Temps de lecture
4
min

Le cahier à spirales 

Elodie Torrente

Elodie Torrente

278 lectures

46 voix


Disponible en :

Mémé Vitamine, tout le monde la connaissait à la gare du Nord. On ne pouvait pas la manquer. Elle avait un look incroyable. Robes à fleurs ou à motifs de couleurs vives l’été, manteaux et bottes colorées l’hiver, la singularisaient dans cette concentration de gris et de noir portés par des usagers pressés. Autre signe distinctif, un cahier à spirales serré contre son cœur qu’elle ne quittait jamais. Avec ça, une mine joviale, un sourire omniprésent et une énergie débordante qui lui avaient valu son sobriquet. Bavarde, c’est sûr. Mais une occupation généreuse pour compenser : aider les gens perdus à trouver le bon quai. Un comportement et une allure assez originaux qui la rendaient populaire auprès des voyageurs en transit et des agents. Sauf de moi. Et de Giuseppe.
Jusqu’à ce mardi-là.
Giuseppe, qu’on surnommait Pépé, c’était un autre habitué. Le vieil italien assis, telle une statue, sur ce banc situé voie 35 de la gare du Nord, faisait partie du décor depuis des années. La main droite éternellement crispée sur un mystérieux objet rangé dans la poche de son pantalon, il attendait le train de 18h37 dès neuf heures du matin, du lundi au vendredi, silencieux, le visage impassible. Jusqu’au moment où la locomotive du Valmondois – Paris Nord entrait en gare en fin de journée. Là, le bloc de granit qu’il incarnait pendant près de dix heures se transformait en albatros, debout sur son banc, les bras levés hauts, le corps léger malgré le poids de ses soixante-dix années. Puis, quand tous les voyageurs avaient quitté le quai, il se rasseyait au même endroit, mutique et de nouveau courbé. D’après la rumeur, il attendait sa femme partie vivre avec un grand peintre, dans l’espoir qu’elle lui reviendrait au bout de tant d’années. Ponctuel comme une horloge suisse fabriquée au Japon, il repartait à dix-neuf heures tapantes, la main toujours contractée sur sa poche. Je l’avais suivi des yeux maintes fois dans l’espoir qu’il dévoile cet objet forcément précieux pour être aussi bien gardé. Sans succès. L’homme était si solitaire et fermé que bientôt je le jugeai sans intérêt. Je me détournai de Pépé.
Jusqu’à ce mardi-là.
Il y a un an, jour pour jour.
C’était le début de l’été. La SNCF avait décidé de profiter des vacances pour rafraîchir la gare du Nord et notamment la voie 35 si chère à Giuseppe. L’entreprise de chemins de fer avait placardé des panneaux dans tous les couloirs et les halls depuis un mois, mais Pépé n’avait rien lu. En découvrant les cordons qui barraient l’entrée de « son » quai, ce matin-là, le septuagénaire avait agité ses bras en l’air, affolé. Remarquant la détresse de l’habitué, un agent l’avait dirigé vers le hall d’information pour trouver le bon quai. Incapable de parler à des inconnus, le vieux avait tourné en rond plusieurs fois dans cette salle triste avant de s’asseoir sur un banc, las et perdu.
Ce jour-là, Mémé Vitamine n’avait pas eu une minute à elle. Avec ces travaux, beaucoup s’égaraient. Elle adorait se démener entre ces grands murs mais elle n’avait plus vingt ans. En retournant vers la salle des pas perdus, elle était fatiguée. Heureusement, la plupart des gens avaient été courtois. Souriante, elle avançait vers son banc, le plus central, quand elle avait vu Giuseppe. Immobile et recroquevillé.
Elle s’était dirigée vers lui et avait essayé de le faire parler. Il était resté muet. Elle avait tenté des grimaces, une gentille bousculade, de légers pincements mais rien n’y avait fait. Giuseppe était resté statufié, le regard lointain. Elle avait donc eu recours à sa botte secrète, le bavardage. La méthode avait fait ses preuves. À l’usure, la vieille dame opiniâtre finissait par débloquer les taiseux, très agacés par ce verbiage sans intérêt. Elle avait donc soliloqué, bien décidée à parvenir à ses fins.
Il n’est pas dit à quel moment du monologue Giuseppe était sorti de sa torpeur mais il l’avait enfin regardée. C’est là qu’il avait découvert le cahier à spirales. Aussitôt, son comportement changea du tout au tout. D’un coup, il s’était levé et avait exécuté de grands gestes avec ses bras en désignant le précieux cahier. Mémé Vitamine avait hésité. Devant son visage perplexe, Giuseppe avait exhibé son meilleur argument. Son trésor gardé dans la poche de son pantalon. Le secret qui m’avait tant fait fantasmer.
Un crayon HB.
Sans plus réfléchir, elle lui avait ouvert ses pages. Blanches. Rien n’avait jamais été écrit sur ce papier épais. Il avait d’abord tracé un quai. L’endroit où précisément chaque jour il s’asseyait. Le banc était parfait. Ensuite, il s’était dessiné, immobile et muet avant de lui prêter son crayon. Elle avait rédigé l’histoire comprise à partir des esquisses du vieil homme. À la page suivante, il avait expliqué sa perdition. De son écriture en italique, elle l’avait rassuré : « Je vous ramènerai à votre quai. » À la cinquième page, le dernier dessin du jour, un soleil au-dessus du banc où ils siégeaient, accompagnait deux mots : « À demain ».
Les jours suivants, ils s’étaient revus au même endroit. Ils avaient repris leur mode de communication. L’un dessinant, l’autre écrivant, noircissant à deux le cahier à spirales qu’ils avaient pris soin de paginer. À la page 45, Giuseppe avait dessiné pour la première fois le visage de Mémé Vitamine. Elle avait colorié deux ronds rouges sur les joues de son portrait. Elle était touchée. Il avait dessiné un cœur. Plus loin, deux lèvres et deux mains collées les unes aux autres remplissaient la dernière page. D’une jolie écriture féminine en italique, les mots « A suivre ? » questionnaient le dernier dessin. Giuseppe n’avait pas eu la place de croquer sa réponse.
Le lendemain de cette rencontre, j’avais été affectée à la salle des pas perdus des trains de banlieue par mon chef de service. Comme toutes les nuits à trois heures du matin, je ramassais les déchets, remplaçais les sacs-poubelles, passais un coup de jet sur les bancs quand je vis le cahier à spirales. Mon premier réflexe avait été de le mettre dans la poubelle. Or, il m’échappa des mains et s’ouvrit sur la première page. En découvrant les dessins et la jolie écriture, je décidai de l’emporter.
Depuis, je suis revenue chaque jour sur ce banc dans le but de leur rendre ce merveilleux témoin de leur rencontre, et, je l’avoue, de connaître la suite. En vain. Jamais dans cette enceinte je ne revis Mémé Vitamine et Giuseppe. Jusqu’à aujourd’hui. Un an après, jour pour jour. À une terrasse de café. Il dessinait, elle écrivait. En les voyant ainsi collés l’un à l’autre et si concentrés, je n’ai pas osé les déranger. Je suis allée trouver un serveur au bar et lui ai demandé de leur déposer le cahier oublié. Puis, je suis sortie et du trottoir d’en face, je les ai admirés. Giuseppe et Mémé Vitamine rayonnaient. Je souris et m’éclipsai. Ces deux-là s’étaient trouvés au bout de tant d’années. Dans le soleil de ce matin de juillet, l’espoir d’un amour vrai en moi refleurissait. Je courus acheter un cahier à spirales. Bientôt, moi aussi je trouverai mon crayon HB.