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 Drame Instant de vie

Le coup de la panne 

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Les premières secondes, le plus difficile à admettre, c’était de devoir finir le travail toute seule. Avant de me remémorer nos nuits blanches, avant même de réaliser que tu ne serais plus là, avant de comprendre que ton départ allègerait ma vie de la moitié de ses souvenirs.

C’est terrible, mais avant tout cela, la première pensée à m’avoir traversé l’esprit, c’est qu’il me restait 24h pour terminer cette nouvelle. Et que je devrai le faire sans toi.

Excuse-moi. C’est pour ça que j’ai eu envie de te frapper.

Je sais que c’était mon idée de te traîner à San Francisco pour faire ce road trip, que je n’avais pas besoin de toi à la base. Que c’était juste une blague pour énerver Papa, pour lui montrer que toi et moi on pouvait avoir une relation fondée sur autre chose que cette stupide chaîne des nécessités dont il parlait sans cesse. « L’être humain s’entoure uniquement de ce dont il a besoin » et toutes ces théories qui érigeaient l’utilité comme le graal ultime, alors que moi, apparemment, je m’excusais de vivre en permanence.

Mais tu vois, quand tu étais à côté de moi dans la décapotable, même si tu ne laissais échapper aucun bruit, même si je savais bien que le soleil te tapait un peu trop dessus, je sentais que nous étions en train de partager quelque chose de fort.

Et puis nous sommes rentrés. Et nous avons commencé à raconter cette histoire. Toi avec ton langage, moi avec le mien. Tu avais les photos, je me souvenais des sensations ; je me rappelais les odeurs, et toi, tu avais les sons. Bien sûr, je voyais bien que tu commençais à montrer quelques signes de faiblesse. Que tu n’étais plus aussi réactif. Je ne te le disais pas, mais lorsque je montais le volume de Canned Heat au maximum, je l’entendais quand même, ce râle faible et continu, cette voix rauque que j’appelais ton souffle.
Enfin, jusqu’à hier du moins.

Il devait être 21h à peine. Et tout est allé très vite. Je t’ai peut-être un peu brusqué, je ne sais plus. C’est vrai, que je te demandais toujours tout un tas de choses à la fois, et puis j’avais cette manie de te cogner – mais pas très fort, hein – pour que tu me donnes vite ce que je voulais. Mais cette fois-ci tu es resté de marbre. Rien, niet, terminé bonsoir. Une demi-seconde, et pfiou, plus personne.

Ça n’aurait rien changé, mais j’avais quand même l’impression qu’il fallait faire vite, alors je t’ai pris dans mes bras, et tu étais lourd, plus que d’habitude j’aurais même dit, et ça dépassait de partout, mais je tenais bon quand même, et puis je t’ai installé à la place passager de la voiture et je t’ai mis la ceinture. Ensuite, je suis retournée fermer la maison et faire un thermos de café, j’ai pris une couverture et un bonnet, et va savoir pourquoi je t’ai enveloppé dans la couverture et je t’ai mis le bonnet alors que ça ne te faisait ni chaud ni froid, et puis j’ai mis le contact.

La dernière fois que j’y étais allée, ça avait pris deux heures. Mais comme il neigeait et que je n’avais plus l’habitude du trajet, j’ai compté qu’il faudrait environ trois heures de route. La musique devrait m’aider à tenir le coup. A bien y penser, c’était le seul bon souvenir qu’il me restait de l’époque où j’aimais conduire.

J’ai béni le voisin fauché qui m’empruntait la voiture de temps en temps ; il avait beau avoir changé la fréquence de l’autoradio, la vieille AX avait toussoté un moment mais semblait prête à prendre la route. Ne me restait plus qu’à lancer la playlist qui dormait encore dans mon MP3. Les premiers accords d’Invicible ont résonné dans l’habitacle. Je devrais pouvoir y arriver.

Il y a les chansons du matin et les chansons du soir. Celles sur lesquelles on danse, et celles qu’on écoute pour pleurer. Mais plus que tout, il y a les chansons de route. Ce sont des chansons qui se regardent : il faut laisser un paysage défiler devant soi, abattre des kilomètres, jusqu’à oublier que la musique existe aussi pour les autres, jusqu’à croire que c’est le langage secret de notre regard porté sur le monde.

Je les ai toujours divisées en deux catégories : d’abord celles dont le rythme sonne comme une déclaration de guerre. Une implacable marche en avant contre laquelle tu ne pourras jamais rien faire, et tu as beau savoir que la chanson va bien finir par se terminer, c’est plus fort que toi, tu le sens quand même, on ne te fera pas croire que c’est juste pour rire, tu sais très bien qu’il y a quelque chose d’autre derrière tout ça. J’en écoutais beaucoup, avec toi, de ces chansons-là. Mais tu n’étais pas le meilleur pour ça ; les basses, ça n’a jamais été ton truc.

Et puis il y a les autres ; plus douces, contemplatives. Tu regardes les paysages se succéder plus vite que tu ne saurais les retenir, c’est déjà le soir ou entre chien et loup, et tu pensais que c’était un nuage, cette chape noire qui est venue tout assombrir, mais c’est bien déjà la nuit qui tire son rideau sur le ciel. Et tu sais qu’il y aura d’autres nuits, d’autres paysages, et d’autres trajets qui te conduiront vers des contrées que tu n’imagines même pas encore. C’est vertigineux, mais c’est beau aussi. Avec ces chansons-là, tu ne pars pas en guerre, tu as déjà baissé les armes. Mais tu n’es pas mécontent d’assister à la bataille.

Lorsque j’en trouvais une comme celles-ci, je ne la laissais pas passer. J’en avais de mémoire une petite dizaine – je me suis dit qu’avec ce qu’il t’était arrivé, je risquais d’en perdre sans doute le double – mais peu importe si je devais les écouter jusqu’à deviner à la fin de chacune d’entre elles les premiers accords de la suivante. Elles allaient faire de moi un rouleau-compresseur de la route. L’implacable Irma affrontant courageusement le grand froid Essonnien et l’accueil glacial de son père. Même pas peur.

Il faisait froid dans la voiture. La neige étouffait à moitié le bruit des pneus, et les essuie-glaces lissaient inexorablement les flocons qui finissaient leur course sur le pare-brise. Sfffiit, sfffiit, à chaque passage, les lames de plastique laissaient fondre sur leurs parois les perles blanches qui disparaissaient avant que j’aie eu le temps d’en distinguer les contours. Cela ne m’avait jamais vraiment plu. Quand j’étais petite, j’ouvrais grand la bouche par la vitre arrière, et j’essayais d’en attraper le plus possible, même si je m’en voulais un peu de les avoir empêchées d’atteindre le sol. Papa disait que si j’arrivais à m’en approcher tout doucement, sans les faire fondre, je me rendrais compte qu’elles étaient toutes uniques. S’il m’avait approchée tout doucement aussi, il aurait peut-être remarqué que je n’étais pas comme les autres.

Mais il y avait au moins ce point sur lequel je lui avais toujours ressemblé. Nous étions de ces gens qui gardent leurs distances, comme avec ces paysages qu’on traverse sans jamais s’y arrêter. On voit à quoi ils ressemblent, on croit deviner leurs contours, mais on n’en est jamais assez proche pour commencer à les aimer pour ce qui les différencie des autres.

Même si tout était devenu plus facile lorsque tu étais arrivé.

A présent, je venais de quitter le quartier et j’arrivais aux abords de la zone industrielle. C’était joli, il y avait les néons des boutiques qui dessinaient une palette de cristaux colorés sur les vitres mouillées, mais je m’étais déjà un peu réchauffée et il commençait à y avoir de la buée que j’ai eu envie d’essuyer avec ma manche. En la frottant contre la fenêtre glacée, j’ai effacé sans le savoir des dessins faits au doigt qui commençaient juste à réapparaître, bribes de souvenirs d’une autre vie, notes pour plus tard que je redécouvrirai un jour, dans une autre histoire que celle-ci.

Il y avait aussi de la buée sur les vitres, le soir où j’étais partie de la maison. Je me souviens l’avoir effacée du bout des doigts pour lancer à Papa un petit signe de la main, après avoir rangé toutes mes affaires dans le coffre et fait de la place pour ce gros carton sorti d’on ne sait où. C’était il y a deux ans.
Et je m’étais retrouvée en panne sèche sur le bord de l’autoroute.

Pour conjurer le mauvais sort, je me suis dit que cette fois ce serait une bonne idée de faire le plein avant de prendre la voie rapide. Et puis je n’avais pas de temps à perdre, si j’arrivais trop tard, il serait sans doute endormi. En attendant que le réservoir se remplisse, j’ai pensé qu’il était de certains souvenirs comme des stations-services : on s’y arrête un moment, parce qu’ils nous sont utiles pour aller plus loin, mais on n’y reste jamais longtemps. On croit qu’ils ressemblent à tous les autres.

Si j’avais pris le temps, ne serait-ce qu’une fois, de m’attarder sur la scène de mon départ, peut-être que j’aurais retrouvé, dans le flou dessiné par la vitre presque opaque, le sourire si reconnaissable de mon père lorsqu’il m’avait vue fourrer le carton dans le coffre. Peut-être que j’aurais deviné qu’il avait tout anticipé. Que ces mêmes phrases qui mourraient à la lisière de ses lèvres lorsque j’étais avec lui, il te les confierait, à toi. Et que tu me les donnerais à lire.

Mais je n’aurais jamais pu imaginer que les années ne changeraient rien à ma colère.

Il faisait un temps détestable. Avec le chassé-croisé des vacances d’hiver, toutes les conditions étaient réunies pour que le voyage se passe mal. Cela ne voulait rien dire, pourtant : le jour de l’accident il avait fait beau toute l’après-midi. Et comme c’était en plein mois d’août, il n’y avait personne sur la route.

Hier, c’était autre chose. Un embouteillage bloquait la circulation à 200 mètres de l’entrée de l’autoroute. Puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire, j’ai pris le vieux thermos, et je me suis servie une tasse de café que j’ai bue à petites gorgées. Le gobelet se fixait moins bien qu’avant sur le bouchon, mais il conservait toujours autant la chaleur. Il y a longtemps, Papa et Maman l’utilisaient aussi pour garder au frais du thé glacé lorsqu’on partait en voiture l’été, pour les longs trajets. Mais depuis l’accident, c’était seulement du café. Fort et épais, comme Maman l’aimait. Son encre noire, qui l’aidait à compléter les marges de ses journées déjà bien remplies. Sur ce point, c’est à elle que je ressemblais. Toujours courir plusieurs lièvres à la fois. Sinon c’était trop facile.

Les voitures de derrière commençaient à klaxonner, alors j’ai jeté un œil dans le rétroviseur pour voir s’il se passait quelque chose. Il y avait des lumières qui dansaient de part et d’autre de la route, blanches d’un côté, rouges de l’autre, et cela m’a fait penser à la bague qui ne la quittait jamais, et qu’elle changeait de main en nous disant que c’était un code secret pour connaître son humeur du moment.
Lorsque je l’avais récupérée, j’avais essayé de la porter moi aussi, mais elle était trop grande pour les doigts habituels, et tout ce vide à combler ça me rappelait trop celui qu’elle avait laissé, alors je l’avais rangée dans une boîte, et je la regardais de temps en temps, et puis un jour j’avais arrêté de la regarder. Mais je savais qu’elle était quand même là. Comme un souvenir caché derrière une porte qu’on refuse d’ouvrir mais dont on caresse la poignée. Comme ce fichu panneau vert qui allait bien finir par apparaître mais que j’allais faire semblant de ne pas regarder.

Le trafic avait repris, j’ai suivi la file des voitures qui venait de s’engouffrer dans un tunnel, et comme il y avait plus de lumière j’en ai profité pour te jeter un coup d’œil à la dérobée. Comme j’étais partie vite de la maison, que je ne pensais qu’à la nouvelle qu’il fallait rendre avant demain, je me suis aperçue que je n’avais même pas réfléchi à tout ce que ton absence allait amputer à ma vie. Bien sûr, ce n’était pas l’essentiel. Le goût des abricots du jardin, l’odeur de vieux cuir du fauteuil adoré, les clichés préférés dont on avait soigneusement gardé les négatifs, ces choses-là existeraient toujours. Et même si elles disparaissaient, leur souvenir, lui, resterait intact.

Le pire, c’était le néant. De savoir que tu avais précipité dans ta chute des pensées déjà oubliées. Photos ratées sur lesquelles on passe sans les regarder vraiment, poèmes ni finis ni jamais vraiment commencés, noms perdus d’inconnus qu’on aurait pourtant voulu revoir. Pour accepter l’absence, il faut dompter le manque. Mais comment peut-on manquer de quelque chose dont on ne se souvient plus ?
Certains souvenirs sont comme des tunnels qu’on traverse. On cherche tellement à voir se dégager le disque de lumière au fond qu’on oublie ce qu’il y a autour. Et après, lorsque le cercle s’agrandit et que la voiture est de nouveau dévorée par le jour, on oublie que si le soleil nous chauffe tant, c’est qu’il y a eu de l’ombre, avant.
C’était la fin du tunnel. Les voitures devant ralentissaient toutes, alors j’ai freiné, et lorsque nous avons regagné l’air libre, j’ai vu qu’il y avait, derrière la rambarde, deux yeux jaunes qui se dégageaient d’une masse sombre et velue. J’ai imaginé que c’était peut-être un cerf égaré, alors j’ai pensé au chemin qui menait à la maison, et comment Papa s’amusait à rouler tout doucement pour que Maman essaie d’apercevoir des biches dans la forêt. Moi je n’avais jamais envie de regarder, j’avais déjà suffisamment peur du noir pour avoir envie d’y découvrir quelque chose, mais c’était un moment que j’aimais bien parce que j’entendais les graviers de l’allée crisser sous les pneus de la voiture, et que ça tanguait un peu à l’arrière, comme dans un bateau.

L’autoroute était presque déserte, à présent. La neige aussi nous avait faussé compagnie, et je me suis aperçue que la playlist était terminée depuis un moment. D’être comme ça, dans le noir, avec seulement le bruit des pneus sur l’asphalte, j’ai pensé que c’était la première fois que je me retrouvais sur la route, si tard, et sans personne. Les seuls trajets de nuit que l’on faisait, à l’époque, c’était pendant les vacances, pour ne pas se retrouver avec tous les autres dans les bouchons. On mettait les valises dans le coffre, Maman me fabriquait un lit à l’arrière avec des couvertures, et puis on filait sur l’autoroute. Je m’endormais en entendant les murmures de mes parents qui passaient la nuit à chuchoter en buvant du café – ils conduisaient à tour de rôle – et souvent je dormais d’une traite, ou bien je me réveillais mais je ne leur disais pas, parce que j’avais l’impression que c’était un peu interdit, d’être réveillée en pleine nuit, avec tout ce monde mystérieux qui défilait aux fenêtres. Alors, comme j’avais peur de me rendormir à force de ne pas parler et que je me retenais de demander un gâteau, je m’inventais un jeu où j’avalais en silence chaque voiture que Papa doublait, et après je les imaginais, toutes ces voitures devenues minuscules, en train de se promener dans les couloirs de mon corps qui me semblait tout aussi sombre et mystérieux que les paysages que l’on venait de traverser.

Lorsque j’étais petite, la vitesse était mon alliée. C’était les courses à dévaler la pente moussue en face de la maison, les escaliers gravis quatre à quatre. C’était les crampes à la main à rédiger trop vite les exercices qui me retenaient d’être déjà dehors. Dans la voiture, j’étais contrainte à rester immobile. Mais l’armure de ferraille avançait pour moi, avalait les kilomètres, domptait ce monde dont je n’avais rien à craindre puisque je l’avais traversé avant même qu’il n’ait remarqué ma présence. Lorsque j’étais petite, j’étais invincible. Et Papa et Maman vivraient pour toujours.

Le trajet commençait à se faire long. Et j’avais très envie de m’arrêter, même s’il me fallait gagner la maison le plus vite possible. Tout en restant concentrée sur la route, j’ai essayé de distinguer dans l’ombre le contour des maisons dont les fenêtres encore allumées me lançaient des clins d’œil, comme pour m’inviter à les rejoindre, ou à attarder mon regard sur elles. Il suffisait de les regarder une seconde de trop pour dévier de ma trajectoire. Juste une seconde, pour que mes mains bougent imperceptiblement le volant. Un claquement de doigts et sspbiimm, dans le décor.
Je me suis dit que je ne supportais plus que tout aille si vite. Qu’à présent je détestais ces routes sur lesquelles on n’avait pas d’autre choix que de continuer à rouler. Comment avais-je pu un jour me sentir libre, enfermée dans cette carcasse filant à toute allure, planquée derrière cette vitre qui me refusait de la nature jusqu’à son parfum, contrainte de continuer tout droit, toujours tout droit, avec pour seul échappatoire les jeux pour enfants ternis d’une vieille station-service ?

J’avais tout simplement grandi. Et le champ des possibles offerts par ces nouveaux espaces n’était plus une promesse de conquêtes à venir. Il ne faisait qu’esquisser les contours de tous les paysages que je ne connaîtrais jamais. Enfant, je croyais que les routes étaient sans fin ; aujourd’hui j’avais compris que chacune d’entre elles nous mène quoi qu’il arrive à la même destination. C’était sans doute pour ça que j’avais voulu raconter des histoires. Pour emprunter d’autres routes, et m’y arrêter si j’en avais envie. Des routes qu’emprunteraient d’autres personnes, et qui continueraient à exister lorsque je ne serai plus là.

C’était le moment de quitter la voie rapide, et on arrivait aux abords des usines à côté desquelles était niché le petit théâtre où avait été joué le premier de mes textes. Je m’en souvenais bien, parce qu’au début j’avais été mortifiée en découvrant le quartier, si gris et mort à côté de cette histoire que j’avais voulue pleine d’espoir. Et puis, un soir, Maman m’avait fait grimper dans la voiture pour aller l’observer de nuit, parce qu’elle disait que les lieux avaient une âme, et qu’une âme endormie ne mentait jamais, alors nous nous étions garées sur le petit parking et nous avions regardé la façade jusqu’à commencer à piquer du nez. Et je me souviens, dans la nuit, les cheminées d’usine devenaient des fabriques à nuages, le théâtre s’appelait les Clochards Célestes, et moi je trouvais que ça lui allait bien, parce qu’il était comme ces fumées grasses qui montaient vers le ciel, à la fois crasseux et poétique, on ne pouvait pas lui en vouloir d’être là même si on devinait qu’il n’en sortirait rien de bon.

Il m’avait longtemps hanté ce nom, tellement que j’avais parfois l’impression qu’il me collait à la peau, que j’étais devenue cet être perdu entre deux eaux, pataugeant dans les idées boueuses qui l’empêchent de prendre le large.
Et puis, il y avait aussi ce souvenir ; à chaque fois qu’ils parlaient du théâtre, Maman disait« ton truc Céleste, là » et Papa disait « ton machin des Clochards », et je trouvais que ça les représentait bien, et en y pensant je me suis dit que dans une autre vie j’aurais pu les asseoir à l’arrière de la voiture et les faire regarder le même paysage, et que Maman se serait souvenue d’un beau chêne et Papa d’un arbre mort, car finalement tout dépend du regard que l’on décide de porter sur les choses.

J’étais maintenant sur la petite départementale, et comme je roulais moins vite j’ai ouvert les vitres pour laisser entrer l’air du soir, ça ne sentait pas très bon mais c’était une odeur que je connaissais par cœur, et je me suis surprise à être contente d’être de retour. Le hasard de la vie m’avait fait naître ici, et il y avait quelque chose, dans la forme des ces maisons, dans la couleur de ces toits, qui faisait que je me sentais chez moi.

J’ai vu, de loin, le panneau se dessiner. J’ai reconnu les lettres sans pouvoir les déchiffrer, le « O » rebondi, le « F » et le « L » joufflus. Ce « BONDOUFLE » qui sonnait comme « pantoufle » et que mon imaginaire d’enfant avait inventé monstre glouton et bienveillant. Cette ville qu’adolescente je rêvais en forteresse d’Harry Potter, d’autant plus fantasmée que les parents ne voulaient jamais s’y arrêter car ils disaient qu’il n’y avait rien à voir là-bas. Mais c’était comme le Père Noël, ils m’avaient dit qu’il n’existait pas et je ne les avais pas crus, et plus ils s’obstinaient et plus je me disais que ça devait cacher quelque chose, alors je n’en parlais plus mais je n’en pensais pas moins.

Je m’étais promis de ne pas regarder le panneau, mais je ne sais pas trop pourquoi j’avais les yeux rivés dessus, et puis j’ai mis le clignotant alors que j’aurais dû filer pour arriver plus vite à la maison, et j’ai bifurqué pour rejoindre le centre-ville. J’étais sans doute engourdie par les deux heures de route qui avaient précédées, parce que je me suis dirigée de façon presque automatique jusqu’au parking, sans même penser que j’avais retrouvé la route alors que je n’étais venue qu’une seule fois. J’ai garé la voiture, je t’ai remis la couverture qui avait un peu glissé, j’ai pris le thermos de café, et je suis sortie.

Rien n’avait vraiment changé depuis l’accident. La rambarde était encore légèrement enfoncée, et c’est idiot mais cela m’a fait plaisir, il restait quand même une trace, alors j’ai caressé du bout des doigts la tôle froide et humide, et je me suis assise à l’endroit où le métal arqué s’était plié pour me servir une tasse de café. Derrière la rambarde, sur le bas-côté, j’ai vu des morceaux de plastiques froissés, écrins devenus obsolètes de fleurs rendues à l’humus, et j’ai pensé que c’était sans doute depuis ce jour-là que je n’aimais plus la terre et les plantes, parce que je les jalousais d’étreindre ce corps dont la chaleur m’était avant réservée.

En dévissant le bouchon du thermos, je me suis souvenue combien j’en avais voulu à Papa de n’avoir pas voulu se déplacer. J’étais partie toute seule, le visage ravagé par les larmes, et arrivée sur place on m’avait dit que je pouvais prendre tout ce que je voulais dans la voiture, et j’avais voulu prendre son gilet bleu qui était resté sur la banquette mais l’habitacle était tellement plié dans tous les sens que j’avais beau tirer dessus, il n’y avait rien à faire, alors j’avais juste pris le thermos qui avait roulé à l’arrière sous les sièges et j’étais partie.

En rentrant à la maison, j’avais plusieurs fois dévissé le bouchon pour sentir la chaleur vivante du café qu’elle avait fait le matin, je me disais que c’était tout ce qu’il restait, alors pendant plusieurs jours je n’avais plus osé l’ouvrir, et il n’y avait que lorsque j’étais trop triste que je le dévissais juste un peu, pour sentir cette odeur qui était tellement la sienne, et pour laisser perler contre ma joue l’haleine du breuvage devenu tiède.

Au bout d’une semaine, quand j’avais été sûre que le café était devenu froid, je l’avais versé dans un bol et je l’avais regardée, cette surface liquide sombre et stagnante, en pensant que ça n’avait plus rien à voir avec elle, les cascades de son rire et la vie de ses cheveux, alors j’avais bu d’une traite le breuvage âcre comme pour l’étreindre une dernière fois, mais cela ne m’avait laissé qu’un goût amer dans la bouche et des crampes à l’estomac.

Il était presque 23h, je devais me dépêcher de reprendre la route. De retour dans la voiture, j’ai remis pour la dernière fois la playlist au début, et j’ai abattu mécaniquement les derniers kilomètres qui me séparaient de la maison. De loin, lorsque j’ai vu que les fenêtres du bureau étaient encore allumées, j’ai compris qu’il n’était pas trop tard.

J’ai garé la voiture dans l’allée, je me suis quand même dépêchée de te sortir de la voiture en transformant tant bien que mal en baluchon la grande couverture, puis je t’ai transporté jusqu’à la porte d’entrée sans me rendre compte que le bonnet que je t’avais mis en partant était tombé dans l’allée. J’ai sonné, il y a eu du bruit dans les escaliers, et puis en une seconde Papa était dans l’embrasure de la porte, et il n’avait même pas l’air surpris.

On s’est regardé dans les yeux, il a jeté un œil au pauvre ordinateur qui gisait dans la couverture, et on a tous les deux souri ; lui parce qu’il a pensé que j’avais fini par avoir besoin de toi, moi parce que finalement j’étais heureuse de le voir, mais ce n’était pas grave si on ne souriait pas pour les mêmes raisons.

Papa m’a laissée entrer, on t’a porté jusqu’au bureau sans rien dire, et pendant qu’il te réparait je me suis endormie dans le vieux fauteuil, parce que je ne savais pas par où commencer, et parce que la route m’avait fatiguée. Lorsque je me suis réveillée, tu étais devant moi, ton écran était allumé, il y avait écrit « bonjour chérie » dessus, et je me suis dépêchée de finir la nouvelle parce qu’il ne restait plus que quelques heures pour l’envoyer.

Je t’ai remis dans la voiture, j’ai vérifié que je n’avais rien oublié, et puis lorsque j’ai vu que la banquette arrière était vide j’ai compris qu’il manquait quelque chose et pourquoi Papa tardait à venir me dire au revoir. Je l’ai vu descendre l’allée avec à la main le thermos qu’il avait rempli de café chaud et j’ai baissé la vitre pour le récupérer.

Ensuite j’ai démarré en lui faisant un petit signe de la main, et alors que la voiture commençait à tanguer le long de l’allée de graviers, j’ai laissé couler les larmes que je n’avais pas versées depuis la mort de Maman.