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 Drame Instant de vie

Le petit sac rose 

Marie Lauzeral

Marie Lauzeral

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C’était place de la République, à Paris. Il était 9 heures et Irène était un peu en retard. Elle plongea dans la bouche de métro en évitant de trébucher dans l’escalier. Elle fouilla dans son sac à la recherche de sa carte de transport et la fit glisser sur la borne, franchit le tourniquet et marcha d’un pas rapide vers la ligne 3. Elle partait tous les matins rejoindre son bureau dans le centre de Paris. C’était le mois d’avril. Les couloirs du métro étaient chargés d’une odeur acide et familière. Les voyageurs se pressaient, se croisaient, se faufilaient, dans un ballet parfaitement réglé. Irène aimait cette faculté des Parisiens à dompter la bête urbaine, à canaliser toute l’énergie de la ville. Elle admettait que Paris était une ville dure, hostile même, mais elle avait appris les règles de comportement, s’était habituée à la vitesse, à l’anonymat, et savait surtout détecter et apprécier tous les petits éclats de drôlerie, de bizarrerie que la ville lui renvoyait, chaque jour, sans prévenir, même dans les situations les plus banales.

Ce matin-là, ce qui retint son attention alors qu’elle se tenait debout dans le wagon, fut une petite fille. Huit ans, pas plus. Elle voyageait seule, et à cet âge-là, ce n’était pas si fréquent. Assise sur un strapontin, l’air sérieux, les genoux bien serrés sur son petit sac rose, elle portait un manteau bleu vif, fermé sous le menton par une écharpe violette, et était chaussée de baskets à paillettes. Elle regardait les adultes qui l’entouraient, sans s’attarder. Irène ne pouvait s’empêcher de la fixer du regard et de se demander où elle pouvait bien aller ainsi, toute seule. C’était insolite, tout de même. Il y avait bien des enfants seuls dans le métro parfois, mais ils avaient au moins deux ans de plus que cette petite-là, et portaient un cartable sur le dos. Personne ne semblait avoir remarqué la fillette, ni s’interroger sur sa présence. Irène se sentait mal à l’aise. L’air déterminé de l’enfant, son attitude résolue, n’étaient pas conformes à son jeune âge. Elle balançait ses courtes jambes et guettait avec attention le défilé des stations. Irène devait descendre à la Bourse mais elle décida de la suivre. Sait-on jamais, cette petite fille avait peut-être besoin d’aide. Irène n’avait pas de rendez-vous urgent. Elle envoya un SMS un peu vague à sa collaboratrice et attendit, en prenant soin de ne pas inquiéter l’enfant. Au bout d’un moment, la fillette se leva et descendit du wagon. C’était la gare Saint-Lazare. Elle leva la tête vers les panneaux de signalisation qui indiquaient les différentes directions. Irène l’observait toujours à quelques pas de distance. La petite fille savait lire et savait aussi où se rendre. Elle s’engagea dans un escalator, en tenant son petit sac rose des deux mains. Elle semblait minuscule et vulnérable dans le flot humain qui la recouvrait presque. À chacun de ses pas, ses baskets s’illuminaient d’un éclair rouge, comme si elle marchait sur des braises. Lorsqu’elle parvint sur les quais après avoir terminé la remontée depuis les couloirs du métro, elle se posta sous un tableau d’affichage électronique et elle attendit un peu. Irène était à quelques mètres, et se mit aussi à lire les indications. Pour elle, la banlieue était un autre monde, sans intérêt particulier, un au-delà de l’enceinte sacrée de la ville lumière. Bien sûr, elle avait quelques collègues qui habitaient la petite ceinture. Mais elle ne leur avait jamais rendu visite. Elle connaissait Paris et elle connaissait la province. Pas ce territoire entre les deux, qui combinait les contraintes d’une grande métropole et l’ennui d’un monde périphérique sans identité très marquée.
Soudain de nouveaux chiffres apparurent sur le tableau. La petite fille se mit à marcher vers le fond de la gare, jusqu’au quai numéro 20. Certains voyageurs lui emboîtèrent le pas. Irène fit la même chose.
Elle trouva facilement à s’asseoir et s’amusa un peu de ce voyage inattendu vers une destination qu’elle ignorait. La fillette lui tournait le dos. Elle regardait par la fenêtre du wagon, la tête posée contre la vitre, et elle faisait avec son doigt des ronds dans la buée. Rien ne semblait l’inquiéter. Et personne apparemment ne semblait s’inquiéter non plus de sa présence. Irène se demandait ce qui avait bien pu la pousser à entreprendre cette filature. La petite fille était étonnante, c’était sûr. Mais ce n’était pas une simple curiosité de sa part, plutôt un instinct de protection. Fallait-il l’aborder et lui demander simplement où elle allait, pourquoi elle était seule ? Elle risquerait de mentir, de s’effrayer.

Après un quart d’heure environ, le train s’arrêta, les portes s’ouvrirent et la petite sortit. Irène descendit immédiatement derrière. L'enfant tira alors de son petit sac rose un bout de papier plié en quatre et y lut quelque chose en fronçant les sourcils. Elle hésita sur la direction à prendre et suivit finalement les voyageurs qui descendaient du quai vers la sortie de la gare.
Arrivée en bas, la fillette hésita encore. Elle venait sans doute ici pour la première fois toute seule. Irène eut une surprise agréable en découvrant la ville. Des gens marchaient, discutaient, faisaient leurs courses dans les boutiques groupées autour de la gare. Il faisait beau et assez doux. À l’impression d’ensemble plutôt plaisante s’ajoutait le sentiment excitant de faire l’école buissonnière. Irène pensa que c’était précisément ce que la petite fille était en train de faire. Il y avait quelque part dans une salle de classe une chaise vide et une institutrice qui avait noté son absence. La petite avait un peu perdu de son assurance. Irène décida qu’il était peut-être temps d’intervenir :
— Bonjour. Je peux t’aider ? Tu cherches quelque chose ? Ou quelqu’un ? Tu es perdue ?
L'enfant la regarda alors pour la première fois, à peine désemparée, sérieuse. Elle ne répondit pas tout de suite, jaugeant de ses yeux graves cette inconnue qui lui adressait la parole. On lui avait sans doute dit de se méfier des inconnus. Elle soupira enfin et dans un souffle dit ces mots étranges :
— Je ne sais pas si vous pouvez m’aider. Je cherche ma grand-mère. Je dois lui manquer beaucoup, vous savez.
— Ta grand-mère ? Mais tu es venue toute seule jusqu’ici pour la retrouver ? Elle t’attend ?
— Ça, je ne crois pas, non. Maman dit que les vieilles personnes n’attendent plus rien de la vie.
— Ah. Et où sont tes parents ? Pourquoi n’es-tu pas à l’école aujourd’hui ?
La fillette regarda distraitement autour d’elle comme si elle cherchait une diversion.
— Ah oui, l’école. En fait, je n’y suis pas allée aujourd’hui. J’irai demain. D’abord, je dois aller voir ma grand-mère.
Irène considéra l’enfant avec douceur. Il fallait gagner sa confiance et essayer de comprendre peu à peu, sans la brusquer, ce qui l’avait décidée à entreprendre ce voyage.
— Veux-tu que nous allions boire un chocolat chaud, toi et moi ? Je suis un peu fatiguée et tu dois l’être aussi. Regarde, il y a un café juste là.
L’enfant avait l’air tentée mais devait entendre résonner dans sa tête les mises en garde répétées de sa mère ou de son père contre les dangers qui guettent les petites filles désobéissantes.
— Euh, non merci. En fait, je crois que je vais y aller tout de suite. Ma grand-mère sera sûrement réveillée.
Et la fillette choisit une des rues au hasard. Irène l’interpella :
— Attends ! Tu ne veux pas que je marche avec toi ? J’allais justement par-là, moi aussi. Je m’appelle Irène. Et toi ?
— Vous pouvez marcher avec moi si vous voulez, mais je ne peux pas vous présenter à ma grand-mère. Elle est trop sensible. Elle va être contente de me voir, alors avec vous en plus, ça risque de lui faire un peu trop. Je m’appelle Lucille.
— Enchantée, Lucille. Allons-y toutes les deux, alors. Je vais t’aider à trouver ton chemin si tu me donnes l’adresse, mais ne t’inquiète pas, je te laisserai tranquille avec ta grand-mère, ensuite.
L’enfant tenait toujours son petit sac rose des deux mains. Son visage ne trahissait plus aucun trouble.
— Ma grand-mère habite dans une maison de vieux. C’est ce que Papa disait avant. Il disait : « Tu imagines ta mère dans une maison de vieux ? » Et un jour Maman a dit : « Tu préfères peut-être qu’elle habite avec nous ? » Alors mon papa n’a plus rien dit et ma grand-mère, je crois qu’elle y est partie, dans la maison de vieux. Avant, elle habitait dans sa maison et elle avait même un jardin, et elle me gardait le mercredi. Et puis elle a eu très mal à la tête un jour et le docteur a dit qu’elle ne pouvait plus rester dans sa maison toute seule. Seulement moi, je ne l’ai pas vue depuis qu’elle est là-bas. Maman dit que c’est triste d’aller la voir, parce qu’elle ne me reconnaîtra plus jamais. Moi je ne vois pas comment c’est possible, ça.
La petite fille avait dit tout cela sans s’émouvoir : la maladie brutale, la solitude, la fin de vie qui fait peur.
— Et tu connais le nom de cette maison, peut-être ? Ou bien le nom de la rue ?
— Oui, je les connais très bien. Je les ai écrits là pour me rappeler. Il faut aller là-bas et demander Colette. Ma grand-mère s’appelle Colette et c’est pour ça que moi, je m’appelle Lucille Colette.
— Parfait, Lucille Colette ! J’ai un Smartphone qui va nous mener tout droit vers ta grand-mère. Mais est-ce que tu ne penses pas qu’on devrait d’abord prévenir tes parents que tu es venue jusqu’ici toute seule ? Ils vont sûrement s’inquiéter si ta maîtresse leur dit que tu n’es pas venue à l’école.
— Oh ! mais ça c’est un problème ! Je ne connais pas du tout leurs numéros de téléphone, moi. Et si je les avais prévenus, ils n’auraient pas voulu que je vienne. On va d’abord aller chez ma grand-mère et on les préviendra ensuite.
Irène se dit que la maîtresse n’alerterait sans doute pas les parents de Lucille avant la fin de la matinée, lorsqu’elle s’apercevrait qu’ils n’avaient pas appelé l’école pour prévenir de son absence. Cela lui laissait juste le temps de faire cette visite avec Lucille. Elle pensa aussi qu’il était bien facile d’enlever un enfant, d’abuser de sa crédulité. Ce matin, Lucille avait échappé à l’attention de la personne qui l’avait emmenée à l’école, avait réussi à rejoindre une station de métro – en bonne petite Parisienne débrouillarde qu’elle était déjà –, et cet enchaînement de faits l’avait placée dans une situation possiblement dangereuse. Irène décida cependant de ne pas trahir la confiance de Lucille en l’emmenant au commissariat tout de suite. La petite fille l’avait émue. Elles se mirent donc en route. Lucille regardait droit devant elle et marchait vite. Irène se représenta soudain cette scène comme les passants la percevaient sans doute, d’une mère et de son enfant qui cheminent ensemble – la scène la plus ordinaire qui soit – et son cœur se serra un peu. Elle n’avait pas encore d’enfant, ni le projet d’en avoir bientôt. La vie était comme ça. On ne pouvait pas décider de tout.
— Lucille, veux-tu que je porte ton sac pour toi ? Il est lourd, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu as mis dedans ?
— Non merci, je le garde. C’est des affaires pour ma grand-mère. Des choses que j’ai préparées. Des perles pour qu’on fasse un collier ensemble, des gâteaux au miel qu’elle aime beaucoup, une photo de moi que le photographe de l’école a faite, un CD et puis ma poupée, Lili.
— C’est bien tout ça. Elle va être contente, c’est sûr !
— Oui. C’est sûr.

Depuis leur rencontre, Lucille n’avait pas fait le moindre sourire. Irène trouvait impressionnante la gravité de sa mine et l’enfant lui plaisait. Elle préférait pour le moment ne pas se soucier des probables conséquences auxquelles elle aurait à faire face. Les parents seraient indignés à coup sûr. Ils la jugeraient folle, irresponsable, déposeraient même peut-être plainte contre elle pour détournement de mineur, ou qui sait quelle horreur encore. Curieusement pourtant, Irène avait la certitude que la chose à faire était d’escorter Lucille jusqu’à sa grand-mère et de rendre possibles ces retrouvailles. Cette version urbaine et contemporaine du Petit Chaperon rouge la séduisait.
Bientôt, elles arrivèrent toutes les deux devant la porte de la maison de retraite. C’était un bâtiment moderne, mais pas flambant neuf. Dans une rue calme, juste à côté d’une médiathèque, à deux pas de l’église et des magasins. Il fallait sonner et s’annoncer à l’interphone pour être admis dans l’établissement. Irène pressa donc le bouton qui émit un petit crachotement désagréable.
— Oui ?
— Bonjour, nous venons rendre visite à une de vos pensionnaires, Colette.
— Colette qui ?
Irène interrogea Lucille des yeux. Celle-ci gonfla les joues et haussa les épaules en signe d’ignorance.
— Je ne sais pas. Juste Colette. Je lui amène sa petite fille, Lucille.
— Les visites sont seulement autorisées l’après-midi, je suis désolée. La plupart de nos pensionnaires dorment encore ou font leur toilette à cette heure-ci, vous savez.
La déception qui se lut alors sur le petit visage de Lucille était totale. Elle serra les lèvres et se mit à jouer avec une mèche de ses cheveux noirs.
— Je comprends. Nous reviendrons plus tard. Pourriez-vous dire à Colette que nous sommes passées la voir, s’il vous plaît ?
— Certainement. Je vais voir de qui il s’agit. Je n’ai pas le souvenir qu’une Colette habite ici, mais je peux me tromper.
— Je vous remercie alors. Au revoir.
Irène se tourna vers Lucille :
— Bon. Tu as entendu ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je pense que le plus raisonnable serait de repartir à Paris, de téléphoner à tes parents et de remettre cette visite à plus tard.
— Ce n’est pas possible, dit Lucile avec fermeté. Je reste. J’attends. Je vais aller m’asseoir dans le petit parc là-bas et je vais attendre l’heure des visites.

Lucille était une drôle d’enfant, très réfléchie pour son âge – autant qu’Irène puisse en juger. Rien ne la ferait changer d’avis et toute cette histoire commençait à se compliquer. Ramener Lucille de force paraissait difficile, prévenir ses parents dont Irène ne connaissait pas le nom n’était pas possible non plus si la petite fille refusait de coopérer. Attendre avec elle compromettait toute une journée de travail, et était assez absurde. Toutefois, il était absolument inenvisageable de laisser là toute seule la petite fugueuse. Elle ne risquait rien tant qu’Irène était avec elle. Irène se donna jusqu’à 15 heures pour régler cette histoire. Elle arrangerait un peu la version des faits qu’elle donnerait aux parents lorsqu’elle leur ramènerait la petite fille, de telle sorte de se déculpabiliser complètement.
Irène et Lucille s’avancèrent donc jusqu’à l’entrée du parc. À cette heure de la matinée, seuls de très jeunes enfants y jouaient dans un bac à sable, sous la surveillance de leurs nounous, toutes assises côte à côte sur des bancs. Les unes portaient sur leurs genoux des bébés, les autres remuaient doucement des poussettes où s’étaient assoupis d’autres tout-petits. Toutes parlaient fort et riaient, tandis que les bambins creusaient des tunnels, bâtissaient des châteaux et frottaient leurs mains humides et râpeuses l’une contre l’autre en contemplant leurs travaux.
Lucille choisit une place et observa les jeux.
— Tu ne veux pas faire de la balançoire ? Je veux bien te pousser. Ça nous occupera un peu.
— Non non, pas la peine. Je vais juste réfléchir un petit peu, si ça ne vous embête pas de ne pas trop me parler.
Irène se détourna pour cacher sa surprise et son amusement. Elle s’affaira quelques minutes sur son Smartphone, prit connaissance de ses derniers e-mails, sans parvenir à se concentrer. Il ne faisait pas froid du tout et le calme du jardin la gagnait. Elle considérait du coin de l’œil son étrange petite compagne. Soudain, la petite fille se tourna vers Irène et dit :
— Tu crois, toi, que c’est possible que Colette ne se rappelle plus qui je suis ? Qu’elle ne me reconnaisse pas, tout à l’heure ?
Irène hésitait, ne sachant pas ce qu’il était préférable de dire à l’enfant.
— Je pense que c’est difficile pour nous de savoir exactement ce qui se passe dans la tête d’une vieille personne qui n’a pas l’air de nous reconnaître. Peut-être qu’elle nous reconnaît quand même un petit peu mais qu’elle a oublié des choses, nos noms ou bien l’endroit où elle nous a vus pour la dernière fois.
Une heure passa pendant laquelle Irène et Lucille débattirent de ces questions : que peut-il bien y avoir dans la tête de quelqu’un qui a tout oublié ? Est-ce que les souvenirs s’effacent d’un seul coup ou progressivement ? Est-ce que les plus vieux souvenirs disparaissent les premiers, puis les souvenirs moins anciens, puis les plus récents, et ainsi de suite jusqu’à ce que la personne ne se rappelle même plus ce qu’elle a dit la minute avant ? Colette avait-elle commencé par oublier sa vie de petite fille, puis sa vie de jeune fille, puis de mère et enfin de grand-mère ? Parce que si c’était le cas, Lucille se disait qu’elle arriverait peut-être juste à temps pour que Colette se souvienne d’elle, juste d’elle, pas de sa fille, ni de son mari, ni de sa mère, non, juste de Lucille. Irène tenta de la prévenir que justement, dans la plupart des cas, les souvenirs les plus anciens étaient ceux que les vieilles personnes semblaient garder le plus longtemps, alors qu’elles étaient incapables de se rappeler si elles avaient pris leur repas une heure plus tôt.
— Moi, pour le savoir, j’ai une idée, dit alors Lucille. J’ai apporté un CD avec moi. On l’écoutait tout le temps Colette et moi, avant. Elle me l’a offert pour mon anniversaire des six ans. C’est Boby Lapointe. Vous connaissez La Maman des poissons ?
Irène connaissait, oui, et elle s’émerveilla que la petite fille fût sensible à ce texte loufoque. Sans doute, ce qui lui plaisait, c’était cette maman « bien gentille » qui ne grondait jamais ses petits, que l’on ne voyait jamais froncer les sourcils. C’était rassurant un monde où les mamans ne se fâchaient jamais.
— Voilà. Alors si je fais écouter cette chanson à Colette et qu’elle ne trouve pas ça rigolo quand il dit que les poissons font pipi sur leurs chaussettes, c’est qu’elle aura peut-être un peu perdu la mémoire. On va voir.
— On va voir, tu as raison. Pour le moment, je te propose d’aller déjeuner. Tu aimes bien les sushis ? J’ai vu en passant tout près d’ici un restaurant japonais. On y va ?
— Oui, les sushis, j’aime bien. On y va mais il ne faudra pas être en retard tout à l’heure.
La gamine descendit du banc, son petit sac rose à la main, et se dirigea vers le portillon à la sortie du parc municipal.
Le déjeuner au restaurant fut bon et agréable. Irène goûtait cette journée de vacances imprévue avec ravissement. Plus rien ne la dérangeait. Elle avait presque oublié qu’à la même heure, les parents de Lucille étaient fous d’inquiétude, avaient donné l’alerte et fait lancer des recherches. Ils auraient d’ailleurs sans doute l’idée de se rendre assez vite à la maison de retraite. Elle trouvait ce moment intensément poétique et l’enfant merveilleuse, et elle espérait de toutes ses forces que la vieille dame reconnaîtrait sa petite fille. Si c’était le cas, elle avait décidé qu’elle filerait à l’anglaise, avant l’arrivée de la police et des parents. Lucille, ne connaissant pas son nom, ne pourrait jamais mettre les enquêteurs sur sa piste. Si Colette ne reconnaissait pas sa petite fille, il faudrait trouver les mots justes pour consoler la fillette et faire face à la colère légitime de ses parents. Tout en jouant avec ses baguettes dans son bol de riz, Lucille chantonnait : « ... et moi je l’aime bien avec du citron ! »

À presque 15 heures, elles sortirent toutes les deux du restaurant. Personne n’avait manifesté la moindre surprise en les voyant déjeuner là ensemble. Rien de plus naturel, en effet. Les serveurs avaient été affables et efficaces. Lucille avait été polie et contente de tout. À intervalles réguliers, elle regardait furtivement l’horloge au-dessus du comptoir, car elle savait très bien lire l’heure. Irène et Lucille se retrouvèrent de nouveau devant l’interphone. Irène appuya sur le bouton. La même voix que celle du matin répondit :
— Oui ?
— Bonjour, nous sommes déjà passées ce matin. Nous voudrions rendre visite à une vieille dame qui est chez vous. Elle s’appelle Colette. Je lui amène sa petite fille, Lucille.
— Je vous ouvre. Nous allons voir ça ensemble.
Irène poussa la porte vitrée et elles pénétrèrent dans le hall vide. Sur un côté, se trouvait un comptoir d’accueil derrière lequel était assise l’employée qui avait répondu à l’interphone.
— Bonjour. Vous venez donc rendre visite à une de nos pensionnaires qui s’appelle Colette ? Vous êtes de la famille ? Sa fille et sa petite fille, peut-être ?
— Oui, enfin pas tout à fait. Voici sa petite fille, Lucille. Je suis ici pour l’accompagner.
— Je vois. Lucille, est-ce que tu veux bien nous attendre un tout petit moment ici pendant que je parle avec cette dame ? Nous n’en aurons pas pour longtemps du tout.
L’employée conduisit Irène par le bras dans un petit bureau.
— Je ne comprends pas bien, madame. Cette personne, Colette Millard, je me suis renseignée, c’est la seule Colette que nous ayons eue récemment ici. Elle a bien séjourné chez nous, mais c’était il y a un petit moment déjà. La dame est malheureusement décédée en décembre dernier.
— Ah, je vois.
— Mais si je peux me permettre, qui êtes-vous ? Vous êtes de la famille ?
— Non. C’est un peu compliqué. Je vais y aller, maintenant. Il faut que j’explique ça à la petite. Je vous remercie.
Irène sortit du bureau et l’employée la suivit du regard, suspicieuse.
Lucille, confiante, jouait avec sa poupée Lili. Irène la considéra quelques minutes avant de s’avancer vers elle et de lui dire doucement :
— Lucille, viens. On ne verra pas Colette aujourd’hui. Je vais t’expliquer.
Le visage de la fillette prit une expression consternée. Elle se leva de sa chaise et se posta devant Irène, dans l’attente d’une explication immédiate.
— Viens, je te dis. Allons-nous-en. Ce n’est pas la peine de rester ici.

Une fois dehors, Irène s’accroupit pour être à la hauteur du regard de l’enfant et s’adressa à elle d’une voix très douce :
— Tu sais Lucille, parfois les parents ne disent pas toute la vérité aux enfants parce qu’ils ne veulent pas les rendre tristes. Et je crois que ton papa et ta maman ne t’ont pas tout dit au sujet de ta grand-mère.
Lucille attendait la suite, sans plus manifester la moindre émotion. Irène cherchait ses mots.
— Ta grand-mère était très vieille la dernière fois que tu l’as vue, non ?
Lucille répondit :
— Elle était vieille comme une grand-mère.
— Je vois. Et qu’avez-vous fait ensemble, cette dernière fois où tu l’as vue ?
— On a écouté des chansons. Et on a joué à un jeu chinois que ma grand-mère m’a appris. Et on a regardé sa collection de cartes postales.
— Alors c’était une très belle journée avec Colette, j’ai l’impression.
— Oui.
L’enfant se méfiait. Elle attendait toujours ce qu’Irène avait à lui dire, sentait que cela ne lui plairait pas beaucoup.
— Lucille, ta grand-mère est morte. Tu comprends ce que cela veut dire ? Tu ne pourras pas la voir, ni aujourd’hui ni un autre jour. Il faut que tu gardes tous ces bons souvenirs d’elle pour qu’elle continue à vivre dans ton cœur. Voilà, je suis désolée. Maintenant nous allons rentrer. Je vais te raccompagner chez toi.
Lucille ne dit rien. Elle écouta chaque phrase d’Irène, sans la quitter des yeux. Elle ne pleura pas, ne protesta pas, ne posa aucune question. Elle serra juste un peu plus fort encore contre elle son petit sac rose. Le silence de l’enfant était la réaction à laquelle Irène s’attendait le moins. Elle redoutait des cris, des pleurs, des questions, pas ce mutisme dérangeant. Elle lui posa une main sur l’épaule et la poussa gentiment sur le trottoir. Lucille était sans doute sous le choc. Les mots reviendraient plus tard, pendant le trajet. Elles marchèrent quelques minutes côte à côte en direction de la gare. La rue était encore calme, en ce milieu d’après-midi et l’air toujours doux.
Irène n’eut aucun moyen de retenir Lucille lorsqu’elle se mit soudain à courir. La fillette traversa la rue sans voir le bus qui arrivait par la gauche dans le couloir devant le feu vert. Il la percuta avec une violence terrible. Elle fut projetée en l’air comme un pantin de chiffon et son petit sac rose retomba dans le caniveau où coulait une eau grise et sale.