau port de tête. Les deux vieilles ricanent. Elles savent qu’elle est la plus jolie des trois, et parient que c’est celle-là que Chong va choisir. La jeune femme fait un tour sur elle-même, détache ses longs cheveux, et se met à chanter. Les vieilles et les enfants applaudissent. Chong est impressionné par la pureté de sa voix.
Ping Li est enchanté : il a déjà choisi sa future belle-fille, et se voit déjà grand-père. Cette perspective lui met du baume au cœur. La cantatrice s’arrête. Elle se rassoit à côté de ses sœurs, et baisse la tête, pudiquement. Chong la trouve tout à fait charmante. Le marché est conclu. Il prend Hong Yen. Il ouvre sa sacoche et déverse son contenu sur le tapis, aux pieds des jeunes filles. Les vieilles et les enfants poussent des cris de joie devant tant de billets, et leurs yeux brillent. Les deux vieilles ordonnent aux enfants de sortir dehors, et ramassent l’argent précipitamment. Ping Li donne une tape virile dans le dos de son fils. Excellent choix ! le félicite-t-il.
Hong Yen fait ses bagages. Ses deux sœurs l’embrassent avec effusion et pleurent bruyamment. Les vieilles, un sourire jusqu’aux oreilles, annoncent la bonne nouvelle aux voisins, qui rappliquent en masse pour voir à quoi ressemblent les futurs mariés. Chong se dit que finalement tout s’arrange, et qu’il savait bien qu’il trouverait la perle rare. Ses prières n’ont pas été vaines. Ainsi, Chong, son père et sa toute nouvelle épouse montent dans le taxi qui doit les emmener à la gare. La cérémonie du mariage aura lieu en Chine, dans sa province, avec toute sa famille. C’est sa mère qui va être heureuse !
Les voilà tous les trois dans le train. Le trajet va durer 7 heures. Hong Yen reste silencieuse. Elle triture l’écran tactile de son téléphone. Chong décide de commencer à faire sa connaissance, et lui pose quelques questions simples. La jeune fille ouvre de grands yeux : elle ne comprend pas un mot de chinois. Il va falloir tout lui apprendre. Chong va devoir s’armer de patience. Mais il est heureux. Oh, oui, il est très heureux de ramener une petite femme chez lui. Fini la solitude. Il va pouvoir construire une vie commune, et enfin fonder une famille.
Hong Yen sera une parfaite épouse, il en est sûr. Il lui sourit, elle lui sourit. Comblé, Chong laisse son esprit divaguer, en admirant les paysages qui défilent. Je sens que je vais l’aimer comme ma propre fille ! lui dit son père.
Au bout d’une heure, Hong Yen explique à Chong qu’elle doit aller aux toilettes. Elle se lève, chancelante, et marche tant bien que mal jusqu’au bout du wagon. Par chance, la place est libre. Elle entre, verrouille la porte, rabat le couvercle des toilettes pour s’y asseoir, et pose son sac à main sur ses genoux. Elle l’ouvre, et sort un flacon en verre plein de petites boules blanches. Sans hésiter, elle vide le flacon dans sa bouche, et fait couler le tout dans son gosier, grâce à une bouteille d’eau qu’elle avait prévue dans son sac. Elle pense une dernière fois à ses petites sœurs : elle fait cela pour leur offrir une vie meilleure. Après quelques minutes, Hong Yen s’affaisse sur elle-même. De la salive mousseuse coule lentement le long de sa joue pâle. Sur le flacon est dessiné un rongeur, barré d’une croix rouge.