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 Drame

Le pont des soupirs 

John Lecid

John Lecid

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112 voix


Je plane au-dessus du sol, sur le ventre pendant que d'autres personnes descendent à pied un escalier immense. Il y a une ville en bas, on dirait. Des voix se font entendre tout près, mais je suis dehors sans personne autour de moi. J'ai l'impression d'être au milieu d'une conversation entre deux personnes. Oui, mais je suis où ? Tout compte fait, je m'en rappelle : je ne sais pas. Première porte. C'est fatigant et ça recommence, un éternel recommencement, il va encore m'arriver des choses incroyables, puis des voix et les questions auxquelles je n'ai pas de réponses. J'ai le sentiment que d'autres s'occupent de mon corps, moi c'est juste une partie de la tête. Suis-je un esprit ?
— Première porte ! Première porte.
Quoi ? Il y a une porte, là, cette voix est plus précise, elle me parvient au moment où je flottais. Encore un mirage ! C'est fatigant. Une porte... J'en ai vu une près des escaliers en haut, ça y est je panique, je peux planer vers le bas, pas vers le haut ! Première porte.
Cela fait une éternité que je revis les mêmes scènes sans comprendre pourquoi, c'est exténuant. J'ai réussi à faire de la lévitation en utilisant les muscles de mon dos avec l'aide de mes mains et à remonter les escaliers, un peu comme si je nageais la brasse en arrière. Première porte. Oui, oui, j'ai entendu, mais c'est loin. Même la voix est loin, si loin. Ca y est, je vois la porte, ce n’est pas une porte, mais un nuage, un nuage gris, je me sens seul. Je ne contrôle plus rien du tout, on s'occupe de moi, comme un enfant. C'est le silence. J'ai sommeil, mes paupières sont lourdes, une onde de plaisir m’inonde. Non en fait, je ressens juste le plaisir par la pensée.
Il m'arrive de flotter vers les escaliers dans mes souvenirs depuis que j'erre dans le territoire des tubes. Je n'y suis pas souvent, car lorsque j'y pense je me retrouve loin, très loin d'eux. C'est tout blanc, comme un lit avec une couette sans fin. Je n'aime pas le ressenti, j'ai mal au ventre. Ils vont venir et je vais me sentir mal à nouveau, très mal. C'est plus fort que moi, je scrute l'horizon parce que j'ai peur. J'appréhende. C'est étrange, les voix sont presque absentes, je me sens encore plus seul. Seule, celle qui fait mention des portes me parle. Deuxième porte. Ce n’est pas le moment ! Non, ce n’est pas le moment de me parler, je vois des noirceurs au fond de l'horizon blanc. J'ai envie de vomir, les tubes arrivent rapidement dans un enchevêtrement diabolique et forment une masse noirâtre, le bruit, mélange de celui que l'on obtient en frottant sèchement un ballon d'air et le sifflement me terrorisent. J'ai envie que ça s'arrête ! Pitié ! J'ai mal. C'est horrible, allez-vous-en, disparaissez ! Les tubes en peau, en chair, se métamorphosent dans un ballet orchestré par le diable, la vitesse s'est accrue. Je vais me liquéfier. Brusquement, les tubes baissent l'intensité sonore. Ils vont reculer, partir et disparaître sauf si je les toise, là, ils pourraient revenir, alors je détourne le regard. Le calme est revenu. Deuxième porte. Et cette voie aussi. Il n'y a pas de porte ici, ça m'énerve et je lutte pour ne pas vivre un cauchemar. Deuxième porte. Qu'est-ce qu'il y a derrière moi ? Je ne sais pas et je ne peux pas me retourner, par contre, je peux peut-être aller à droite. Oui, je glisse, c'est étrange comme sensation, glisser. Deuxième porte. Chut, sinon, on va réveiller les tubes !
J'ai le sentiment que je me réveille dans une autre dimension, la grande couette a disparu. J'ai des picotements. Il y a encore des gens qui parlent. Je les perçois comme des souvenirs. Je suis et je ne suis pas. En réalité, j'ai le sentiment de subir ce que je... vis. Toutes ces émotions ne durent qu'une fraction de seconde. C'est le trou noir. Le néant.
— François ?
Je ne sens plus cette sensation de ouate. C'est différent, le silence est de plomb, sourd, net, moins diffus. Je suis moins fatigué. C'est mieux.
— François ? Tu m'entends ? C'était la dernière porte. Tu es arrivé...
Arrivé où ? Une lumière diffuse entre en moi. On prend ma main, oui, c'est ma main, je crois, mais j'ai du mal à me souvenir comment elle fonctionne.
— Ça a marché ! Tu as franchi toutes les portes comme tu l'avais dit.
Quoi ? Quelle porte ? Je n'aime pas ça, ça recommence, j'ai envie de fuir, de fuir et j'ai le sentiment horrible que cette fois je vais rester dans cette dimension parce que je l'ai vécue très longtemps auparavant. Je distingue un visage avec des yeux énormes.
— Tu es là, François, tu as réussi. C'est incroyable. C'est un miracle !
Où suis-je ? Sur un lit ? Mais alors les tubes vont revenir ? Il y a un bip sonore qui s'accélère subitement et qui me perce la tête. Le visage disparaît. Je n'aime pas du tout ça !
Il y a plus de lumière à présent, je regarde un horizon blanc.
— François ? M'entendez-vous ?
Ben, oui, j'entends.
— Il est en phase de réveil. François, je suis le professeur Lartigue, comprenez-vous ce que je dis ?
Oui, je comprends.
— Il est là, mais ne parvient pas encore à parler. C'est normal. François ? Vous êtes dans un coma depuis cinq mois, vous comprenez ? Je sais que vous m'entendez et que vous me voyez. Vous allez bientôt retrouver toutes vos capacités. Vous êtes un miraculé. Grâce à votre méthode, vous êtes sorti d'un coma irréversible. C'est un grand jour pour la médecine.
Les mêmes yeux que j'ai vus avant reviennent.
— François, tu te souviens de moi ? Si oui, cligne des yeux.
Je ne peux pas, mais je comprends, oui.
— Je suis Valérie. Nous nous sommes connus il y a 20 ans, on a fait nos études de médecine ensemble. Tu te rappelles ce jour, c'était la veille de ton anniversaire, tu as surpris tout le monde en amphithéâtre. Le professeur Ramsay faisait un cours sur le coma. Je m'en souviendrais toute ma vie. Tu t'es levé et tu as pris la parole. Ton idée était qu'un individu dans le coma était perdu, sans repères et plus ou moins lucide. Pour revenir à la conscience, il fallait réveiller tous les sens de l'individu, dans le même ordre qu'ils se forment à l'intérieur d'un fœtus. Des étapes importantes après une « réinitialisation » en quelque sorte, suite au trauma. Tu as imaginé un chemin fait de portes que l'inconscient ouvre, les unes derrière les autres dans un processus de réveil progressif. Pas exactement un réveil, une aide pour sortir d'un labyrinthe. Il fallait un guide extérieur.
C'était donc toi, la voix des portes.
— Lorsque j'ai appris que tu avais eu un accident de voiture et que tu étais dans le coma, je suis tout de suite venue. Cela faisait déjà quatre mois et demi que tu étais inconscient. Le verdict des médecins, tes collègues, était clair : cas irréversible. Ta femme envisageait l'euthanasie. J'ai repris les notes que tu m'avais données à l'époque où tu voulais en faire un mémoire. J'avais tout conservé. Nous vivions ensemble rue Duroc, dans le septième arrondissement à Paris, tu t'en souviens ?
Oui, je m'en souviens, je me souviens de tout.
— J'ai donc appliqué ta méthode. Personne ne croyait que cela marcherait, sauf moi, j'avais confiance. Et ça a marché François... J'en pleure de joie, c'est magnifique, ça a marché !
Je t'ai guidé pour ouvrir et te faire franchir les cinq portes et ça a fonctionné.
Oh non... Tu n'avais pas toutes mes notes... Après la cinquième porte, il y avait un pont à me faire franchir, celui qui devait me rendre l'ensemble de mes fonctions motrices. Maintenant, je suis prisonnier dans mon corps. Personne ne le saura jamais et tu vas créer des zombies en appliquant une méthode incomplète. J'ai envie de mourir, c'est un cauchemar !! Je ne peux même pas envisager l'euthanasie...