Le poisson qui ruina sa famille... ou presque Farallon

Participant
Grand Prix Printemps 2013

Juste à côté d’une grande et belle forêt, particulièrement touffue avec beaucoup d’arbres et de fourrées, se trouvait un étang. Ce n’était pas un grand étang mais il était joli. On y accédait assez difficilement et peu de gens venaient pour y pêcher, ce qui fait que les poissons qui s’y trouvaient ne dérangeaient personne et personne ne les dérangeaient. Il y en avait beaucoup de poissons dans cet étang, mais ils étaient d’un genre un peu particulier vu qu’ils vivaient comme des humains avec des maisons, des restaurants, des magasins, qu’ils avaient un travail et partaient aussi en vacances. Certes, c’est assez spécial pour des poissons mais il faut savoir que beaucoup d’entre eux étaient des descendants directs de poissons d’aquarium, abandonnés là par des humains peu sympathiques. Nostalgiques de leurs vies passées, ces poissons avaient recréé une société proche de celle dans laquelle ils avaient été élevés. Ils formaient donc la société des poissons.
Dans cette société, vivait un poisson rouge qui décida de se marier. Ce poisson n’était pas très beau, assez gros avec des yeux globuleux. Il choisit d’épouser une très jolie femme poisson de couleur jaune, complètement idiote. Puis, la famille s’agrandit avec un petit poisson mâle de couleur orangée. Le poisson rouge travaillait dans un garage de quartier, il était plutôt doué pour réparer les voitures et les vélos. Mais il voulait désespérément être riche et célèbre. Tous les jours en nageant pour aller au travail, il passait devant le Richard Club et voyait les poissons riches qui s’y amusaient et discutaient entre eux, s’apostrophant familièrement, grignotant des algues rares et succulentes. Le poisson rouge voulait être comme eux. Il en rêvait, il en rêvait tellement que, la nuit et la journée, il ne pensait qu’à ça.
Le poisson rouge devint si obnubilé par son ambition qu’il ne voyait pas plus loin que le bout de sa queue et il finit par tomber dans les nasses étroites du chef des gangsters locaux. Il avait trop emprunté et perdu beaucoup à la table de craps dans le casino le plus mal famé de l’étang. Un boui-boui absolument inracontable, tellement des choses sombres et sinistres s’y déroulaient. Il arriva, évidemment, que le poisson rouge ne put plus rembourser ce qu’il avait perdu. Du coup, avec tous ces soucis, il avait maigri et on ne voyait plus que ses yeux globuleux. Et puis, il était toujours sur les nageoires, angoissé, énervé et terrifié tout en même temps. Pour un poisson rouge, c’est terriblement usant.
Un soir que le poisson rouge finissait son travail et se trouvait seul dans le garage, le chef des gangsters vint le trouver. C’était la plus grosse et la plus vieille carpe de l’étang. Elle était jaunasse et grisâtre à force de manger et ses yeux étaient rougeauds. Elle était née là, bien avant la création de la société des poissons. Mais elle avait réussi, à force de malhonnêteté et de ruse, à faire sa place dans la société des poissons. Elle avait aussi su débaucher de nombreux poissons et se trouvait à la tête d’un puissant gang. Toujours, on la voyait un cigare à la bouche, faire des ronds, imbue d’elle-même, observant l’agitation et attendant ses lieutenants qui venaient l’avertir d’un mauvais coup. Aussi, lorsqu’elle avait entendu parler du poisson rouge, elle avait retroussé sa grosse bouche et avait foncé le voir avec ses sbires. Il y avait deux grosses brutes trapues, des ryukins à la tête triangulaire et à la bouche pointue, pas finauds du tout. Et surtout, la carpe était accompagnée de son âme damnée, un black moor à la silhouette sombre et effrayante et aux gros yeux qui voyaient tout. Rien ne lui échappait et il rapportait tout à son chef, heureux de faire le mal.
Alors cette nuit-là, dans ce petit garage de quartier, le poisson rouge essaya de tasser sa silhouette toute tordue dans un petit coin, en espérant que, peut-être, on allait l’oublier. D’abord, il reçut une bonne raclée pour non paiements des arriérés. Les deux ryukins s’amusèrent un peu avec lui puis le refilèrent au black moor qui testa sa nouvelle façon de torturer les petits poissons. A bout de souffle, gémissant et pleurant, le poisson rouge suppliait la carpe. Cette dernière retint un nouveau coup du black moor. En voyant le garage, elle avait eu une idée mais un bon dérouillage, ça fait toujours plaisir à voir et ça distrait les petits jeunes du gang. Sans compter qu’elle avait un rang à tenir.
Lentement, elle s’approcha du poisson rouge qui gisait à terre. Et à voix basse, elle lui susurra dans les ouïes son nouveau projet pour se faire de l’argent. Ce qu’il entendait mettait le poisson rouge en joie. La carpe lui proposait tout simplement de s’associer à elle dans un trafic fort malhonnête. Et il se laissa tenter, ayant déjà oublié la raclée fort peu sympathique qu’il venait de subir. Il ne voyait que les promesses de richesses que la carpe lui faisait et les grosses bagues en or qu’elle portait à ses nageoires lui faisaient envie.
« Hé, hé, hé », riait sous cape la carpe, « Quel crétin me suis-je trouvé, il va m’être bien utile cet ambitieux prétentieux. Oh, oh, oh !
- Hé, hé, hé », pensait le poisson rouge, « En voilà une qui voit enfin ma vraie nature, je vais devenir riche. Ah, ah, ah ! »
Donc, chacun de son côté pensait avoir trouvé l’associé idéal mais ainsi que le dit la sagesse populaire poissonneuse, il ne faut ni s’associer avec un imbécile, ni avec un gangster. Au final, il était permis de penser que ni l’une, ni l’autre ne ferait de bonnes affaires. Et pourtant, les premiers temps de leur association virent fleurir les bénéfices. Le poisson rouge trafiquait les voitures qu’il réparait avec des pièces en mauvais état que lui fournissait la carpe à petit prix. Et il revendait les bonnes pièces au marché noir, reversant une large partie des bénéfices à la carpe. Mais même ainsi, il gagnait beaucoup d’argent. Il avait acheté une nouvelle maison, plus grande et plus belle. C’était la joie à la maison du poisson rouge, sa famille ne manquait plus de rien. Nourritures, vêtements, objets, tout et n’importe quoi, c’était une débauche d’argent et de dépenses, plus énormes les unes que les autres. Et le poisson rouge avait repris une belle allure avec un gros ventre bedonnant.
Cela dura quelques mois. Le poisson rouge s’enrichissait, s’enrichissait, s’enrichissait, et enfin, vint le jour où il postula au Richard Club. Il était devenu tellement riche qu’il avait racheté le garage où il travaillait et avait fait construire d’autres garages. Il possédait maintenant une chaîne entière de garages tout le long de la côte nord de l’étang. Il était devenu très important et son rêve se réalisait. Sa femme et lui furent reçus avec les honneurs par les membres du Richard Club. Seul nuage dans son bonheur parfait : son fils. Ce dernier préféra rester à la maison, sachant que son père n’était pas honnête et que, tôt ou tard, cela irait mal pour lui et donc pour sa famille.
Et en effet. La police enquêtait depuis un moment sur la carpe et ses vilains trafics dont son réseau de pièces détachées abîmées. Ce commerce infâme avait causé de nombreux accidents parmi les habitants de la société des poissons et la colère grondait. Le maire songeait, non sans inquiétude, à sa future réélection que la situation risquait de compromettre. Il ne pouvait donc pas laisser ce sujet sans traitement. Il confia immédiatement l’enquête à l’élite de la police : les shubukins. Teigneux, professionnels, ils étaient aussi extrêmement affutés en sport de combat et en poursuite. Et ils n’étaient pas bêtes. Comme le poisson rouge et sa femme aimaient à se montrer et à montrer leur argent, qu’ils parlaient à tort et à travers, l’équipe shubukin comprit rapidement que le poisson rouge était complètement mouillé dans l’affaire.
Par un bel après-midi, tandis qu’il était assis à son bureau, fumant un cigare à la façon d’un poisson important - c’est-à-dire en le mâchouillant et en faisant des bulles d’air - le poisson rouge vit arriver l’équipe shubukin au siège de son entreprise. C’était une superbe grotte au fond de l’étang à droite près des vieux saules. Le slogan à l’entrée disait « Poissons toujours prêts, hop, hop, hop, vous êtes équipés grâce aux garages du poisson rouge ». Des guirlandes d’algues étaient disposées tout autour et elles étaient changées tous les jours. Cela coûtait cher mais un poisson du Richard Club digne de ce nom ne pouvait faire moins. Toutefois, ça ne changeait pas grand-chose pour les shubukins qui avaient une haute opinion de leur devoir. Nombreux et disciplinés, ils encerclèrent toute la grotte et arrêtèrent les employés.
Mais le poisson rouge eut le temps de s’enfuir. Il avait aménagé, sur les conseils de la carpe, un passage secret qui menait de son bureau à chez lui. En le voyant sortir de la commode du salon, sa femme et son fils crièrent de surprise, cela fit comme de grosses bulles qui firent « Pof, Pof » dans l’eau mais le poisson rouge les houspilla.
« L’heure est venue de se sauver, nom d’un pêcheur, les shubukins sont derrière moi. J’ai une cache aménagée où on va pouvoir attendre que ça se calme. »
Il se frotta le ventre avec ses nageoires, en riant, puis saisit une valise, embarqua sa femme et son fils dans la grosse voiture familiale et ils partirent. L’endroit qu’il avait aménagé pour des jours sombres n’avait pas le même standing que leur maison mais ne manquait pas d’un certain caractère primitif. Il s’était contenté d’acheter un petit meublé à une pièce dans une coquille car il n’avait jamais vraiment pensé qu’il aurait eu besoin de l’utiliser. En bref, c’était un taudis. La femme du poisson rouge pleura beaucoup. Son fils secoua la tête, tapa le sol avec sa queue. Il était triste d’avoir dû quitter sa maison, son école et ses amis.
Les jours passèrent, sombres et tristes, peu de choses à manger, peu d’endroits où aller. Un jour, le journal apprit au poisson rouge que la carpe avait failli être arrêtée par les shubukins. Le black moor s’était sacrifié pour elle et il croupissait maintenant dans une prison avec le reste du gang. Malheureusement, son sacrifice avait été vain. La carpe avait mordu à un hameçon et avait été ainsi attrapée par un pêcheur. Suicide ou pas de chance, cette question passionnait la société des poissons. Mais tous savaient ce que cela signifiait : le pêcheur allait sûrement la manger. Le poisson rouge l’imagina toute dorée par la cuisson, dans un plat sur la table pour le repas de midi.
« Paix à son âme », dit-il, « voilà qui ne me convient pas comme avenir. »
Mais son avenir devenait plus sombre chaque jour. La situation ne se calmait pas en cette année de réélection à la mairie. Les shubukins arpentaient l’étang en quadrillant secteur par secteur. Ce n’était qu’une question de temps maintenant. Et le poisson rouge, à nouveau écrasé par ses soucis, perdait sa belle allure. Quelques semaines, monotones et déprimantes, s’écoulèrent. Le poisson rouge travaillait par-ci, par-là. Sa femme eut deux bébés poissons de couleur blanche cette fois, peut-être parce qu’ils voyaient rarement la lumière enfermés dans leur petite coquille. Le poisson rouge et sa femme étaient pauvres et pleuraient tous les soirs sur leur argent perdu, leur situation abandonnée et leur place au Richard Club. Cela aurait pu durer longtemps ainsi si une terrible idée n’avait pas germé dans la tête de la femme du poisson rouge.
L’étang se trouvait non loin de la mer. Un matin qu’elle faisait un peu de courses au marché, la femme du poisson rouge entendit parler de la mer et elle commença à en rêver. Elle voulait tellement voir la mer qu’elle en rêvait la nuit mais aussi la journée, c’était devenu une obsession. Elle finit par en parler à son mari qui d’abord pensa « Drôle d’idée ! », mais comme jour après jour elle parlait de la mer, combien elle était grande, combien elle était belle, combien on y était libre, il finit par écouter sa femme avec la plus grande attention. C’était sûrement le seul moyen d’échapper aux shubukins. Et à l’idée de devenir le seul poisson rouge à vivre dans la mer, il se sentit fier. Leur fils tenta de les dissuader en leur expliquant que des poissons rouges ne pouvaient vivre dans l’eau salée mais ils ne l’écoutèrent pas.
« Tu es petit, tu ne sais rien. » lui disait son père.
« Tu es petit, écoute ton père. » lui disait sa mère.
Avec sa femme, le poisson rouge se mit à préparer leur départ. Il acheta à un vendeur de rue un sac en plastique tout en longueur et transparent, laissé près de l’étang par quelques rares promeneurs peu soucieux de l’environnement. Le plus difficile était de fermer le sac car lorsqu’il roulerait sur la route, il ne fallait surtout pas qu’il s’ouvrît. Finalement, il trouva un bout de ficelle flottant sur l’eau et il demanda à une loutre de bien vouloir fermer le sac et de les emporter jusqu’à la mer. Cette loutre n’était pas très gentille et plutôt malicieuse. Elle avait accepté en échange de tous leurs biens, ce qui n’était pas grand-chose, et surtout parce qu’elle trouvait l’histoire amusante.
Vint le triste jour où le poisson rouge décida de quitter l’étang pour rejoindre la mer.
« Plus besoin de se cacher de la police, on va pouvoir tous vivre au grand jour » déclara-t-il en ouvrant son moyen de transport en plastique.
Sa femme était heureuse, son fils le supplia d’oublier cette histoire, répétant qu’un poisson rouge ne pouvait aller dans la mer, mais son père le balaya d’un revers de la queue en le poussant à l’intérieur du sac. Il y plaça ensuite sa femme et les jumeaux qui étaient excités et trouvaient l’aventure palpitante. Une fois toute la famille coincée à l’intérieur, la loutre laça fermement le sac et l’emporta. Dedans, cela faisait « Pof, Pof » et « Pouf, Pouf » avec de grosses bulles.
Fatiguée à l’idée de transporter son bagage trop longtemps, la loutre décida de prendre un raccourci pour rejoindre les berges de l’étang. Elle arriva devant le Richard Club et tenta d’y pénétrer. Les employés firent un mur de leur corps, refusant de voir des poissons pauvres entrer dans cet endroit si stylé. La femme du poisson rouge en pleura de honte, son mari était ulcéré. La loutre montra les dents et passa en force, bousculant tout sur son passage, ravageant entièrement la place. Elle fut poursuivie par les employés du Richard Club qui hurlaient et criaient en la frappant de leurs nageoires. Ce fut la confusion et les témoins de la scène ne s’accordent toujours pas sur les circonstances du drame. Beaucoup de clients réussirent à fuir, quelques uns se retrouvèrent bloqués par les barrières de coquillages mais le maire de la société des poissons, qui faisait comme chaque jour sa visite quotidienne à ses sponsors, se retrouva la tête dans la vase, écrasé par ses gardes du corps. Sa cruelle disparition fut, par la suite, commémorée chaque année par son successeur lors d’une cérémonie de reconstitution où, pour plus de réalisme, la loutre fut elle aussi conviée.
Mais pour le moment, ignorant le tragique sort du maire, la loutre s’amusait bien. Après un temps, elle finit par trouver ennuyeux de faire peur aux poissons du Richard Club. Elle reprit le sac et son chemin. Elle finit par atteindre la berge et se hissa dessus. Alors, le malicieux animal se mit à rire en voyant les cinq poissons dans leur sac, faisant « Bloup, Bloup », avec les yeux tout gonflés car ils commençaient à manquer d’air. Le poisson rouge ne savait pas que si un poisson vit dans l’eau, il a aussi besoin d’air. Il avait donc oublié de laisser une poche d’air dans le sac. Ne se souciant pas du bien-être de son bagage, la loutre continua son travail comme convenu et poussa son fardeau en direction de la mer. Arrivée en haut d’une côte, elle ne put réfréner un nouveau rire et, se pliant en deux, lâcha le sac qui se mit à rouler doucement, doucement puis de plus en plus vite et, tout d’un coup, il dégringola la pente à une vitesse folle. La loutre se figea et contempla la scène. Le sac roulait, roulait, roulait avec les poissons qui sautaient d’un côté et de l’autre, s’entrechoquant comme des billes folles. Mais, au lieu de se précipiter pour les secourir, elle se jeta sur le dos et se mit à rire avec plus d’intensité.
Dans leur prison, c’était la panique. Secoués dans tous les sens, les poissons se percutaient à chaque instant. La femme du poisson rouge se mit à gémir en songeant à son beau corps jaune qui allait être tout abîmé pour sa rencontre avec ses nouveaux voisins. Et la première impression est toujours très importante. Heureusement pour elle, le sac commença à ralentir puis il finit par s’arrêter juste à côté de la mer. Le poisson rouge et sa femme clignèrent de leurs gros yeux en contemplant cette eau immensément bleue, incroyablement grande derrière cette étendue de sable blond, presque argenté sous le soleil de la mi-journée. Impatients, ils tentèrent de faire bouger le sac pour la rejoindre et tapèrent contre les parois avec leurs ventres. Le fils du poisson rouge était terrorisé, ses petits frères n’avaient plus envie de jouer et voulaient rentrer à la maison. L’aventure ne leur paraissait plus si palpitante mais horriblement désagréable. Et puis l’eau devenait chaude et les poissons avaient de plus en plus de mal à respirer. La femme du poisson rouge commença à pencher sur le côté, ce qui pour un poisson rouge signifie qu’elle allait très mal.
La loutre, qui voulait savoir comment allait se terminer cette histoire, les rejoignit. Elle hésita un instant puis se mit à tirer le sac derrière elle, laissant une fine empreinte dans le sable chaud, comme une rigole peu profonde. Enfin, elle arriva au bord de la mer. Les vagues vinrent battre les pieds de la loutre qui déchira le sac en plastique avec ses dents et retourna gaiement sur le sable chaud, bondissant et sautant. Dans le sac ouvert avec l’eau de l’étang qui se déversait sur le sable mouillé et disparaissait, le poisson rouge et sa femme inspirèrent longuement et se jetèrent dans la mer. Leurs fils n’osaient bouger, se recroquevillant dans ce qu’il restait de l’eau de l’étang. Ils virent leurs parents disparaître dans l’eau froide et salée, heureux et joyeux. Mais la mer était trop forte et les deux poissons furent vite ballottés au gré des vagues. Ils commençaient à avoir mal, l’eau de mer les picotait impitoyablement. Bientôt, leurs yeux se mirent à les piquer et ils ne virent plus rien. Leur fils aîné eut un regard triste et détourna la tête, protégeant de son corps ses deux jeunes frères. La mer n’est pas faite pour des poissons rouges, ce qu’il n’avait cessé de leur répéter depuis longtemps.
Insensible, la loutre observait, amusée, attendant de voir ce qui allait arriver aux enfants du poisson rouge lorsqu’un bruit la fit sursauter. Elle s’enfuit lâchement, abandonnant les petits poissons. Effrayés, serrés les uns contre les autres, ils virent arriver un petit garçon, un seau dans une main. L’enfant aperçut la fine empreinte incrustée dans le sable et alla joyeusement remplir son seau puis, remontant difficilement sous le poids de son chargement, il versa doucement l’eau salée dans la petite rigole. L’eau se mit à suivre la trace laissée par le sac et, inéluctablement, elle se dirigeait vers lui. La loutre attendait le moment où l’eau allait inonder le sac et les enfants du poisson rouge mais le sort ne s’acharna pas sur eux. Le petit garçon attrapa le sac plastique qui gênait le passage vers la mer de sa petite rigole. Curieux, il contempla sa découverte. Il passa de l’étonnement à la joie, réalisant avoir trouvé un trésor. Ses yeux brillèrent de plaisir. Subitement et avec brusquerie, il versa le contenu du sac dans son seau et courut vers son père. Les enfants du poisson rouge reprenaient un peu leurs esprits mais, déjà, ils s’inquiétaient de leur nouvelle situation. Confus, leurs gros yeux se fermaient et se rouvraient, fixant les deux visages humains qui les contemplaient, ravis.
«  On va les ramener à la maison, hein, papa ? » supplia l’enfant en tirant sur la manche de la veste de son père.
«  Non, regarde, l’eau est brouillée, il y a des algues au fond de l’eau et un peu de sable vaseux. Ce ne sont pas des poissons d’aquarium....Quelqu’un a dû les prendre dans l’étang d'à côté. On va les y ramener....Ce ne sont pas des jouets, Simon. »
L’enfant ronchonna un moment mais, à l’idée de faire une action généreuse, il reprit son sourire et son babillage joyeux. L’homme prit le seau des mains de son fils et tous deux remontèrent le chemin qui menait à l’étang. Tapie sous les fourrées, la loutre les suivit. Elle vit l’homme remettre les trois poissons dans l’étang et pesta un peu, songeant à la difficulté qu’elle avait eue à les amener jusqu'à la mer. Elle balaya l’air de sa queue et plongea à son tour dans l’eau fraîche de l’étang.
Par la suite, la loutre fut jugée et dut faire un service d’intérêt général pour troubles à l’ordre public mais elle était si malicieuse qu’elle causait encore plus de problèmes et elle fut simplement bannie de l’étang pour un temps. Quant aux enfants du poisson rouge, ils furent lavés de tous soupçons. Après tout, ils n’étaient pas responsables des bêtises de leurs parents. Le fils aîné du poisson rouge coopéra avec la police et reçut une récompense. Il fut invité à de nombreuses réunions où on lui demandait sans cesse de raconter encore et encore l’histoire de ses parents. Pour avoir la paix, il décida d’écrire un livre sur son aventure. Ce dernier remporta un grand succès et lui ouvrit les portes du Richard Club. Grâce à cela, le poisson rouge devint célèbre comme il l’avait toujours désiré, mais il ne le sut jamais et n’en profita pas.

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