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 Instant de vie

La traînée de la colline 

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Un jour, les dames de la Ligue de Vertu rebaptisèrent Trish : « la traînée de la colline ».
Elles prirent cette décision après que Trish eut déclaré, solennellement, que rire avec les garçons était une bénédiction, que l’accord que l’on ressentait alors entre le corps et l'esprit ne pouvait être autre chose qu'une grâce divine.
Plusieurs filles du coin avaient, à un moment ou à un autre, été distinguées de la sorte par les dames de la Ligue. Quelques unes – celles que moi je trouvais cool, qui écoutaient du rock et fumaient de l'herbe – en éprouvaient de la fierté, rejetant les règles qui faisaient de leurs mères des esclaves soumises. Mais pas Trish. Trish avait quatorze ans et n'avait aucune malice. Quand elle affirmait, à la sortie de l'église, que rire avec les garçons était une grâce divine, ça n’avait rien d’une provocation. Elle l’affirmait en toute innocence. Et souhaitait plus que tout aider les autres filles de la congrégation à accéder à une telle félicité.
Aussi Trish fut-elle profondément blessée quand elle apprit la réaction des dames de la Ligue. Elle s’enferma dans sa chambre. Refusa d’aller à l’école. Ne grignotait ce que Maman lui préparait que pour la rassurer. Elle cédait à tout moment à de terribles accès de larmes. C’était un brise-cœur de la voir ainsi. Maman échoua de mille façons à la consoler. Charity-Jane, avec la fougue de ses douze ans, proposa d'aller plaider sa cause, espérant parvenir à attendrir la haute autorité morale. Mais maman l’en empêcha. L’anathème pesait déjà sur Trish et il était hors de question qu’il en soit de même pour son autre fille. Notre terre était ingrate. Les mauvaises récoltes trop fréquentes. Nous avions besoin de bons mariages. Quant à notre père, il avait une fois encore disparu et bien malin qui aurait pu prédire quand et dans quel état il rentrerait.
J’étais donc le seul à pouvoir secourir ma sœur.

La Ligue était menée par madame Lambert. Une vieille de quarante ans aux allures de petite souris, qui cachait sous un sourire bienveillant une autorité implacable et un sens tactique redoutable. Les dames de la Ligue lui obéissaient au doigt et à l’œil. Une fois la horde lancée sur sa proie, seul un improbable sursaut de pitié pouvait la sauver. Madame Lambert dictait sa loi sur toute la région.
Les Lambert avaient eu quatre enfants dès les premières années de leur mariage. Depuis, clamait madame Lambert, leur devoir étant accompli, le couple vivait ainsi que le devrait tout couple aussi largement béni par Dieu.
Que la chasteté de leur union satisfasse pleinement monsieur Lambert n’avait rien de surprenant. L’homme entretenait depuis plusieurs années une liaison clandestine avec un voyageur de commerce. Tout le monde était au courant mais personne n’en parlait. Qu’adviendrait-il de celui qui révélerait le déshonneur de madame Lambert ?
En ce qui la concernait, peut-être étais-je le seul à m'en apercevoir, mais il me semblait bien qu'un certain démon la tourmentait.
En tant que présidente de la Ligue, madame Lambert affichait son fervent soutien aux activités visant au développement physique des jeunes gens des environs. Mens sana in corpore sano. Elle mettait un point d’honneur à ne rater aucun de nos entraînements. Elle nous rafraîchissait d’une délicieuse citronnade maison, nous apportant nos verres dès l'entraînement terminé, alors qu'épuisés et couverts de sueur nous retirions nos maillots, le souffle court et les muscles gonflés. J’avais observé qu’elle s'attardait auprès des plus costauds d'entre nous. Il me semblait que son regard brillait alors d’une lueur peu maternelle.

Ce jour-là, au moment de repartir, madame Lambert eut la mauvaise surprise de découvrir qu’un pneu de sa voiture était crevé. Une entaille nette sur un bon centimètre. Peut-être un bout de ferraille sur la route, mais plus probablement la lame d’un couteau, semblable à celui qui ne quittait jamais la poche de mon jean.
« Je peux vous aider ? » lui demandai-je, secourable, tandis que, désemparée, elle faisait une nouvelle fois le tour de son break.

Pour me remercier, madame Lambert proposa de me raccompagner, m’évitant ainsi les dix kilomètres qu’il m’aurait fallu faire à pied après que ma charité m’avait fait rater le bus.
Quand je pris place à côté d’elle, elle se tortilla sur son siège à la façon d’une poule s’installant pour couver ses œufs.
Madame Lambert roulait prudemment. Lentement. À cette vitesse, il nous faudrait vingt bonnes minutes pour arriver à la ferme. C’était plus qu’il m’en fallait.
— Vous voyez, madame Lambert, commençai-je, les gars et moi on parle souvent de vous. On trouve que c'est vraiment chouette que vous veniez aux entraînements.
— Oui, répondit-elle, ma citronnade est vraiment délicieuse. Je n'y ai que peu de mérite, savez-vous. Cette recette me vient de ma pauvre mère. Je me contente de la reproduire à la lettre.
— Oh, c'est pas de ça que je parlais. C'est bien d'avoir une présence féminine près de nous. C'est ça qu'on trouve chouette, les gars et moi.
— C'est gentil, gloussa-t-elle. Mais des présences féminines, on ne peut pas dire que vous en manquiez...
— Vous parlez de ces filles qui nous tournent autour ? Avec leurs jupes courtes et leurs cuisses bronzées ? Je vous en prie, soyons sérieux ! Vous croyez vraiment qu’on s’intéresse à elles ? Ces filles-là sont tellement... superficielles. C’est ce que je dis tout le temps. C’est des gamines. Qu’est-ce qu’elle connaissent de la vie ? Si vous voyez ce que je veux dire. Enid.

Madame Lambert avait la peau très douce. Une peau préservée de tout. Du soleil et du vent, de l'alcool et du tabac. Et aussi des caresses des hommes. Sa peau aurait tout aussi bien pu avoir quinze ans. Madame Lambert avait cette pudeur et cette curiosité, avide et un peu honteuse, qu’ont les filles à cet âge.
Nous étions allongés sur un plaid à l’arrière du break, sous le couvert d’un petit bois.
Madame Lambert avait voulu s’y enfoncer très profondément, faisant gémir les amortisseurs de la voiture entre les trous d’un chemin défoncé, jusqu’à ce qu’elle juge peu probable que nous puissions être surpris. Elle gloussait chaque fois que les cahots du chemin la faisaient sauter sur son siège. Et moi j’en rajoutais en commentant notre périple. Enfoncer, profondément, gémir, défoncé, trous...
Je lui avais demandé de garder les yeux ouverts. Elle avait hoché la tête, puis s’était finalement cachée dans le creux de mon cou.
Ses doigts fouissaient dans mon dos, comme autant de petits animaux cherchant à pénétrer sous mes muscles, entre mes côtes, comme si quelque chose de précieux s’y terrait ; un souvenir peut-être, plus probablement un rêve.
Je ne ménageais pas mes efforts. J’avais toujours été attentif au plaisir des filles que j’avais fréquentées et je donnais à Enid un aperçu complet de mon répertoire.
— Oh... Oh... Jésus Marie Joseph ! souffla-t-elle, soudainement touchée par la lumière. Jésus Marie Joseph ! répéta-t-elle dans un gémissement.
— Oui, murmurai-je à son oreille. Alléluia, Enid ! C’est comme apercevoir le Paradis, ce qu’on ressent dans ces moments-là. Et croyez-moi, le regard que vous venez d’y jeter, c’est autre chose que le petit coup d’œil très innocent dont parle ma petite sœur.

Dès le lendemain, la Ligue de Vertu réhabilitait Trish et tout le monde recommençait à l’appeler par son prénom.