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 Romance Science-Fiction

Le Hors-la-loi Du Temps 

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* Une rencontre *
Lorsque je me remémore la première fois que je l’ai vue, j’en revis intégralement chaque seconde et j’en éprouve de nouveau toutes les sensations. La douleur me vrillant la tête mêlée à la panique en réponse à ce que je venais, malgré moi, de déclencher. Puis le soulagement lorsque je l’avais agrippée, mon rythme cardiaque qui s’était accéléré, les gouttes de sueur qui perlaient dans mon dos et la sensation très nette d’avoir été victime d’un coup de foudre dévastateur.
Je sortais d’un cybercafé londonien, passablement énervé après une nouvelle tentative infructueuse d’influer sur le chaos qu’était devenue ma vie. J’étais sur les nerfs, mais hélas, certainement pas surpris. Le téléphone n’avait pas fonctionné et les e-mails s’étaient révélés des échecs tout aussi cuisants. En quoi les réseaux sociaux auraient-ils été différents ?
Je m’étais rendu à l’évidence, le Temps lui-même se mettait en travers de ma route, traînant avec lui ses paradoxes et ses lois incompréhensibles. Toute démarche visant à prévenir mon autre moi, celui de mon passé, de ce qui l’attendait dans son futur proche avortait : systématiquement, lors de l’action finale – envoyer un SMS, un e-mail, frapper à sa porte, le contacter par les réseaux sociaux –, je me retrouvais pris dans un torrent de douleur, mélangé à une sorte de tourbillon temporel me déconnectant de la réalité. Mon cerveau était pressé, tordu, percé de toute part par des foreuses implacables, alors que tout mon environnement se figeait autour de moi. Lors de ces épisodes, le Temps me faisait comprendre que je m’apprêtais à franchir une barrière et qu’il ne me tolérait pas de l’autre côté.
Ces échecs à répétition déclenchaient en moi une frustration grandissante. Et être dans l’incapacité de prévenir mon moi passé du funeste destin qui l’attendait en participant à ces fouilles au cœur du Groenland m’angoissait au plus haut point.
Ce jour de juin 2015, désespéré de la situation inextricable dans laquelle je me trouvais, je déboulai donc dans la rue d’un pas rageur. À peine mon pied droit se posa-t-il sur le béton du trottoir que cette maudite distorsion temporelle refit surface. C’était incompréhensible. Elle ne s’était jusqu’à présent manifestée que lors de mes tentatives d’influer sur le destin de mon alter ego du passé. Cette sortie précipitée dans la rue était-elle liée à mon destin ?
Aujourd’hui encore, je revois la scène avec la même clarté. Je ressens le Temps se figer autour de moi, au fur et à mesure qu’il enfonce son aiguille chauffée à blanc au plus profond de mon cortex cérébral. La souffrance, ma gorge sur le point d’exploser, mon cœur à deux doigts d’être expulsé de ma poitrine… Et pourtant, je suis toujours lucide. Je comprends que, pour une raison ou une autre, ici et maintenant, le Temps m’empêche de réaliser quelque chose.
J’observe ce tableau figé et, rapidement, je distingue une jeune femme au teint clair et aux cheveux châtain flamboyant sous le soleil de ce début d’été. Un regard rempli d’intelligence, de charme et qui, malgré son immobilisme, semble pétiller de vie. Je suis totalement subjugué par cet être qui vient de m’apparaître dans l’irréalité de cette altération temporelle.
Cette femme se trouve juste devant moi. Ma brusque sortie dans la rue me projette sur elle. Aussitôt, je vois la scène qui se dessine : je vais la percuter, elle va perdre l’équilibre, le trottoir est étroit, une camionnette arrive à pleine vitesse… Un terrible accident est sur le point de se produire.
J’engage toutes mes forces pour mouvoir mon corps qui semble peser une tonne. Tout est lent, lourd… Je m’agrippe à la poignée de la porte du cybercafé d’une main tout en posant l’autre sur le bras de la femme qui, malgré la douleur me taraudant le crâne, vient de me toucher en plein cœur. J’essaie de ralentir ce mouvement aux conséquences macabres même si, en réalité, il n’a pas encore commencé. Je sens que cela fonctionne… La douleur diminue, la scène reprend vie.
Alors que le monde retrouve une activité normale, plusieurs évidences me frappent. La première est que cette femme, que je tiens désormais par le bras et que je viens de sauver, est liée au destin de mon moi passé et, par la force des choses, au mien. La seconde est que je viens de tomber amoureux et qu’à présent, tout va devenir encore plus compliqué…


* Convergence temporelle *
En juin 2016, je fus contacté par la société InTech afin de participer à une expédition au cœur du Groenland. Dans ce type de projet, mon expérience de glaciologue était très largement reconnue grâce aux nombreuses opérations auxquelles j’avais déjà participé en Antarctique.
Tout était parti d’une catastrophe aérienne. Un ouragan dont la force avait été sous-évaluée par les services météorologiques mondiaux avait surpris les pilotes d’un avion de ligne reliant Paris à Ottawa, qui s’était écrasé au Groenland. Plus de quatre cents personnes avaient perdu la vie dans ce terrible accident, qui s’était lugubrement révélé d’une incroyable valeur scientifique. La violence du choc avait mis à jour une caverne souterraine inexplorée d’une taille abyssale, attisant rapidement l’intérêt des scientifiques du monde entier.
Une opération d’exploration de grande envergure fut mise sur pied. La fondation Eckland, dont le nom m’était inconnu, en avait été le principal financeur. InTech, société privée dont le siège était basé à New York, avait été choisie, avec l’aval du Danemark, pour diriger la mission. C’était pour cette entreprise de haute technologie une occasion unique de tester ses nouveaux produits destinés à l’exploration en conditions extrêmes, tout en s’offrant une visibilité mondiale.
C’est ainsi que, fin 2016, je partis pour le pays blanc, accompagné par cette multinationale.
Ce que nous trouvâmes dans cette caverne dépassait l’entendement. Il m’avait semblé irréel de me retrouver ici, à plusieurs dizaines de mètres sous la glace et devant un tel spectacle. Mais plus j’étais dans le déni, et plus l’évidence s’imposait à moi.
Nous avions en face de nous les restes tangibles d’une structure artificielle, fabriquée dans des matériaux inconnus – un plastique ultra dur qu’aucun de nos outils n’arrivait à entamer. Très vite, de manière unanime, nous arrivâmes à la conclusion démentielle mais irréfutable que nous venions de trouver les restes d’un vaisseau extraterrestre.
Toutes mes certitudes étaient chamboulées… Plus rien n’avait de sens. Au fin fond du Groenland, j’arpentais la carcasse d’un appareil alien enfoui sous la glace. C’était impensable, déroutant, déconcertant…

Malheureusement, ce qui aurait dû être la découverte la plus incroyable de l’humanité se transforma en une conspiration industrielle cauchemardesque. InTech fit signer sous la pression des accords de non-divulgation à tous les scientifiques participant à l’opération. Ils désossèrent la structure et évacuèrent ses éléments vers une destination inconnue. Ils s’appropriaient, doucement, les restes de ce vaisseau qui avait eu l’infortune de croiser notre orbite.
Puis vint le jour où, légèrement isolé de l’épave, je trouvai, emprisonné dans la glace, ce que j’assimilai à un bracelet, d’un noir de jais. Ce furent, au premier abord, les inscriptions luisant à sa surface qui attirèrent mon attention. Après avoir extrait l’objet, je m’aperçus que ces symboles étaient produits par une source d’énergie interne réagissant à mon toucher. Oui, cet appareil était un artefact alien, et oui, il fonctionnait encore. Je décidai de tenter ma chance et de le soustraire, à l’insu d’InTech et de son influence malsaine.
Le week-end qui suivit, je le passai dans une chambre d’hôtel de la ville de Dundas, à analyser sous toutes les coutures cet étrange objet. Après de nombreuses manipulations créant d’innombrables distorsions de la réalité, je compris : ce bracelet me permettait de voyager dans le temps. De quelques minutes, de quelques jours… Peut-être plus. Chaque changement de symbole m’envoyait dans le futur ou le passé, me faisant coexister avec plusieurs versions de moi-même, mais sans que le Temps m’autorisât à interagir avec elles.
La tentation finit par devenir trop grande. Au diable les risques, le Temps et ses lois : je décidai de faire le grand saut avec une incursion de dix ans dans le futur.
Ce que j’appris me terrifia : j’avais, en réalité, perdu la vie plusieurs jours après avoir trouvé ce bracelet, comme l’intégralité de l’équipe d’exploration, dans une explosion de la caverne. Il était évident que ce n’était pas un accident, qu’en participant à cette opération d’InTech, moi, comme les autres, avions mis notre vie en danger.
Je pris une décision radicale. J’utilisai le bracelet pour revenir un an en arrière prévenir mon moi de 2015, empêcher ces événements de se produire et ainsi sauver ces vies brisées par InTech.
C’était sans compter sur deux choses. Mon bracelet avait une autonomie limitée, et je me retrouvai à présent bloqué en 2015. Et le Temps lui-même avait décidé de se mettre en travers de mon chemin…


* Point de non-retour *
La rencontre avec Megan fut tellement enivrante que je souhaitais mettre tout élément perturbateur de côté. C’était une erreur, mais après les événements des dernières semaines – en temps relatif –, mon âme éprouvait un besoin irrépressible de se laisser aller dans cette nouvelle histoire.
Oui, Megan avait un lien avec mon destin et mon passé, et non, je n’en connaissais pas la nature. Mais les quelques semaines que nous passâmes ensemble furent d’une telle magie que je ne pus à aucun moment me résoudre à assombrir ce tableau.
Je dus tout de même mentir sur mon nom. Sous aucun prétexte, elle ne devait découvrir que j’existais en deux versions au sein des rues londoniennes.
Dans un premier temps, je souhaitais la découvrir, partager sa vie, rencontrer ses amis… Je ne mentis aucunement sur mon métier, mais sans entrer dans les détails. Mais alors qu’elle me croyait au travail, j’échafaudais en réalité un plan pour déjouer le Temps et prévenir mon alter ego de 2015 des événements futurs et ainsi tenter de sauver les innombrables vies en jeu.

Comme rien n’est jamais éternel arriva le jour où la magie fut rompue. Megan et moi étions dans un restaurant du centre-ville, proche de Trafalgar Square. Un pub anglais typique, avec des bières maison délicieuses, dont mon moi passé n’avait aucunement connaissance. Je m’employais méticuleusement à ne fréquenter sous aucun prétexte les lieux dont j’avais l’habitude à l’époque. C’était sans doute inutile : dans tous les cas, le Temps n’aurait jamais permis une telle rencontre.
— Tu es un homme étonnant, Andy, m’avait-elle lancé de but en blanc au moment du dessert, tout en me gratifiant d’un sourire ravageur.
— C’est certain… répondis-je avec une assurance feinte. Mais, pourquoi une telle affirmation, soudainement ?
Je ne pus m’empêcher de rire. La soirée avait été très agréable, et les vapeurs d’alcool avaient déclenché chez nous une euphorie communicative.
— Tu es si mystérieux. Tu vis dans un hôtel, tu me dis avoir un appartement, mais je ne l’ai jamais vu.
J’avais effectivement prétexté un problème de termites dans mon immeuble, justifiant qu’un scientifique avec une paye confortable vécût dans un hôtel miteux depuis plusieurs semaines.
— Tu dégages une telle joie de vivre… C’est contagieux. Je me sens tellement vivante à tes côtés.
— C’est réciproque, Megan. Avec toi, je découvre de nouvelles parties de moi chaque jour…
C’était vrai. C’était plus que l’euphorie des débuts. Je sentais que quelque chose de puissant était à l’œuvre entre nous, et les menaces qui pesaient sur ma vie décuplaient ma capacité à savourer cette merveilleuse histoire.
— Je n’arrive pas à croire que je vais dire ça.
Je me mis à paniquer intérieurement.
— Megan ? Tout va bien ?
— Veux-tu habiter chez moi ? Le temps que ton appartement redevienne habitable, tout du moins ?
J’avais répondu, sans réfléchir, par un long baiser. Oui. Je désirais passer chaque seconde restante de ma vie avec elle.
Ce fut ce soir-là, après cinq semaines, que je me décidai enfin à ranger ma lâcheté et à chercher en quoi Megan était connectée à mon histoire personnelle.
Avant mon arrivée en 2015, j’avais pris l’initiative de récolter et de stocker un maximum de données sur ma tablette : articles de sites Internet, scans de coupures de journaux, biographies des principaux protagonistes… Avec pour seul but de déterminer comment empêcher l’Andrew du passé, cet ancien moi, de participer à l’expédition et de découvrir cet artefact extraterrestre. Dans ces archives, le lendemain de notre repas, je trouvai le nom de Megan.


* Ce lien qui nous unit *
L’avion… La nature réelle de la connexion qui existait entre nous m’échappait encore, mais quelque chose s’esquissait. Lorsque j’ai vu le nom de Megan s’afficher dans la liste des victimes du crash ayant mis à jour la caverne au Groenland, toutes les âmes que j’avais essayé de sauver jusqu’ici, la mienne y compris, me semblèrent soudainement sans intérêt. Je n’avais plus qu’un seul objectif : la secourir, elle.
Le soir de ma découverte, je rejoignis Megan chez elle avec pour but de tout lui révéler. Oui, je suis un voyageur temporel et je viens du futur. Un futur dans lequel tu n’existes plus, et où ta mort déclenche une série d’événements aboutissant à la mienne. Et nous devons changer notre destin.
Je me doutais que le Temps n’allait que moyennement apprécier que je vienne de nouveau mettre mon grain de sel dans ses rouages. Ce que je n’avais pas prévu, c’était à quel point…
— Andy, tout va bien ? me demanda-t-elle après que nous nous fûmes embrassés sur le pas de sa porte.
— Pas vraiment.
— Entre.
Après m’être assis sur son canapé et avoir pris une profonde inspiration, je me lançai :
— Je viens du futur.
C’est en tout cas la pensée qui s’est formulée dans ma tête à cet instant. Mais le Temps ne m’autorisa pas cette extravagance. La scène se figea avant même que ces paroles ne sortent de ma bouche, apportant cette sensation si désagréablement familière de fraisage de mon cerveau.
— Andy ? questionna Megan lorsque le temps reprit son cours.
Sa voix trahissait une inquiétude compréhensible : pas le moindre son ne sortait de ma bouche depuis une minute. Après plusieurs tentatives infructueuses et l’instauration durable du plus gros mal de tête de ma vie, je finis par me résigner… La bataille allait s’avérer bien plus rude que prévu.

Les jours avancèrent. Inexorablement, le scénario tant redouté arriva. L’entreprise de Megan, monstre du secteur énergétique mondial, cherchait de nouveaux marchés et envoyait ses employés prospecter… au Canada.
C’est ainsi qu’un matin de novembre 2015, elle m’annonça qu’elle venait de réserver un billet d’avion partant de Paris à destination d’Ottawa. J’étais au fond du trou. Nos sentiments étaient de plus en plus forts, notre histoire de plus en plus belle, et je voyais, totalement impuissant, la femme de ma vie se diriger vers cette fin horrible.
Car j’avais déjà tout tenté pour contrer le Temps et empêcher Megan de monter dans cet avion. Mais rien à faire. Le Temps continuait son travail de sape, m’empêchant d’avoir la moindre influence sur son cours et détruisant mon esprit à petit feu. Il était inflexible : pour lui, il était hors de question de se retrouver face à un paradoxe impossible à gérer. La faire virer, la blesser pour l’obliger à rester en Angleterre… Autant de mesures cruelles et désespérées, réduites à néant par les arcanes des lois temporelles.
Je ne comprenais toujours pas en quoi il était primordial que Megan fît partie des victimes de cet avion. Était-elle responsable du crash ? Pourquoi semblait-elle aussi essentielle aux plans du Temps ? Peut-être n’étais-je pas le seul à l’avoir remonté ? Étais-je face à un autre paradoxe ?
Une seule certitude m’habitait : j’allais perdre Megan.


* Le temps du philanthrope *
C’est ce soir-là que tout bascula.
— En tout cas, je suis honoré de vous rencontrer, Andy.
— Megan m’a toujours beaucoup parlé de vous… mais elle m’avait caché jusqu’ici votre réussite professionnelle. Ce que vous avez construit est exceptionnel.
— Comprenez-la. Le fait que son ami le plus proche pèse plusieurs milliards de dollars a eu tendance à faire tourner la tête de certains de ses anciens compagnons.
Albert habitait dans une maison démesurée dont la piscine couverte au milieu du salon n’était qu’un des éléments les plus tape-à-l’œil. C’était, depuis son enfance, le meilleur ami de Megan, mais aussi l’un des hommes les plus puissants du monde. Un chef d’entreprise à la tête d’un capital gigantesque, ayant su faire fructifier son affaire tout en restant d’une simplicité déconcertante. Il vouait à Megan une affection toute particulière : la jeunesse d’Albert avait été difficile, avec des parents jugeant qu’il était plus facile de témoigner de l’affection à leur enfant en le battant qu’en l’embrassant, et Megan avait toujours été là pour lui. En tout cas, autant qu’il était possible de l’être pour une jeune fille, à l’époque, de moins de quatorze ans.
Nos confidences terminées, Albert et moi avions quitté la cuisine pour rejoindre Megan dans la salle à manger.
— Alors, comment dépenses-tu ton argent, ces derniers temps ? demanda-t-elle afin de relancer la conversation.
— Enfin les vrais sujets, répondit-il avec un grand sourire. Un projet humanitaire en Afrique, sur l’accès à l’eau. Grâce à la fondation Eckland, nous espérons…
— Pardon ? criai-je en m’étouffant avec l’excellent cru de vin rouge qu’Albert nous avait servi.
Ma présence pendant le reste de la soirée fut fantomatique. Je ne désirais plus qu’une seule chose : fouiller mes archives.
Une fois de retour chez Megan, je m’empressai de m’isoler pour faire mes recherches. Il y avait une seule et unique référence à Albert. Un article insignifiant passé à la trappe lors de mes investigations précédentes. La fondation Eckland par ici, la fondation Eckland par là… mais aucune référence à son créateur, sauf dans un petit article insignifiant récupéré sur un site Internet :
« Ce fut grâce à Albert Barieud, fondateur de la fondation Eckland, que l’expédition a pu voir le jour. Touché par la mort d’une amie d’enfance et se trouvant à bord… »
Le lien était là ! Megan devait se trouver à bord de cet avion pour qu’Albert finançât le projet d’InTech. C’était donc ainsi que notre histoire d’amants maudits était écrite.


* Vers quel avenir ? *
C’est donc ainsi qu’aujourd’hui, six mois après notre première rencontre, je me trouve devant Megan, sur ce banc, en plein cœur de Hyde Park. Le crash a eu lieu, elle n’était pas dans l’avion. Hélas, les autres passagers n’ont pas eu cette chance.
Ai-je réussi à trouver une sorte de porte dérobée ? Un moyen de contourner les lois du Temps, cet ennemi redoutable ? Toujours est-il qu’il m’a laissé révéler à Albert une partie de mon histoire. La plus essentielle. Je viens du futur… Pourquoi cela n’a-t-il jamais fonctionné avec Megan ? Peut-être ai-je découvert, après des mois d’essais infructueux, un des virages sinueux que le Temps autorise.
Pour étayer mes propos, j’ai révélé à Albert des événements internationaux importants sur le point de se produire dans un futur proche. Il s’est rapidement rendu à l’évidence : oui, il avait en face de lui un voyageur temporel. Cela semblait fou, mais il ne pouvait nier les faits.
Tout en restant le plus vague possible, je lui ai ensuite demandé de s’engager, par un contrat signé, à financer un projet – qui allait être proposé par la société InTech –, d’exploration d’une caverne au Groenland, mise à jour en raison du crash d’un avion. Pour ne pas contrarier le Temps, cet ennemi invisible frappant à tout moment, j’y ajoutai une condition sine qua non : il devait prétexter financer ce projet pour rendre hommage à une amie d’enfance disparue dans l’accident.
Inquiet, soupçonneux quant à l’implication de Megan dans quelque entreprise dangereuse, il accepta néanmoins, moyennant une promesse d’explication de ma part dans un futur proche.
En empruntant un chemin tortueux dans les couloirs du Temps, en apprenant ses lois pour mieux les contourner, j’ai ainsi libéré Megan du lien qui l’unissait à son terrible destin. Ce contrat, signé par Albert, était en réalité un contrat signé avec le Temps lui-même. Nous étions, Albert et moi, comme un rocher au milieu d’un cours d’eau : nous étions là, visibles, influençant le flot des événements, mais sans en perturber la course générale. Et Megan, cette petite particule si fragile avait réussi à s’y accrocher.
Quant à moi, je sais que je ne pourrai jamais empêcher mon moi passé de prendre part à cette expédition. Il va découvrir cet artefact extraterrestre, il va voyager à travers le Temps, comprendre que sa vie est en danger, revenir dans le passé et sauver Megan.
Je suis à présent en face de l’amour de ma vie, prêt à vivre notre histoire. Une fois que mon alter ego pénétrera dans cette caverne, ma vie sera menacée. Je le sais, mais cela m’importe peu, car Megan est sauvée, et ensemble, nous serons prêts à tout affronter.
Je lui jette un regard rempli d’amour et je saute dans le vide :
— Je viens du futur…