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 Policier Suspense

Le collier de la reine 

Prokrast

Prokrast

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Saïd aimait cette ville avec une passion peu commune. Oui, elle était complètement artificielle. Non, il n’y avait presque pas d’enfants ni de vieux, tout le monde avait entre vingt et cinquante ans, tout le monde venait d’ailleurs, pour bosser. Oui, elle était hors de prix, la faute à la bulle Internet à la fin des années 90, la faute aux biotechs à la fin des années 2000. Mais San Francisco reprenait ses droits. Ça commençait toujours par une ou deux faillites, des introductions en bourse retardées, puis un petit scandale financier, les investisseurs prenaient peur et zou, tout le système partait en vrille. Les restaus branchés perdaient leur clientèle, SoMa, le quartier au sud de Market Street, redevenait crados et on revoyait même quelques hippies dans Haight-Ashbury.
Côté boulot, le marasme économique avait du bon. Intérimaire comme la plupart des inspecteurs du San Francisco Police Department, Saïd vivait accroché à son portable. Pour rester dans le fichier, il était d’astreinte permanente, mais quinze jours s’écoulaient parfois sans appel signalant un crime jugé assez grave pour déclencher une enquête. Avec la crise, les jours de chômage technique devenaient moins nombreux. Il y avait des expulsions à gérer, les drogués avaient plus de mal à se payer leur dose et quelques cadres stressés pétaient les plombs un flingue à la main. Saïd se prenait même à espérer une baisse des loyers et un retour dans la ville, quitter sa banlieue dortoir pour un petit appartement sympa dans le quartier Latino, pas loin de l’épicerie marocaine de ses parents. Il en était à calculer son futur itinéraire jusqu’au commissariat quand son portable vibra contre sa cuisse. À cette heure-ci, c’était soit Sue-Ann qui décommandait, soit du boulot. Un coup d’œil à l’écran exonéra sa copine. « Lieutenant Bentaïeb, code 2-187, meurtre au pub Holding Company. » Saïd soupira. Le Holding Company était situé dans un centre commercial en plein quartier des affaires, à l’extrême opposé du restaurant polonais où il devait rejoindre Sue-Ann dans... dix-sept minutes. Pour une fois qu’elle n’avait pas annulé au dernier moment. En plus, à cette heure, le pub devait être plein d’hommes d’affaires venus boire un coup après le boulot, ça promettait une foule encravatée et sûre d’elle-même. Saïd monta dans sa Smart électrique et atteignit le centre sans encombre. Un avantage de plus à la crise : les yuppies quittaient la ville en emportant leurs grosses voitures, leurs embouteillages et leur pollution.

Les témoins étaient effectivement une foule d’hommes et de femmes en costume dernier cri, la majeure partie avait un verre à la main et l’oreille droite illuminée d’une lueur rouge. Saïd ne s’était jamais fait à cette nouvelle génération de téléphones portables. Le micro tenait en une petite pastille incolore collée au coin de la bouche et un suppositoire en plastique rentré dans l’oreille servait d’écouteur. Bien sûr, les premières pastilles couleur chair avaient laissé place aux grains de beauté à la Cindy Crawford de son enfance, et quelques branchés avaient poussé le vice jusqu’à relancer la mode de la mouche. Pour Saïd, le suppositoire était déjà une sacrée violation de son intégrité physique, mais costume dernier cri ou pas, la luciole rubiconde obligatoire qui s’allumait lors des communications leur donnait l’air de sacrés demeurés.
Il emprunta le mégaphone d’un de ses collègues et hurla à la cantonade : « Mesdames, messieurs, lieutenant Bentaïeb du SFPD, merci d’éteindre vos portables le temps que nous procédions aux contrôles d’identité et aux questions d’usage. » Quelques clients opinèrent en maugréant et les lucioles moururent une par une. Les agents passaient à travers la foule avec des sortes d'eskimos en plastique, recueillant un échantillon de cellules de joue tout en vérifiant l’identité des témoins. L’escadron blanc de la police scientifique allait faire son entrée dans le pub quand son portable se remit à vibrer. Le visage fatigué de Sue-Ann, illuminé par les néons verdâtres de son bureau, apparut sur l’écran. « Charette ce soir, chou, désolée ». Le message s’arrêtait là. Depuis la reprise du San Francisco Chronicle par la famille Tang, Sue-Ann craignait de se faire virer et passait la soirée à faire des photocopies, du café, le ménage, n’importe quoi du moment qu’elle gardait son poste au journal. Ça n’arrangeait pas leur relation, mais ce soir ça tombait plutôt bien. Il regarda les agents ranger leurs eskimos, échangea quelques mots avec les hommes en blanc et repartit vers le commissariat.
Pendant la journée, trouver un bureau libre dans l’immeuble bondé relevait de l’exploit. Saïd avait pris l’habitude de se réfugier dans les salles d’interrogatoire pour travailler au calme. Il suffisait d’éviter celles utilisées récemment par Bob ou en tout cas de ne pas s’asseoir dans d’éventuelles taches de fluides corporels. Les dépositions des témoins étaient déjà disponibles sur le réseau. Pour une fois, malgré la quantité d’alcool probablement ingurgitée en ce début de soirée par les clients, leurs témoignages concordaient : deux Latinos en costard étaient entrés dans le bar, avaient descendu Terrence Nolan, le barman, au Glock 9mm et étaient repartis avec le corps. Ça devenait courant dans le milieu de considérer le corps de la victime comme un pourboire. Si le pauvre type avait eu une vie saine, il y avait moyen de doubler la mise. Saïd était bon pour faire la tournée des chirurgiens louches de la région. Il transféra sur l’ordinateur de la Smart la dernière liste des radiés de l’ordre des médecins à San Francisco et sortit quelques chargeurs du frigo.

Trois faux cardiologues indonésiens, deux kilos de morphine non-immatriculée et un petit flagrant délit de reconstruction faciale sur criminel, la moisson était plutôt bonne pour une nuit de perquisition, mais aucun signe du cadavre. Ce cher barman allait rejoindre la longue liste des personnes supposées décédées dont le corps était introuvable. La plus célèbre d’entre elles était l’ancien maire Gavin Newsom, qui, après deux mandats historiques, avait été aperçu pour la dernière fois ivre mort dans les toilettes d’un bar gay. On se souvenait également de Jet Panlillo, alias DJ Jet, mort sur scène le vinyle aux mains et dont le cadavre n’avait jamais atteint l’hôpital. Mais c’était surtout une foule d’anonymes : clochards, drogués et immigrés qui, de toute façon, n’avaient jamais eu d’existence légale dans la ville.
Le barman n’avait ni proches ni héritiers, et en vertu du nouveau code du travail, c’était son employeur qui héritait de ses biens pour compenser les pertes liées à sa disparition soudaine. Le propriétaire du Holding Company avait encore quelques jours pour remplir les papiers officiels, mais Saïd décida de les lui apporter lui-même après une courte sieste. Une petite visite n’avait jamais fait de mal aux témoins, il avait encore quelques questions et une Guinness lui ferait le plus grand bien.
Le Holding Company était bondé, le nombre d’hommes d’affaires avait légèrement diminué mais une foule de curieux morbides et de journalistes lents à la détente se pressait sur les moquettes vertes du pub. Il y avait même un couple de jeunes gothiques qui partageait un verre d’absinthe sur la partie du comptoir marquée à la craie, là où le corps du barman s’était affaissé. Saïd se sentit d’humeur répressive : un petit contrôle d’identité génétique leur apprendrait à respecter les morts.
— Lieutenant Bentaïeb, que puis-je faire pour vous ?
Avant qu’il ait pu sortir son eskimo, le propriétaire était apparu derrière lui et l’entraînait dans le patio fumeur.
— Vous prendrez bien quelque chose ?
— Une Guinness organique tiède et cinq minutes de votre temps.
— Mais avec plaisir.
Le propriétaire en était à sa deuxième cigarette quand la Guinness arriva. Saïd laissa le houblon chocolaté tapisser son œsophage puis entra dans le vif du sujet :
— D’après les témoignages, Terrence ne travaillait normalement pas au pub le vendredi...
— Effectivement, il faisait les soirées Fag Fridays au Hive, une boîte de nuit dans SoMa. Il semblerait qu’il se soit fait larguer par le patron, enfin la patronne, alors je l’ai laissé venir bosser exceptionnellement.
— Il était gay ?
— Chacun fait ce qu’il veut avec son cul, moi ça ne me regarde pas.
— C’est pas ce que je voulais dire.
— Moi non plus. Personne ne sait si le gérant du Hive est une gérante. Tout le monde l’appelle la Reine, tout le monde va à ses fêtes et c’est très bien comme ça.
— Vous pourriez me la présenter ?
— Allez au Hive ce soir, vous ne pourrez pas la rater, elle brille dans le noir.
« Encore un de ces tarés infectés avec des gènes de lucioles, pensa Saïd. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour attirer la clientèle. »
Il laissa les formulaires d’héritage au patron et se dirigea vers SoMa sans se changer. Victoria Beckham, grande penseuse des années 1990, avait dit un jour que, dans la mode, l’essentiel était dans l’accessoire. Saïd disposait du meilleur pour rentrer en boîte : une carte de flic en cours de validité. Il coupa la file d’attente avec une certaine délectation et arriva sans heurts sur la piste de danse. Il était encore tôt et l’atmosphère du club en était presque respirable. Dans la pénombre bleutée, il distinguait des murs recouverts d’alvéoles de taille aléatoire. Les plus grandes servaient d’alcôves, les plus petites abritaient des enceintes capables de lui faire perdre quelques neurones. Les alvéoles se rejoignaient quelques étages plus haut en un dôme semi-transparent d’où pendait une antique boule à facettes. Le scintillement de l’engin lui rappela la supposée luminescence de la Reine et il grimpa un des escaliers métalliques pour passer en revue les androgynes à paillettes. Trois Cosmopolitans plus tard, son regard s’arrêta sur un groupe qui venait de faire son entrée. Quelques gardes du corps et une petite cour de noctambules sur leur trente et un entouraient un individu recouvert de petits points lumineux bleus, certains en pendentifs, d’autres manifestement collés à même la peau. Saïd s’approcha et, après quelques protestations de pure forme, la Reine lui fit signe de l’accompagner dans une des alvéoles surplombant la piste.

Un des gorilles tira un lourd rideau de cuir, ce qui leur donnait un semblant d’intimité mais n’atténuait que peu le staccato des boîtes à rythme. Une simple bougie illuminait l’alcôve et Saïd aurait pu trouver ça romantique si le bougeoir ne lui évoquait pas une cervelle d’agneau en plastique rouge. Les lumières bleues avaient cédé la place aux reflets de la flamme sur des dizaines de petits cônes à facettes enchâssés dans sa peau. Ils étaient rouges sur son crâne rasé, jaunes le long son menton imberbe, noirs là ou la plupart des gens avaient des sourcils. Malgré cette abondance d’implants géométriques, le visage de la Reine restait d’une rare douceur. Ses traits lui rappelaient des amis pakistanais, ses yeux les sombres amandes de Sue-Ann. Saïd décida de briser le silence tout relatif :
— Comment faites-vous pour les éteindre ?
— Pardon ?
— Vos... trucs.
— Je ne les allume pas. La fluorescence sous ultraviolets est une propriété naturelle du diamant.
La Reine parlait un anglais britannique saupoudré de consonnes rétroflexes, ce qui confirmait l’hypothèse du sous-continent indien.
— Ah. Ça doit coûter cher tout ça. Sans parler de l’implantation.
— C’est du diamant de synthèse, le Hive marche bien et je me suis endettée jusqu’au cou. Vous êtes du fisc ?
— Non, je viens à propos de Terrence Nolan.
— Cette petite fiotte ? Il est venu se plaindre ? Je croyais que la brigade des mœurs avait été dissoute il y a déjà dix ans. Et puis il est majeur vous savez.
— Était. Il a été descendu au Holding Company hier soir.
Les pointes noires s’élevèrent de quelques millimètres.
— Vous n’étiez pas au courant ?
— Ecoutez, s’il fallait que je piste tous les petits cons avec qui je couche...
— Vous vous en foutez ?
— Pas du tout. Mais certains m’ont marquée plus que d’autres. Ceux-là seront toujours avec moi, au plus profond de ma chair.
La reine se caressa le menton d’un air rêveur, puis posa son visage d’ange entre ses mains.
— Inspecteur, je crains qu’il ne faille remettre cette entrevue à un autre jour, en présence de mon avocat.
Pour la première fois, leurs regards se croisèrent, et Saïd resta bouche bée. Les sombres amandes de Sue-Ann, elles, n’étaient pas piquetées de petits diamants violets manifestement glissés sous la cornée. Il commença à se sentir mal, prit congé et réussit à tituber pendant trois pâtés de maison avant de repeindre le trottoir au Cosmo.

Après une douche et une courte nuit, Saïd passa la matinée à consulter les bases de données de la chambre de commerce de San Francisco. Le Hive appartenait à un certain Rajiv Balasubramaniam, né au Sri Lanka en 1985, naturalisé américain en 2009 et qui avait refusé de renseigner la rubrique « sexe ». Il possédait en outre le Palladium, boîte gay format industriel, et un restaurant sur les quais. Côté police, son casier judiciaire était vierge, ses contraventions payées à temps : la reine était un citoyen modèle. Saïd entra quand même ces données dans son téléphone. Il lui restait bien la piste des Latinos, qui se faisaient plutôt rares en Californie du Nord. Il aimait bien aller enquêter dans Mission, leur quartier. Ses parents y étaient appréciés, son type méditerranéen faisait moins tache qu’à Japantown et son espagnol littéraire appris à Rabbat amusait beaucoup la galerie. Forcément, il fallait faire un certain détour : son appareil génital lui interdisait de passer par l’enclave lesbienne indépendante de Noe Valley et le campus biotech de Mission Bay était interdit à la circulation automobile. Il arriva dans Mission par le sud et s’arrêta du côté de la 24e rue. Une bande de jeunes en débardeur faisaient des figures acrobatiques sur de minuscules vélo-cross. Comme d’habitude, personne n’avait rien vu ni entendu. Après deux heures de porte-à-porte infructueux, Saïd tomba sur Enrique Bonilla, un voisin de ses parents. Il portait un costard cravate et avait coupé sa tresse.
— Allons bon, t’as trouvé du boulot ? Ils ne font plus d’analyses d’urine dans les entretiens d’embauche ?
— Tu sais bien que je vends, je ne consomme pas. Tu as devant toi le tout nouvel employé de Shotgun Motors, numéro deux de la sécurité motorisée en Californie. Limousines avec chauffeurs et gardes du corps, Hummer blindés, escortes d’obsèques...
— Vous mettez aussi des gorilles dans les corbillards ?
— Les gens veulent enterrer les leurs dignement... Avec les techniques de greffes post-mortem, il y a de plus en plus de vols de cadavres de nos jours. Pardon, d’« insécurité funéraire ». Tu ne sais plus si l’urne qu’ils te rendent est bien ton grand-père.
— Et les affaires marchent ?
— Un peu trop bien. Avec les réservations online, les gens commandent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pour n’importe quoi : promener leur chien, retirer du fric au distributeur...
— Et les gangs, ça rapporte ?
— Non, eux, ils ont leurs propres bagnoles. Avant-hier encore, des Latin Kings ont failli nous éjecter de la route en allant à Ashz2Ashz.
— Une boîte ?
— Pas exactement. C’est un crematorium à Colma, dix minutes au sud.
— Avant-hier. Vers quelle heure ?
— Pourquoi ? Ils t’ont muté à la circulation ?
Le portable de Saïd vibra. « Lieutenant Bentaïeb, code 2-240, agression au Palladium ».

Le Hive était un boui-boui intimiste à côté du hangar argenté posé sur les quais. Le lieu avait dû servir de cale sèche du temps où le port de San Francisco accueillait autre chose que des touristes. Saïd se demanda si les grues et les câbles qui pendaient du plafond étaient d’époque. Le videur qui lui avait ouvert la porte se plaça devant lui et pénétra dans la foule des danseurs, étonnamment compacte en ce dimanche après-midi. Ceux-ci s’écartaient bon gré, mal gré, dévisageant le couple improbable d’un air condescendant. Saïd essaya d’ignorer la forêt de torses nus pour se concentrer sur les épaules de son guide et il atteignit la porte des toilettes sans trop subir de mains au panier.
D’autres agents de sécurité étaient là, repoussant les clients énervés de ne pouvoir satisfaire leurs besoins. On ouvrit la porte et Saïd faillit s’évanouir. L’odeur de smegma et d’urine était intolérable, la flaque de sang qui s’échappait d’un des boxes présageait du pire. La Reine était allongée sur le sol, une main coincée dans la cuvette, l’épaule manifestement brisée. Le pourtour des ses yeux n’était qu’une plaie béante, la peau du menton avait été arrachée et seul son crâne semblait intact. Saïd sentit un faible pouls sous le poignet accessible : il n’était pas dit qu’elle tienne jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Les témoins, s’il y en avait, s’étaient échappés il y a bien longtemps et il dut se contenter d’un rapport sommaire du videur en chef. Occupée à se soulager dans l’auge servant d’urinoir commun, la Reine avait été emmenée de force dans le box par un de ses amants. Rien de bien étrange de la part d’une personne qui aimait autant donner que recevoir, et de manière brutale si possible. Ce n’est que lorsque le sang avait atteint la porte que les vigiles avaient été appelés. L’amant, un grand blond aux yeux bleus nommé Lars, avait disparu de la circulation il y a quelques semaines. Saïd attendit l’arrivée de l’ambulance puis de ses collègues en consultant le site web du Palladium avec un videur, à la recherche d’une photo de soirée où Lars était reconnaissable. Il envoya une image correcte au central : dans quelques minutes, le visage du bon aryen serait projeté par intermittence sur tous les écrans publicitaires de la ville. Saïd retourna au commissariat faire quelques recherches et tenta de taper un rapport qui ne le ferait pas trop passer pour un imbécile.

Une symphonie d’ellipses et de non-dits plus tard, il fallut se rendre à l’évidence : pas de mobile sérieux, pas de casier à part quelques histoires de pilules, Lars sentait bon l’abus de chimie moderne. Il serait probablement mort d’overdose avant qu’on mette la main dessus. Les Latin Kings eux, étaient bien plus prévisibles. Alcool et cannabis, ils se contentaient d’utiliser des drogues à papa, donnaient dans le gangsterisme classique : en creusant un peu il y avait moyen de retrouver les assassins du barman. Saïd se rendit donc à Colma, charmante bourgade au sud de San Francisco, comptant plus de morts que de vivants.
Conglomérat de cimetières hétéroclites, on pouvait s’y faire inhumer selon tous les rites possibles et imaginables, de la congélation dans l’azote liquide jusqu’au séchage de cadavre en solarium, avec option vautours pour les plus fortunés. Depuis la crise, les funérailles express étaient en plein boum et la plupart des entreprises proposaient des services additionnels : jeux vidéos, lavage de voiture, voire massage relaxant pour faire passer les vingt-cinq minutes nécessaires à une crémation efficace. A première vue, Ashz2Ashz ressemblait à un mélange de McDrive et de station-service : Saïd dépassa l’équivalent du panneau « Menu » et pénétra dans un grand hangar sombre. L’un des murs, entièrement recouvert de portes métalliques carrées, lui rappela celui de la morgue de San Francisco. Il ressortit du bâtiment et arrêta la Smart devant la fenêtre du caissier. Une voix à l’entrain surjoué sortit d’un haut-parleur.
— Bonsoir et merci d’avoir choisi Ashz2Ashz. Votre numéro de dossier s’il vous plaît ?
— Lieutenant Bentaïeb du SFPD, j’aurais besoin de quelques renseignements.
— Euh... un instant s’il vous plaît, j’appelle mon supérieur.
Un ange passa.
— Monsieur Lin va vous recevoir au deuxième étage.
Saïd gara la Smart et monta les escaliers en appréciant la décoration. Tapis noirs et violets, photos des employés du mois au mur, trophée du « meilleur rendement » pour les deux dernières années... Monsieur Lin l’accueillit tout sourire sur le pallier et l’invita à entrer dans un bureau parfaitement impersonnel.
— Que puis-je faire pour vous, mon lieutenant ? Nous avons en ce moment une promotion sur les urnes en kevlar, un matériau durable pour résister aux aléas de la vie urbaine. Je suis sûr qu’un représentant de l’ordre tel que vous...
— Non merci, c’est pas pour tout de suite. Par contre, j’aurais bien aimé savoir si cette promotion a intéressé les deux Latinos arrivés en trombe dans la nuit de vendredi à samedi.
— Mon lieutenant, la confidentialité est une des sept garanties de Ashz2Ashz. Nous ne pouvons révéler l’identité de nos clients.
— Même à la police ?
Le sourire professionnel n’avait pas quitté les lèvres de M. Lin.
— Je doute que votre juridiction s’étende jusqu’à Colma, mon lieutenant.
— Fort bien, mais avouez que ce serait dommage qu’on apprenne...
— Pardon ?
— Qu’on apprenne qu’Ashz2Ashz fait dans la disparition de cadavres pour le compte de la mafia mexicaine...
— Mais enfin !
— Vendredi soir, des Latin Kings à bord d’une berline allemande ont pénétré en trombe dans Placidity Drive, l’allée qui donne chez vous. J’ai assez de témoignages pour une demi-page dans le Chronicle. Ma chère et tendre journaliste de fiancée ne couvre normalement pas le crime organisé, mais je suis sûr qu’elle fera une exception pour un truc aussi juteux.
La jambe de M. Lin tremblait tellement sous son bureau que le presse-papier en forme de cercueil se déplaçait dangereusement vers la corbeille.
— Si c’est de l’argent que vous voulez, nous n’avons pas les clés du coffre.
— Merci, mais l’accès aux archives de vidéosurveillance devrait suffire.
Après un léger soupir, M. Lin baissa les stores et retourna l’écran de son ordinateur vers Saïd.
— Vendredi soir vers quelle heure ?
— Une heure du matin.
Une mosaïque de fenêtres apparut sur l’écran. On pouvait distinguer la porte d’entrée, le hangar, l’intérieur et l’extérieur du guichet ainsi qu’une quinzaine de lieux exigus aux murs métalliques. Saïd s’approcha du moniteur.
— Et celles-là, elles filment quoi ?
— L’intérieur des fours. Par mesure de sécurité fédérale, des détecteurs de mouvement vérifient qu’aucun animal ne s’est introduit à l’intérieur. Tout est automatisé : en cas de problème, la caméra vérifie l’existence du mouvement et la porte s’ouvre automatiquement.
— Et ça arrive souvent ?
— Nous avons eu quelques chats, des putois, et même un raton laveur. La dernière alarme remonte à trois semaines. Vous voyez.... oh mon Dieu ! »
L’écran montrait un jeune homme blond au visage familier malgré les ecchymoses. Les vêtements déchirés, il se tournait difficilement sur le côté à l’intérieur du four. La caméra extérieure montrait la porte s’ouvrir, Lars se lever et tituber hors du bâtiment. Saïd se repassa la vidéo en boucle puis passa aux caméras extérieures. Deux blonds en veste de cuir apportaient un corps apparemment sans vie dans la morgue, le posaient dans le four et quittaient Ashz2Ashz. Aux dernières nouvelles, les Latin Kings n’employaient pas de vikings.
— Où devaient aller les cendres ?
— Elles devaient être envoyées automatiquement à Me Pierceroom, notaire à Chicago.
— OK, mettez-moi vendredi soir.
Deux Latinos chargeaient Terrence Nolan dans un four. Le barman ne se réveillait pas et l’image devenait bientôt un simple carré d’un blanc intense.
— Monsieur Lin, je vais faire court : vous êtes dans la merde. Passez-moi le clavier et allez faire du café, la nuit risque d’être longue.
Saïd se connecta au commissariat, ouvrit le fichier des disparitions de cadavres et y connecta la banque de données vidéo d’Ashz2Ashz. Le programme de reconnaissance faciale du SFPD fit le reste. Vers trois heures du matin, l’ordinateur avait fini ses comparaisons : cinq disparus avaient été retenus. Saïd put regarder, impuissant, la vidéo de la crémation de Javier Vergara, serveur patibulaire, Akira Yokotama, industriel japonais en voyage d’affaires, Tyrone Jackson, mannequin afro-americain décoloré en blond, DJ Jet Panlillo et pour couronner le tout, l’ancien maire Gavin Newsom lui-même. Les croque-morts étaient tous différents, ils ne restaient jamais pour récupérer les cendres, qui étaient envoyées à divers notaires à travers le pays. Saïd transféra le tout sur le serveur du commissariat et promit à M. Lin de se souvenir de sa coopération quand viendrait l’heure du procès. Il retourna à San Francisco en trombe, espérant que la Reine soit en état de parler.

Le campus de l’hôpital était éclairé comme en plein jour. Saïd laissa son téléphone le guider jusqu’au service des soins intensifs et demanda à voir la Reine. L’infirmière de garde refusa catégoriquement et prit à partie le médecin chef qui passait par là. Un asiatique en blouse blanche toisa Saïd du haut de ses deux mètres et lui tendit une main flasque.
— Bonjour, je suis le Dr Chan.
Il lisait le dossier médical sur un ordinateur de poche.
— Le patient Balasubramaniam n’est pas en état de parler, et encore moins à la police...
L’ordinateur se mit à biper et une alarme retentit dans le couloir.
— Et merde, il va nous lâcher.
Le docteur se précipita vers le bout du couloir, Saïd sur ses talons. Un chirurgien masqué courant en sens opposé les bouscula et ils atteignirent enfin la chambre. Le corps de la Reine, entouré de bandages, était agité de spasmes. Sa perfusion arrachée, une multitude de fils électriques et de capteurs pendaient de part et d’autre du lit. Le docteur se précipita pour tout remettre en place et Saïd se jeta à la poursuite du chirurgien. Il eut juste le temps de l’apercevoir entrer dans l’escalier de secours et s’engouffra à sa suite, le pistolet tranquillisant à la main. Il descendit les marches quatre à quatre et logea deux capsules dans les membres qu’il pouvait distinguer par intermittence entre deux étages. Mais, arrivé au deuxième sous-sol, nulle trace de sa proie. Il poussa doucement la porte du parking. On le plia en deux d’un coup de genoux dans l’estomac. Un coude s’abattit sur sa nuque et son menton heurta le sol de béton. Une vague de coton lui passa à travers le crâne. Avec la dose d’anesthésiant qu’il lui avait injecté, l’agresseur aurait dû au moins commencer à fatiguer. Il se retourna, ébloui par les néons. Le chirurgien, chancelant, le surplombait. Une tache cramoisie grandissait sur son masque, qu’il retira : le visage défait de Lars apparut en contre-jour. De minces filets de sang s’échappaient de ses narines et de ses oreilles. Les paralysants avaient parfois des effets imprévisibles sur les drogués. Il s’éloigna de Saïd en titubant, s’adossa à un pilier et hurla :
— Et tu la protèges, hein ! Elle les a tous butés, tous ! Un par un ! Au moins elle n’emportera pas Tyrone dans la tombe.
Tyrone Jackson. Le mannequin décoloré incinéré à Ashz2Ashz. Ça tournait au mélo. Lars se mit à fouiller dans sa poche, et réussit à éructer, entre deux filets de salive ensanglantée :
— C’est ça que tu cherches hein, pauvre charognard...
Il jeta une bande de chair en putréfaction qui scintilla un instant, l’éclat des pierres jaunes intact sous la puissance des néons. Maintenant immobile, Lars continuait de se vider de son sang. Saïd se leva, ramassa la parure morbide, la fourra dans une pochette en plastique et remonta vers la chambre de la Reine. Le Dr Chan notait l’heure du décès sur son portable. Avant de quitter la pièce, Saïd lâcha :
— Celui qui l’a débranchée est dans le parking et il ne va guère mieux. J’aurais besoin de vous demain.

Saïd se sentit très las et s’octroya quatre heures de sommeil avant de repartir au Hive. Il arriva à l’heure de la fermeture, demanda aux vigiles de faire passer la triste nouvelle et se dirigea vers les bureaux pour poser des scellés. Alors que les dernières serveuses quittaient le club, une grande brune couverte du marron repoussant des uniformes UPS aborda Saïd.
— Bonjour, j’ai un paquet pour Rajiv Balasubramaniam.
— Lieutenant Bentaïeb du SFPD. Monsieur Balasubramaniam n’est plus en état de recevoir quoi que ce soit, mais je m’en chargerai.
— Euh... bien. Signez là s’il vous plaît.
Le paquet venait d’un certain Me Boners, notaire à Cincinnati. Il contenait un plus petit paquet adressé à Me Boners, venant d’une société diamantaire, LivingStones. Saïd l’ouvrit et en sortit un écrin noir contenant deux têtes de lectures pour platines vinyle. Une lettre et des prospectus de voyage accompagnaient l’écrin.

« Cher Maître Boners,

Comme des centaines de personnes à travers le monde, vous nous avez confié le carbone de vos proches, êtres chers et animaux domestiques, pour que nous le transformions en gage d’amour éternel. Vous savez que seul LivingStones, leader mondial de la thanatotechnologie, possède les techniques de pointe fournissant la chaleur et la pression nécessaires à une transformation parfaite. Nous espérons que vous avez apprécié les premiers diamants violets, peut-être les avez-vous déjà montés sur le bijou de votre choix. Voici le reste de votre commande, avec toutes nos excuses pour ce léger retard dû à la difficulté technique de cette création. Nous espérons que ces diamants vous donneront entière satisfaction.

Pour vous remercier de votre confiance, veuillez acceptez ce week-end pour deux dans la station balnéaire de Stinson Beach. »

Saïd relut la lettre, regarda les minuscules diamants violets, repensa aux yeux de la Reine, au sac plastique laissé aux gars du labo et sentit une nausée monter en lui. Saïd aimait cette ville. Mais il avait vraiment besoin de vacances. Stinson Beach devait être très belle à cette période de l’année.