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 Instant de vie

Le petit musée des ours en peluche 

Léna Bernacez

Léna Bernacez

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Demain, c’est l’inauguration de mon petit musée des ours en peluche. Je l’ai installé dans une dépendance de la maison donnant sur la pièce d’eau. Il a fallu que mon époux râle et me demande régulièrement ce que j’allais faire de toutes ces horreurs pour que je me décide enfin à créer ce musée. Il faut dire que depuis des années je ramasse des ours égarés, alors ils sont assez nombreux.
Demain donc, c’est le vernissage, comme on dit à Paris. J’ai invité les sommités du hameau, de la mairie du village d’à côté, quelques voisins et les de la Baronnie en plus du pasteur, d’un journaliste et de quelques gens assez bien placés… C’est une sorte de goûter élégant, une garden-party, qui sera servi sur nos jolies tables de jardin, petits cakes à l’anglaise, thé et vin cuit sous les arbres. J’adore ces ambiances un rien désuètes. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a de quoi se rassembler joyeusement, par ici. J’aime beaucoup faire la coquette. En fait j’aime accueillir, inviter, recevoir, mais il y a de moins en moins de circonstances qui se présentent, alors il faut en créer.

Mes ours sont tous confortablement installés, mis en scène. Qui sur un fauteuil, qui dans un décor champêtre ou bourgeois, suivant l’histoire de notre rencontre. Je les ai glanés au long de ma vie, sans contrainte de collection. Sans contrainte d’aucune sorte d’ailleurs, juste pour le plaisir et pour leur épargner parfois une mauvaise rencontre ou une triste fin.
L’un d’entre eux fouillait une poubelle. Seule une de ses jambes dépassait, tordue, pincée entre le couvercle et le seau. Il aurait pu finir dedans. Un autre était quasiment tout écrasé sous les gravats d’une maison en démolition. Certains avaient été oubliés sur les bancs ou étaient tombés d’un landau, jetés lors d’une colère enfantine. Le pire, c’était tout de même celui retrouvé emmêlé dans un tas d’algues pourrissantes. Il sent encore mauvais parfois, par temps humide. Je l’appelle l’ours-poisson et l’ai installé dans une bourriche désœuvrée, près d’une botte de caoutchouc oubliée sur une plage par une fillette.
Ils sont plus ou moins vieux, en plus ou moins bon état. Un ours tout brun, sans doute le plus ancien, pourrait certainement être le clou ou le must du musée avec un nœud papillon brodé sur le torse ; ou bien cet autre qui ouvre la bouche si on appuie fort sur son ventre – mais il ressemble à un renard et je ne l’aime pas beaucoup. Le plus précieux est sans nul doute le mien : celui qui regarde par la fenêtre vers la pièce d’eau. Songeur, secret et muet. Sans étiquette.

C’est étrange comme on peut se tromper, tous, tout le monde. Ce confident des enfants, cette peluche douce à caresser, tendre à protéger et avec laquelle on dort, est simplement l’image d’une grosse bête dangereuse, parfois meurtrière. C’est comme si les adultes conjuraient le sort en mettant dans la tête de leurs bambins qu’ils pourraient être plus forts que la nature, plus forts que l’animal. Mais là n’est pas le sujet. L’ours en peluche ne dit jamais rien, ne rit pas des caprices des enfants, ne pleure pas de la gravité de l’enfance et demeure coi face aux petits chagrins de billes chapardées, de bonbons avalés de travers parce que suçotés rapidement, tout aussi rapidement que dérobés à une grand-mère peu généreuse.
Il pourrait sans doute courber le dos sous le poids des confidences enfantines, des lourds soucis murmurés, des confessions échappées, des silences accusateurs. L’enfance est un monde difficile et prégnant. L’ours ne dit jamais rien, ne trahit jamais, ne manque donc jamais à sa parole.

Parce qu’un enfant est un adulte en devenir, ce musée sera gratuit pour les grands et payant pour les petits.
Nos secrets nous rattrapent tôt ou tard. Les adultes retrouveront leur enfance parfois douloureuse face à ces modestes peluches, reviendront à rebrousse-temps dans leur passé, l’espace de la visite. Pour certains, ce sera le retour de mauvais souvenirs, pour d’autres, ceux plus doux de l’odeur des confitures ou de pain grillé le matin. Ils auront le loisir de rester là comme devant un tombeau, perdus dans leurs pensées, abstraits de leur réalité quotidienne.
Les enfants, encore en proie à la douleur et malmenant toujours l’amour de ces pauvres bestioles, devront donner leur obole. Ils ne sont pas toujours tendres – souvenez-vous des Malheurs de Sophie. Ces joujoux ont bien le droit d’être choyés.

Je n’ai pas d’enfant dont m’occuper. Dieu ou un autre ne m’a pas accordé cette vie maternelle. Et puis il y a tant à perdre à donner tout ce temps, du moins m’en convainquais-je à mes moments cyniques, mais c’est une tout autre histoire. En tout cas, on m’a toujours dit ça. Je perds sans doute énormément à ne pas souffrir les enfants mais j’ai mes raisons – secrètes et douloureuses, de souffrir autrement.
Mon ours a le dos bien courbé, lui aussi !
Je disais plus haut qu’un enfant peut avoir de très lourds secrets à confier, bien plus graves qu’on ne le pense. Mes confidences sont lourdes, mon ours a le dos bien courbé…

J’avais cinq ans quand il nous a fallu quitter notre village du Nord parce que la guerre rompait notre art de vivre de famille de directeur d’école qu’était mon père. Il fallait partir en zone libre, et rapidement. Maman était malade, notre père, de son côté, était appelé à son devoir. Son devoir d’homme ! Mon frère et mes sœurs se chamaillaient pour emporter chacun ses affaires. Quelques futilités surtout : une raquette de tennis (c’était bien le moment…), une ou deux jolies robes pour les soirées d’été (loin des bombes et dans la privation) ou, plus utile, la très belle boîte à ouvrage reçue comme étrenne par une de mes sœurs.
Les matelas sur le toit de la voiture, Maman à l’intérieur, toujours souriante malgré son inquiétude. « On » avait fait ma valise, il faisait beau. Notre père fermerait la maison et demanderait à nos voisins d’y jeter un regard régulièrement. Et quel regard ! Celui des envieux, malgré leur domaine. Je ne les aimais pas, les de la Baronnie. Ils scrutaient mièvrement le fonctionnaire de l’État qu’était mon père et disaient souvent du mal de chacun dans le village. Leur fille Lisa était bien jolie, trop jolie pour moi. Trop parfaite.
Personne ne s’occupait de moi. J’étais un peu comme Maman. « On » s’était affairé pour Maman et pour « la petite » et « on » ne leur demanderait plus rien. Si bien que j’en avais oublié Grozours dans le jardin. J’étais allée voir le vieux M. Dunois, le jardinier ; notre père lui offrait la possibilité de rester dans la longère qu’il occupait avec ses enfants, dans le parc. J’étais toute à ma joie pour lui. Il subviendrait ainsi aux besoins de sa famille sans avoir à chercher de logement. Il pourrait ainsi continuer d’entretenir le potager et le verger sans se soucier de quoi que ce soit d’autre que de la vie qui allait devenir difficile. Il pourrait continuer d’entretenir pour moi les arbustes à fruits rouges dont nous nous régalions ensemble. Je courais une dernière fois partout ; dans les bosquets d’ifs, sous les saules en pleurant par compassion, entre les rosiers, près de la pièce d’eau. Je reniflais tout pour me souvenir au cas où je deviendrais aveugle pendant la guerre. J’en oubliais ma peluche. Grozours était resté.
Ce n’était donc pas de partir qui me chagrinait (on peut être à l’aise partout, même à cinq ans), c’était de me rendre compte trop tard de cet oubli. Trop tard, trop loin.

Il fallait se presser. Les routes étaient de moins en moins certaines. Il y avait énormément de monde. Nous avions la chance d’avoir une auto et une sœur aînée qui conduisait fièrement malgré ses craintes de l’avenir. Quelques amis nous hébergeraient sur le chemin. Un ours, on en trouverait bien un autre. Nous allions jusqu’à Cahors… largement le temps d’oublier.
Erreur. Je n’oublierais rien. Ni son odeur, ni sa couleur, son pelage doux, roux, ni tout ce que nous avions partagé tous les deux. Nos régals nocturnes de fraises tendres dans le jardin avant la venue du hérisson gourmand et noctambule, nos promenades à l’arrière de la traction avant (j’ai toujours souri de ma place à l’arrière) pour les visites dominicales chez ma grand-mère où, comme disait mon frère, je m’ennuyais ferme. Heureusement, nous étions ensemble pour la sieste. Nous partagions des bouts de gâteaux, je lui racontais des histoires.
Malgré tout, un matin, de mauvaise humeur parce qu’il avait osé tomber du lit pendant la nuit et que je l’avais cru perdu, de colère donc, je l’avais jeté à la rivière pour qu’il s’y noie. C’était sa punition. Le courant en avait décidé autrement et l’avait déposé un peu plus loin sur la berge. Grozours était donc un héros. J’avais cru le perdre définitivement – et c’aurait été ma punition –, et le voilà indemne et magnanime. Un héros, cet ours qui savait si bien nager !
N’empêche que les adultes sont bien bêtes de croire qu’une peluche peut en remplacer une autre. Tout oubli est possible, excepté celui-là. Mes sœurs ont trouvé d’autres peluches, certes, pendant ces années de guerre, m’ont crocheté un ours avec le coton d’un vieux dessus de lit qu’elles avaient défait et remis en pelote pour tricoter des chaussettes pour mon frère et des culottes pour nous. Mon frère avait bricolé de quoi l’articuler. C’était tout à fait réussi et très touchant, ces efforts pour « la petite », il faut bien l’avouer, mais ce n’était pas le vrai.

Ce remplaçant fait partie de la collection du petit musée que j’inaugure aujourd’hui. C’est le voisin du mien, le numéro 2. Ils se tournent le dos. On peut être voisins et ne pas s’apprécier. Grozours regarde dehors, et lui vers l’intérieur.

Maman avait écrit aux Dunois et aux de la Baronnie. Les Dunois ne l’avaient pas trouvé. Les autres n’avaient même pas répondu au courrier. C’était la guerre. Papa était parti.
Quelques années plus tard – une éternité –, nous revenions à la maison. Tout était sens dessus dessous. Des meubles des maisons voisines trônaient chez nous et il a fallu que mes sœurs demandent nos chaises, le tabouret du piano et d’autres bibelots sans valeur si ce n’est sentimentale, à des inconnus installés sans gêne chez des habitants déserteurs.
M. Dunois était mort et devait sans doute voisiner au ciel avec notre mère qui avait préféré fermer les yeux sur le chaos à venir. Elle s’était endormie toujours souriante.
Les de la Baronnie, n’ayant rien promis, n’avait rien trahi. Chez eux, il y avait quelques-unes de nos affaires et la cuisinière qu’ils avaient mise à l’abri.
À la maison, pas de trace de Grozours. Mes frère et sœurs, dans la douleur du décès de notre mère et en l’absence de notre père, faisaient ce qu’ils pouvaient, parant au plus pressé. Les raquettes de tennis qui n’avaient pas servi étaient rangées, les jolies robes rapiécées, le nécessaire de couture usé. Moi, je ne pouvais rien confier de ma peine et mon cœur trop rempli était près d’exploser, comme ces bombes oubliées dans les champs. Ma chambre ressemblait à un grenier, des hirondelles y avaient niché plusieurs étés, le lit d’enfant était presque trop petit.
Il fallait tout refaire. C’était triste partout. Partout sauf dans la chambre de Lisa. Elle était toujours aussi jolie malgré les privations et chantait dans son jardin, sur lequel donnait ma fenêtre. Lisa jouait. « Ils » n’étaient pas partis. « Ils » avaient glané ici et là ce qui pouvait augmenter leur confort.
Lisa jouait avec Grozours près des cordes à linge où séchait du linon brodé et immaculé.
Je me souviens avoir dévalé l’escalier quatre à quatre, volant de colère, avoir passé le mur et lui avoir arraché ma peluche des mains. Je me trompais, disait-elle en pleurnichant. Tout se compliquait, Lisa ne voulait pas céder.
Cela dura quelques semaines. J’avais retrouvé mon calme et chacun pouvait croire à cette paix nouvelle. Je jouais avec elle, apaisée par ma vengeance prochaine. Il n’y aurait pas d’erreur.

Un jour où Lisa avait décidé de m’apprendre à pêcher, j’en profitai. Élève studieuse. Lisa y croyait. Elle avait fait l’erreur d’inviter la peluche pour cette leçon. Pour me narguer, surtout. La querelle commença parce qu’elle voulait toujours que j’accroche ses vers à son hameçon. C’était écœurant. Le ton monta. Je ne sais plus comment mon calme a fui la berge. J’attrapai la peluche et la jetai à l’eau encore une fois. Pour punir qui ? Lisa, effarée, pleurait, l’ours allait se noyer et ce serait ma faute !
— Alors vas-y ! Sauve-le !
Je la poussai.
Je la pousse. Elle tombe. Lisa ne sait pas nager, elle. Moi non plus.
Je savais que Grozours s’en sortirait, la rivière le déposerait plus loin comme la première fois. Je criai simplement à la fillette :
— Tu t’es trompée, Lisa, c’est le mien, tu vois, il sait nager !

Je suis partie prévenir ses parents de la chute de leur fille et de mon impuissance à la sauver. Ils arrivèrent trop tard. Je tenais contre moi sa peluche, la mienne.
Tout redevint normal à la maison. Chacun sa perte en temps de guerre, en temps de paix, aussi. Nous reprîmes l’air de rien nos habitudes.

Les ours sont tristes de leurs lourds secrets. Grozours regarde vers l’extérieur. Demain, c’est l’inauguration de mon petit musée des ours en peluche.