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 Suspense Société

Le garçon en baggy 

John-Henry

John-Henry

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Le métro s’arrête dans un crissement métallique, une alarme se fracasse contre les murs trop proches et une meute entrante frôle de près les tissus sales de la meute sortante.

Au milieu d’eux, un garçon, la casquette mollement enfoncée sur le crâne, un baggy noir accroché aux fesses. Il regarde un long moment à gauche, puis à droite et se faufile de justesse entre les portes qui se referment rapidement. La foule se disperse autour de lui. Un peu plus loin, alors que les rames semblent se disloquer à chaque virage, il trouve une place assise. La dernière place du compartiment. Un compartiment de quatre. Ils sont quatre. Si proches et si éloignés.
Ils sont quatre, assis les uns en face des autres. Près de la fenêtre, il y a cette fille, une étudiante à l’allure monacale, qui lit et relit la feuille posée sur les deux épais classeurs qu’elle maintient contre ses genoux. Face à elle, un garçon maigre et timide tourne la tête vers les vitres ; dehors pourtant, il n’y a rien, ce n’est qu’obscurité et la vitre est un miroir, alors il ferme les yeux et balance vaguement la tête au rythme de la musique qui lui déchire les tympans. Dans sa diagonale, une fille, noire celle-là, porte un large décolleté mauve, mais pourtant c’est son front que l’on voit, un grand front, large et dégagé, qui contraste singulièrement avec sa tenue frivole.
À chaque mouvement du garçon au baggy, les autres sursautent, puis font mine de prolonger leurs mouvements. À chaque hochement de la tête, ils plongent un peu plus leurs yeux dans le plancher du métro.

Les rames ralentissent, puis la meute entre et se blottit entre les parois de plastique. Dans leur compartiment, les quatre se jaugent, ils s’observent à la dérobée, à moins qu’il ne s’agisse de clins d’œil. Pas un ne bouge.
Le garçon maigre fait soudainement pivoter sa tête par-dessus son épaule gauche et fixe avec intérêt le nom du prochain arrêt. Waterloo. Les filles en face regardent avec le même intérêt la meute qui patiente sur les quais. Puis ils regardent à nouveau le garçon au baggy du coin de l’œil, mais il ne bouge toujours pas.


Arrêt Waterloo, cent treize jours plus tôt.

Le métro ralentit. Dehors, une bande en baggy noir, les visages camouflés, des chiens au poignet. Les deux filles et le garçon maigre sont assis dans le même compartiment. Leur rame s’arrête face à cette meute qui hurle quand les portes claquent. Ils ne remarquent rien, ils sont ailleurs. Trois chiens bloquent les accès, le compartiment est isolé. À l’intérieur, trois types promènent leurs poignards sur les jupes des filles, sur les joues du garçon. Ils hurlent, ils ouvrent de grands sacs et leurs couteaux glissent sous les yeux effrayés.
Le garçon maigre tend son baladeur et un portable. La fille à l’allure monacale jette quelques bijoux par terre mais la fille noire au regard intelligent ne donne rien : « Je n’ai rien... »
Le garçon la soulève par un bras et presse d’une main son bas ventre. Sa lame de couteau appuyée sur sa gorge, il soulève sa robe puis il tente de baisser sa culotte : « C’est ce qu’on va voir... »

Puis le métro s’arrête, les portes s’ouvrent et ils s’évaporent. À l’intérieur, personne ne bouge. Personne ne parle. La fille au grand front s’assied par terre, ses jambes ne la portent plus. Elle essuie un rictus nerveux, puis elle s’effondre en larmes. Le garçon maigre s’approche d’elle, il s’accroupit et la blottit contre son épaule discrète.
Quand la police arrive au terminus, aucun n’a soutenu le regard du type qui tenait le poignard. Personne ne l’a vu formellement.


Retour à aujourd’hui.

« Yo, mam’zelle, z’avez pas l’heure ? », demande le garçon en baggy. En face, elles se regardent, mais c’est à la fille au regard intelligent qu’il parle. Sans relever un instant les yeux, elle remonte son poignet : « 21 h 15. »

Des regards rasants s’échangent et personne ne bouge.

Le même garçon se penche alors doucement vers la fille face à lui : « Pourriez me dire c’est quel arrêt, celui où y a tous les terrains de basket ? » Elle ne sait pas dans quelle pièce ce pervers veut la faire jouer. Elle jette des regards de détresse aux deux autres qui ne peuvent la réconforter. Elle bafouille un instant, les yeux à la hauteur des genoux : « C’est le terminus... Le terminus. »

Pas rassasié de ces maigres discussions, il pivote sur sa droite : « Eh, c’est quoi ta musique ? » Le garçon maigre rougit jusque dans son pancréas, son être entier se décompose. Il tourne le visage vers la vitre – elle n’est toujours que miroir –, il ne bouge pas, puis une main lui effleure l’épaule : « Oh, je te parle, c’est quoi que t’écoutes ? »
Il ne se sent plus le courage de lutter. Il arrache les écouteurs de ses oreilles puis les tend vers le garçon en baggy, sans lui adresser un seul regard. Le garçon se lève alors brusquement – on approche d’un arrêt –, il fouille ses poches. Le monde tourne au ralenti pour les trois qui tentent de tout voir sans regarder. Ils se recroquevillent déjà sur les sièges de plastique, une peur animale leur tord l’estomac. L’air se perd dans les poumons et la glotte bloque toute respiration, une transpiration moite perle dans la paume de leurs mains qu’ils essuient sans arrêt sur les pantalons. La fille au regard intelligent n’a rien de plus à offrir, elle croise déjà les cuisses, avec force. Des crampes lui tenaillent déjà les muscles, mais elle ne lâchera pas.
Le garçon en baggy fait lentement remonter sa main, sort une pièce de monnaie de sa poche, puis il se tourne vers la sortie.

Le métro s’arrête au terminus. Les rames sont désertes, la station est déserte. Personne ne circule plus à cet endroit. Le garçon s’avance vers les escaliers, en faisant tourner la pièce entre son pouce et son index, quand un voile noir lui tombe sur les yeux. Une main solide le fait basculer vers l’arrière. Ses yeux paniquent, il se débat mais il ne peut plus bouger. Au milieu de la cage d’escalier vide et sale, il retrouve la vue. Ils sont tous les trois face à lui. Le garçon maigre tient un couteau et la fille au regard intelligent le dévisage en faisant tourner un tournevis sous les néons :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Tu sais pas ? Cent treize jours qu’on prend ce métro tous les jours. Pour te croiser...
— Mais sur la vie de ma mère, c’est la première fois que je prends ce métro...
— Tant pis pour toi... Tu lui ressembles trop... On l’attend depuis trop longtemps...

Ils s’approchent de lui, ses yeux paniquent.
Et le dernier métro repart dans un vacarme sourd.