Le petit bouton de nacre Dominique Fontana

Finaliste
Grand Prix Printemps 2013

Le père avait décidé de creuser un fossé devant la maison pour récolter les eaux de pluie et arroser le jardin avec. Il était comme ça, le père. Pragmatique et laborieux. « A quoi ça sert, disait-il souvent, toute cette eau qui tombe pour rien, je vous le demande ? » Il était aussi philosophe.
Ce matin-là donc, je le vis lourdement harnaché, quitter le repaire douillet de la maison pour s’aventurer dans le réduit aux outils. Il en ressortit armé jusqu’aux dents et ce que je redoutais se produisit :
« Ah ben tiens, puisque t’es là à rien faire... Viens donc deux minutes avec moi pour m’aider. » Avec lui, on était toujours à ne rien faire. Il ignorait totalement semblait-il cet état béni où l’on est inactif en apparence mais où l’on vit l’intensité du moment dans le farniente le plus total. Lui, à l’en croire, faisait toujours quelque chose. L’après-midi par exemple, au moment crucial de la sieste, il « se ressourçait » ; ça a tout de même plus d’allure que de dire simplement qu’on est fatigué et qu’on va dormir un peu.
On en était donc là : le père partait déjà vers ses nouveaux travaux et moi, muni d’une pelle et d’une pioche qu’il m’avait fourrées d’office dans les main, j'étais censé ne plus « rien faire » enfin. Je le suivis donc, résigné. Inutile d’essayer de lui expliquer que j’avais dans l’idée de buller un peu : « Un enfant oisif finira en prison » disait-il souvent. Il n’y allait pas avec le dos de la cuiller mon père. Heureusement, d’une manière générale, la vie était plutôt agréable quand même car la plupart du temps, il oubliait ses grands principes et nous avec, et nous laissait vivre relativement à notre guise.
En attendant, j’étais là, la pelle à la main, à attendre les directives paternelles pour faire enfin de cette maison un lieu habitable. Nous en avions fait l’acquisition, comme disait ma mère à ses amies, l’année précédente et n’avions cessé depuis de lui consacrer du temps et de l’argent mais, comme le disait encore ma mère, être chez soi n’a pas de prix. Moi, je trouvais que si. On avait tout de même renoncé à nos vacances pour retaper cette satanée baraque. Et si on passait deux mois ici, c’était bien à cause d’elle et de son lifting onéreux. En attendant, on n’avait toujours pas de cuisine décente ni de salle de bain présentable mais mon père s’attaquait à plus urgent : la pluie qui se gaspillait de façon éhontée sous ses yeux.
Creuser la caillasse rude et indomptée de la cour, c’était donc ce qu’on s’était mis à faire ce jour-là, mon père et moi, chacun chez soi, avec application et dans le plus grand mutisme. Il n’avait rien dit, le père, quand j’étais arrivé près du trou à peine commencé. C’était comme s’il m’avait déjà oublié. Alors moi, comme d’habitude, mes douze ans sous le bras, j’ai jugé de l’état des travaux et j’ai essayé seul d’évaluer le tracé que mon père entendait donner à l’ensemble une fois achevé. « Ça développe l’autonomie » qu’il disait. La tranchée, à peine esquissée par quelques coups de pioche, partait du bord de la maison et s’en allait sur quelques mètres vers la clôture. La citerne enterrée allait sans doute trouver sa place au beau milieu des cinquante mètres carré de gazon comme disait encore ma mère à ses copines. Elle avait hésité, je crois, entre pelouse et gazon puis s’était décidée, trouvant le second plus « anglais ». En attendant, le-dit espace vert familial était une sorte de terrain vague minuscule, rempli de taupinières et de cailloux. On verrait ça plus tard, avait dit mon père quand ma mère avait tenté de le lancer sur un labourage digne de ses espérances. Rien ne s’opposait, en l’état des choses, à ce que notre herbe folle reçoive donc la cuve de mon père et le trop plein du ciel.
Et j’en étais là, l’œil vacant et l’âme distraite à contempler le pauvre domaine de mes parents dont ils étaient si fiers, et à me dire qu’ils auraient mieux fait sans doute d’acheter un appartement en ville, lorsque mon regard fut attiré par un petit objet de couleur clair au fond du modeste trou que mon père avait déjà réussi à creuser.



La gifle s’envola et atteignit Esther de plein fouet. Elle tituba un bref instant comme suspendue entre deux eaux, hésitante et stupéfaite, puis elle s’écroula rudement sur le sol où les pierres et la terre l’accueillirent sans ménagement.
Elle se surprit à trouver étrange qu’une simple gifle puisse atteindre une telle violence. Froidement, elle se dit aussi que le soldat qui l’avait frappée n’était sans doute même pas fâché contre elle et qu’il agissait sans état d’âme, sous les ordres du chef borné qui attendait dans le camion garé devant la maison. Pourquoi d’ailleurs l’avait-il giflée ? Elle n’avait pas refusé de le suivre. Elle avait été polie et docile ; elle avait baissé les yeux comme son père le lui avait recommandé.
« Esther, Petite Prune de mon cœur, tu sais, tes yeux sont si beaux qu’il ne faudra les offrir qu’à ceux qui les méritent. Ceux qui portent des uniformes, ceux-là, ne leur montre pas ! »
Esther entendit la voix au-dessus d’elle qui lui enjoignait sans doute (elle comprenait si mal l’allemand) de se relever. Elle pensa à son père, sa mère et sa petite sœur, encore un bébé, qui ne la trouveraient pas, tout à l’heure, en rentrant de chez la tante Sarah. Elle se redressa avec peine, la joue en feu. Papa allait venir la chercher, c’est sûr. Il prendrait sa voix d’ours qu’Esther aimait tant pour gronder les soldats qui étaient venus la prendre sans prévenir. On ne prend pas une petite fille de douze ans. C’est défendu. Il dirait : « Viens, ma princesse, ma perle fine, mon petit oranger. » Et les soldats regarderaient partir le grand horloger Samuel sans rien dire, avec respect parce qu’on ne retient pas sans raison des gens qui n’ont rien fait de mal.
Elle fut poussée dans le camion au milieu d’une poignée de pauvres bougres qui se demandaient tous ce qu’ils faisaient là. Parmi d’autres qu’elle ne connaissait pas, elle reconnut Monsieur G., le buraliste qu’on n’avait pas vu depuis quelques temps et Madame R., la maîtresse d’école avec son fils Arthur. Monsieur G. avait un gros cocard sur l’œil et saignait abondamment du nez. Sans doute qu’il avait dû tomber en montant dans le camion. La marche est haute et il n’est plus tout jeune, Monsieur G. Esther remarqua aussi qu’Arthur avait encore ses pantoufles aux pieds. Et sa mère, si soignée d’ordinaire, n’avait pas mis de chapeau. Esther s’assit comme elle put entre une dame en tailleur et hauts talons, qui regardait fixement devant elle et un petit monsieur rondouillard aux yeux effarés. Il était en costume mais ne portait même pas de cravate.
C’est alors qu’elle prit conscience que le col de son propre chemisier était ouvert. Elle tenta de le réajuster. Il manquait un de ces délicats petits boutons de nacre, brillants et moirés dont elle était si fière parce qu’avec, Papa disait qu’elle ressemblait encore plus à une princesse. Elle se souvint qu’il tenait à peine, celui-là, et qu’elle s’était promis de le recoudre dés que possible. Elle ne voulait pas risquer de le perdre pour de bon. Depuis le début de la guerre, c’était si difficile à trouver, les jolis boutons. Comme le reste d’ailleurs. Elle l’avait probablement perdu en tombant tout à l’heure devant la maison.
Dans le camion brinquebalant qui la conduisait au QG allemand de la ville de F., puis de là au camp de H. en Pologne, elle imagina soudain son si joli petit bouton de nacre sur la terre et les pierres du jardin, où nul n’allait jamais le retrouver.
Alors, sur les joues d’Esther, des larmes se mirent à couler.


Je m’approchai du trou au risque d’encourir les foudres paternelles devant mon inaction et ma paresse, pour voir de plus près l’objet mystérieux qui avait attiré mon regard comme un aimant.
C’était un petit bouton sans doute fait à la main, à l’ancienne, comme en témoignait son contour irrégulier et sa délicate couleur ivoire, moiré de reflets indécis et charmants. Il était percé de quatre trous minuscules et présentait la particularité d’être resté intact et étonnamment propre après être un si long séjour sous terre.
Je me précipitai, curieusement fébrile, pressé soudain de sauver cette relique de la pioche paternelle. Lui, mon père, besogneux et transpirant, n’avait rien remarqué. Sans raison, je m’empressai de fourrer le rescapé dans ma poche, me promettant de l’examiner à mon aise plus tard et à l’abri des remarques acerbes sur mon intérêt douteux pour « un inutile bout de plastique ». Mon père a toujours porté sur les choses un regard très nuancé.
Je me remis alors à l’ouvrage à ses côtés, le cœur subitement plus léger, pensant au précieux butin que j’avais dans ma poche, comme un trésor, si fragile et si petit, miraculeusement conservé comme un fossile dans les entrailles d’une maison construite bien avant que nous en fassions l’acquisition, à une époque où les boutons étaient en nacre. En fait d’acquisition, c’était plutôt un héritage sur le tard, cette maison. Ma mère l’avait reçue de son père. On dit qu’il décartonnait pas mal depuis que sa famille, ou en tous cas une grande partie, avait disparu pendant la guerre. Il paraît qu’il parlait toujours d’un trésor caché près de la maison, un truc très précieux qu’il n’avait cessé de chercher sa vie durant avec fièvre et obstination. A l’époque, les gens disaient qu’il aurait mieux fait de réparer les montres correctement comme avant, chose qu’il négligeait de faire depuis la fin de la guerre, plutôt que de creuser la terre comme un damné.
Samuel, il s’appelait, le grand-père, et il était horloger.
Mais moi, je ne l’ai jamais connu.

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