Le corbeau en robe rouge Sonia

Participant
Grand Prix Printemps 2013

- Je l’ai vu.
Silence.
- Je l’ai vu, je l’ai vraiment vu. C’est pas parce que j’ai 10 ans que je ne sais pas ce que je vois !
Le petit garçon s’agitait sur sa chaise qui couinait en cadence.
- Reprenons, qu’as tu vu pré-ci-sé-ment ? demanda pour la dixième fois l’agent qui contenait mal son impatience.
- J’ai vu le Père Noël.
- Tu n’as PAS vu le Père Noël ! Tu as entendu un bruit de chute, c’est ce que tu disais ce matin !
- Oui, c’est pareil. Mais je l’ai vu... puis j’ai entendu le bruit de la chute, des cailloux qui dévalaient le ravin et.... il s’est écrasé. Pourquoi vous ne me dîtes pas tout simplement qu’il est mort le Père Noël, hein ?
Le policier porta une dernière annotation puis repoussa le dossier vers l’angle de son bureau (poussiéreux ?). Il soupira.
Quelle affaire pathétique.
A gauche, sur une armoire métallique reposait une pile de courriers.
Les courriers de ce pauvre diable.
Définitivement pathétique, à vous fendre le cœur presque.


LETTRE 1

Madame,

Vous ne me connaissez pas (croyez-vous ?) mais nous nous voyons pourtant tous les jours. Oui, tous ! Du moins, JE vous vois tous les jours moi.
En ce me concerne, tout a commencé... dès le tout début du commencement, c’est-à-dire, je ne me souviens pas d’un jour où la vie ait été simple pour moi.
Vous pensez ! C’aurait été moins drôle, il a dû se dire l’Autre là haut !
Alors voilà.... Quand je vois des gens tels que vous, Madame, des gens à qui la vie a toujours souri, et bien j’ai envie de leur écrire. Ca tombe bien pour vous, j’aurais pu avoir envie de vous tuer, c’est moins... dangereux n’est-ce pas ?!
Alors je leur écris donc, juste comme ça, en toute courtoisie et sans même aucune jalousie. Pour leur rappeler la chance qu’ils ont.
Parce que je suis certes inexistant à vos yeux mais je vois clair et il me semble que les gens les plus heureux sont précisément ceux qui ne s’en rendent pas compte. Et voilà justement quelque chose susceptible de me fâcher terriblement.
Moi, je n’ai jamais connu votre chance. Jamais.
Alors ouvrez vos yeux de temps en temps et profitez. C’est un conseil.

Le conseil d’un ami qui vous veut du bien.




LETTRE 2

Bonjour Sergio, comment vas-tu ?
Tu ne m’as jamais parlé et je connais ton nom, voilà qui est amusant n’est-ce- pas ??? Tu vas sans doute chercher dans ton entourage, confronter mon écriture à d’autres. Je suis heureux à cette évocation. Au moins aurais-je existé pour quelqu’un aujourd’hui !
Alors voilà Sergio, je pense que tu cherches depuis quelques jours ton portefeuille. Tu sais, ce beau portefeuille en cuir rouge que t’a offert Gilberte pour vos vingt ans de mariage (tu vois, je sais décidément tout un tas de choses moi, l’invisible, le transparent !).
Et bien, je sais également où se trouve ce portefeuille. Je l’ai gardé à la maison, le temps de regarder tes papiers, tes photos (j’espère que tu ne m’en voudras mais décidément, tu n’as jamais été très inspiré pour tes coupes de cheveux).
Puis je l’ai reposé où tu l’avais laissé tomber.
Sous le banc de l’arrêt de bus C.
Tu devrais le retrouver lundi, je l’ai glissé sous la poubelle, personne ne devrait te le voler.
Il ne manquera rien, pas un sou. Je ne suis pas un voleur.

A ta disposition Sergio.
Un ami qui te veut du bien.



L’agent de police parcourait une nouvelle fois les courriers.
Aujourd’hui, les recoupements lui paraissaient évidents mais tel n’avait Pas été le cas immédiatement à l’époque.
Les villageois s’étaient tôt plaint auprès de ses services de la réception de courriers anonymes.
Il avait alors mené une petite enquête.
Afin de calmer les habitants surtout. Parce que, franchement, les courriers n’étaient pas vraiment inquiétants et aucunement menaçants !
Selon lui, c’était là l’œuvre d’un plaisantin qui se prenait pour Amélie Poulain ou le Bon Samaritain et qui se riait de semer la zizanie sur son passage.
Mais les courriers avaient continué de pleuvoir sur tout un chacun pendant des mois et des mois. L’objectif du corbeau était de moins en moins clair car les plaisanteries les meilleures ne sont elles pas aussi les plus courtes ?
Lui même, l’agent REPELIN, avait reçu SA lettre. Elle portait le numéro vingt-cinq dans le dossier d’enquête.



LETTRE 25

Bonjour Monsieur l’Agent (vous avez vu, j’ai mis une majuscule !).
J’ai appris que vous enquêtiez sur mon compte et je voulais vous en remercier. Je suis flatté.
Seulement, je ne suis pas persuadé que vous perciez mon identité. Mais après tout, c’est sans doute aussi bien ainsi...
Ce que je voulais vous dire, à vous aujourd’hui, n’a rien à voir avec votre (notre) affaire. Pas du tout.
Mais il est une chose que, moi, je sais, Monsieur. C’est que le temps passe vite. Le temps des rêves disparait toujours trop rapidement quand la réalité prend le pas. Mais il faut croire en ses rêves, comme ils disent tous. Et étonnamment, croire en ses rêves, c’est aussi saisir la réalité à bras le corps.
Monsieur l’Agent, il est évident que vous êtes malheureux.
Vous ne vous voyez pas le matin quand vous traversez la place, le regard baissé, les mains dans les poches, l’air absent mais surtout l’air profondément seul. Et ne vous trompez pas monsieur, je m’y connais en solitude moi !
Alors quand je vous vois ainsi, aveugle et sourd au monde, je me dis qu’il est grand temps que quelqu’un vous ouvre les yeux. Alors pourquoi pas moi ?
Tous les matins, assise sur le banc, Mademoiselle D. (vous trouverez bien de qui je parle, non ?) vous regarde. Elle, elle a les yeux grand ouverts et ses longs cils battent l’air comme des ailes de papillon. Elle est jolie en plus, vous avez du vous en apercevoir quand même...(quoi que...) ! Et tous les matins, elle attend que vous leviez la tête, juste une fois, et qu’enfin vous croisiez son regard plein d’espérance.
Alors demain, ou un autre jour, comme vous voulez, prenez la réalité à bras le corps et levez les yeux vers elle. Vous verrez que je ne mens pas. Il y a des choses que seuls les êtres transparents sentent et vous pouvez croire en moi sur ce point.
Pour le reste, et notamment l’enquête hein... je vous suggère de laisser tomber. Je ne fais pas de mal, au contraire. Je n’en ferai pas. D’ailleurs, comment m’y prendrais-je ?
Après... si les habitants cogitent un peu, y a pas de mal, ça les changera...

Votre dévoué invisible.



Ce courrier avait alors profondément surpris et interpellé l’Agent REPELIN.
D’une part, sa conscience professionnelle l’incitait à considérer ce courrier comme une piste supplémentaire qui pourrait le mener vers l’auteur anonyme des courriers qui remplissaient les boites à lettres de la ville.
Mais d’un autre côté, il était également, comment dire ?, touché. Oui, touché.
Le lendemain, en traversant la place, il n’avait pu s’empêcher de lever les yeux et il avait en effet croisé le regard d’une jeune femme, qui semblait l’observer avec une insistance toute particulière.
Elle était très belle, pleine de charme et de délicatesse aussi.
Il avait traversé la place avec un semblant d’assurance et s’était adressé à elle.

- Est-ce vous qui m’avez écrit ?

- Pardon ? demanda-t-elle.


Il entrèrent dans un café et il l’interrogea, comme un agent de la Police l’aurait naturellement fait en de telles circonstances. Mais l’homme en lui se noyait dans ses yeux immenses et il était touché par la grâce en se laissant bercer par sa voix.
Il n’apprit guère de cet entretien.
Mais il avait déjà revu la jeune femme à plusieurs reprises depuis la réception de ce courrier.... Elle était devenu son petit rayon de soleil....

Néanmoins (revenons en à nos moutons !), voilà qui le laissait dubitatif.
Le corbeau ne voulait aucun mal, c’était évident. Il faisait peur par sa lucidité peut-être ou semait éventuellement une certaine panique dans le village où chacun se sentait épié, surveillé, analysé. Mais après ?


L’enquête quant à elle n’avançait guère.
Puis, un matin, l’agent REPELIN qui relisait pour la troisième fois les courriers remis par les habitants comprit soudainement. Pourquoi n’y avait-il pas songé avant d’ailleurs ?!!
Les lettres comportaient chacune d’infimes indices sur leur auteur.
Une allusion à un physique ingrat par ci, la mention de la solitude par là, la maladie évoquée peut-être. Et surtout une situation géographique « mouvante ». L’auteur n’était certainement pas invisible mais il était pour le moins mobile. Sachant être là où on ne l’attendait pas mais surtout là où ne le voyait pas.
Il devait être commerçant, livreur de journaux. De ces individus qu’on voit tellement qu’on ne les voit plus.
L’agent REPELIN, seul sur l’affaire depuis son commencement, décida de convoquer ses collègues afin de solliciter leurs avis. Ce fut une riche idée car une piste jaillit du groupe rapidement.
Le jeune BEDOURD habitait à l’écart de la ville. Il venait tous les matins au commissariat en bus et il connaissait chacun des destinataires des courriers du corbeau. Et de manière évidente, il apparaissait qu’il s’agissait exclusivement d’usagers des transports en commun.
Dès le lendemain, des forces en civil furent déployées aux arrêts de bus et l’agent REPELIN découvrit rapidement son « homme ».


L’interrogatoire eut lieu dans le bus.
Ma foi, pourquoi pas, n’est-ce pas ?

Le chauffeur était un petit homme bedonnant. Il était très handicapé et travaillait pour la société de transports depuis plusieurs mois maintenant.
Il vivait seul dans une maison isolée. Il était très calme et enclin à répondre à toutes les questions de l’enquête. A des années lumière d’un maître chanteur détraqué....
L’agent REPELIN fut, il faut le reconnaître,particulièrement touché par le récit de cet individu qui, de toute évidence, ne souhaitait effectivement que le bien de son prochain parce que, disait-il, « on n’avait jamais voulu le sien, de bien ! ».
Son récit était émouvant et surprenant à l’heure où l’indifférence était devenu un véritable mot d’ordre partout. Cet homme, invisible aux yeux de tous, insignifiant derrière son volant et dont le handicap le rendait méprisable pour beaucoup, voulait exister et il avait trouvé par ces missives intrusives, le moyen d’emboîter sa pièce bancale au puzzle global de la société qui l’environnait.
L’agent REPELIN dressa son procès verbal, formula des avertissements à notre bonhomme et descendit du bus à l’arrêt C.
C’était fini.



Quelques mois plus tard néanmoins, il était de nouveau là, dans son bureau, à saisir la déclaration d’un petit gamin de dix ans qui certifiait avoir vu le Père Noël.
Un Père Noël en fauteuil roulant qui avait dévalé en marche arrière le fossé et qui gisait, il y a quelques heures encore, sur le goudron froid de la route. Mort.
Le Père Noël était mort ?
Certainement.
Un Père Noël conducteur de bus qui écrivait des courriers était mort ce matin de Noël.




LETTRE 36

Bonjour mon petit,

Tu es un grand garçon. Ta Maman est très fière de toi, elle en parle souvent autour d’elle.
Moi aussi je suis un grand garçon mais ma Maman n’est pas très fière de moi. J’ai fait quelques bêtises cette année. Rien de grave, des bêtises « pas faites exprès ». Mais quand même.
Il paraît que tu crois encore au Père Noël. Je me demande pourquoi les gens disent toujours « croire ENCORE » au Père Noël ?
Y a-t-il un moment où il cesse d’exister ? Ou il disparaît comme ça dans la nature, dans un nuage de fumée ?
Moi, je ne pense pas. Parce que les gens, ils existent ou bien ils n’existent pas mais il faut choisir.
Pis souvent, ce sont les autres qui ne voient pas. Parce qu’ils ne voient plus avec le cœur mais avec leur cerveau certainement, je ne sais pas moi.
Alors bonhomme, le Père Noël il existe.
Et tu sais pourquoi ? Parce que TOI tu le sais, tu le crois et tu le sens. Ce sont des signes qui ne trompent pas et tant pis si le monde alentours refuse TA vérité.
Le Père Noël existe et il doit être bien malheureux de constater que personne ne croit plus en lui.
Le Père Noël existe. Il existe pour moi.
Il descendra chez toi le matin de Noël après sa tournée. Crois moi. Il sera là si tu crois fort en lui et que tu viens à sa rencontre.
Ouvre tes yeux bonhomme et joyeux Noël.

Ton ami



Aline saisit la main de l’agent REPELIN et son regard le caressa, comme une plume, douce, douce, douce... Qu’il était bon d’être avec elle. Qu’il était bon d’exister.

Le prix est terminé mais vous pouvez continuer à aimer.
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