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 Instant de vie Famille

La réserve du Territoire oublié 

Evadailleurs

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« Je me souviens... » écrivait Perec.

Au 3 de la rue Emile Zola, il y avait l’Auberge « Aux 4 vents ». Son enseigne affichait simplement Auberge, et si on lui avait adjoint cette précision éolienne, c’est parce que la patronne était bien obligée d’ouvrir en grand portes et fenêtres, pour aérer la salle où on ne vapotait pas. On fumait des Gauloises bleues, on roulait du tabac gris.
Une odeur âcre, un épais brouillard.
Atmosphère, atmosphère... aurait gouaillé Arletty.
Je ne sais ce qui emporta les clients, les gros rhumes ou les maladies pulmonaires, mais les anciens partirent tour à tour dans les volutes des fumées et les courants d’air intempestifs.
L’auberge est à vendre.

Le cinéma du Père Fix trônait vers le n° 30, après le garage du grand Marcel ; il y a belle lurette que le fier édifice a rendu l’âme, sans même avoir été occupé par une supérette qui aurait vendu des cornichons, des p’tits oignons sur un air de Nino Ferrer.
Trop petit. Pas de parking. Il est devenu... rien !
Restent deux lettres en néon de l’ancien Rex, roi déchu qui expose piteusement EX... ex, un symbole de ce qui fut un Ciné Paradiso. Lettres éteintes, bien sûr, avec un X à demi décroché qui gémit de douleur les jours de grand vent.

Le grand Marcel hante toujours son garage bien que les portes en restent closes. Du moins en apparence. Chut !... il travaille au noir. Faut bien vivre et ça arrange tout le monde. Garder son travail, c’est garder son orgueil. Et plus digne que le grand Marcel, il n’y a pas ! Il doit son surnom à sa haute stature, mais aussi à la fierté de son maintien. C’est un homme droit.
Avec ses mains d’or, chante Lavilliers, travailler encore, travailler encore...

La ville se brade, comme une pauvre fille affamée s’offre pour un steak frites.
La rue est à vendre, de petites maisons en bordure de rivière, maisons de poupées, mais pour beaucoup encore, méticuleusement entretenues, peintes de blanc, ornées de géraniums par des générations de braves gens. Elles le resteront jusqu’à ce que leurs propriétaires qui se sont saignés aux quatre veines pour les acquérir, s’éteignent.
Les enfants ? Ils s’en sont allés chercher mieux ailleurs...
Pourtant que la montagne est belle... murmurait Ferrat.

Et l’une après l’autre, les coquettes maisonnettes, vieillissent, s’assombrissent, décrépissent et se font oublier dans des jardins où les mauvaises herbes ont la part belle.

C’est un lundi après-midi que commença le Grand Chambardement.

Le grand Marcel, casquette vissée sur le crâne, les mains dans le cambouis, changeait la tête du delco de la Clio de son voisin, le vieux Martin.
Alors qu’il s’essuyait le front avec un chiffon à la propreté douteuse, il vit se dresser dans l’entrée du garage, une silhouette singulière. Il crut d’abord à une apparition ou à un phénomène optique, lui dans l’obscurité, le visiteur, auréolé d’un divin soleil.
Puis sa vision s’accoutuma au phénomène lumineux et il distingua un grand escogriffe coiffé d’un chapeau de cow-boy, chaussé de santiags.
Son œil redevenu vif le rassura : ce type n’avait pas de flingue. C’est que, de nos jours, mieux vaut être sur ses gardes.
Mais il ne manquait qu’un air d’harmonica, la musique lancinante d’Ennio Morricone pour que se rejouât la scène fameuse d’Il était une fois dans l’Ouest.
Seulement, c’est dans l’Est que cela se passait.

L’inconnu fit quelques pas, le grand Marcel saisit, à tout hasard, une clé à molette.
Que voulez-vous ?... Aujourd’hui, même dans les contrées les plus reculées, les agressions sont faits communs.
Y a pas qu’à Paris que le crime sévit. Nous, au village, aussi, l’on a, de beaux assassinats...
Brassens faisait ce même constat.

L’inconnu, contre toute attente, éclata de rire !
— Tu ne me reconnais pas ! J’ai tellement changé ?
La voix réveilla des souvenirs enfouis dans la mémoire du garagiste.
— Michel ? C’est toi ?
— Eh oui ! c’est moi, daddy !
— Ben ça alors ! Pour une surprise !

Le vieil homme s’assit sur une chaise en ferraille qui traînait là pour se remettre de ses émotions.
— Ça fait 20 ans que t’es parti sans crier gare !
— 22, old man ! J’avais 18 ans à l’époque...
— Et pas de nouvelles pendant 22 ans ! pas une lettre ! pas un coup de fil ! Et tu débarques comme ça, espèce de salopiaud !... Ta mère est morte de chagrin. Pourquoi tu réapparais ?
— Bon ! je ne m’attendais pas à un accueil chaleureux, ça se confirme. Tu m’offres une bière ?

Son père désigna d’un geste le réfrigérateur antédiluvien au fond de l’atelier.
— T’étais où , Michel ?
— Aux States, bien sûr ! Tu le sais bien, déjà, à 14 ans, j’en rêvais ! Le seul endroit où l’on peut faire fortune ! Mais si tu veux bien, oublie le Michel d’autrefois. Maintenant, je suis Mike.
— Hein !
— C’est mon prénom américain. Pour réussir, faut se fondre dans la masse, Michel Perrin c’était trop... français.
— Et alors ? t’as honte de ce que tu es ? Et ta réussite, elle est où ? T’as plutôt l’air d’un gars qui a enchaîné les déveines.
— T’énerve pas, papa... Disons que pour tisser un réseau influent, il faut ressembler aux gens qu’on côtoie.
— Ah ?... Et pourquoi tu reviens à Ste-Neuville, l’Amerlock .
— Papa !... parce que j’ai trouvé un moyen de tirer de la thune de ce patelin.
— Ce patelin vaut bien les patelins américains...
— Pas faux...
— Mais pour tirer de la thune ici, il va te falloir de l’imagination.
— J’en ai, p’tit père... Sinon, tu penses bien que j’aurais pas fait le voyage.
— Ça, je m’en doute, c’est pas pour ton vieux père que t’es venu en visite.

Mais déjà, Michel Perrin avait grimpé la volée d’escalier qui mène à l’appartement.
Il sourit en remarquant que rien n’avait changé en plus de vingt ans, rien que l’épaisse couche de poussière qui stratifiait les meubles. Le cadre représentant la basilique de Lisieux pendouillait au même endroit, le verre protecteur réparé d’une bande de scotch.
Les épis en cristal de Baccarat avait semé leurs grains, bien que protégés par un entrelacs de toiles d’araignées.
Il s’appuya au rebord de la fenêtre et crut revoir M.Pierre rouler ses barriques de vins d’un trottoir à l’autre, sans souci de la circulation routière. Là aussi, un panneau « à vendre » tintinnabulait sur l’ancienne demeure bourgeoise.

Ravi, il éclata de rire. « ça va marcher du feu de Dieu ! »
À son père, il ne dit rien de ses projets. Moins de deux heures après son arrivée à Ste-Neuville, il empruntait la voiture du vieux et filait chez le notaire.
Il y resta peu de temps. Il l’avait précédemment contacté par mails, et il ressortit de l’étude avec une pile de dossiers. Il avait racheté pour une bouchée de pain tout ce qui était en vente Rue Emile Zola.

Le lundi suivant, débarquait à Ste-Neuville une horde hétéroclite de voyageurs inhabituels. Ils parlaient fort, en un étrange dialecte. Des gaillards grands et larges, Stetson sur le crâne, des femmes en bermudas, d’autres en robes fleuries.

— C’est qui, ces drôles d’oiseaux ? s’exclamèrent en écarquillant les quinquets les vieux habitants qui, comme le grand Marcel, s’accrochaient encore à ce qui avait été leur « do mi si la do ré ».
Le vieux garagiste les regarda passer, les entendit baragouiner dans leur drôle de patois...

— P... de b... de Dieu ! Quelle connerie que t’as encore faite, espère de pauvre couillon ! Je parie que t’es pour quelque chose dans cette invasion, fit-il en regardant son grand dadais de fils.
— Tout juste, old man ! Je transforme ce quartier d’un autre âge en réserve ! Ne te plains pas, je le sauve en quelque sorte. Je te présente les tout premiers visiteurs de la Réserve des Territoires oubliés ! Et ce n’est là qu’une ébauche : je me suis engagé auprès du notaire à racheter toutes les propriétés au fur et à mesure de leur abandon...

Que veux-tu, je suis trop sentimental : un Américain pure souche, lui, n’aurait pas eu cette prévenance, il aurait mis tout le monde dehors ! Les vieux, c’est pas fait pour durer.
Alors, comme on ne peut pas présenter une Réserve vide d’habitants, j’embaucherai des jeunes, des intermittents du spectacle ; leur job sera de jouer des scènes d’autrefois : l’entretien du jardin, le ménage, la lessive au lavoir... toutes ces habitudes ancrées dans le ruralité française, au regard des Américains.
Au besoin, je sélectionnerai trois ou quatre familles nombreuses, des gens du cru pour accentuer la couleur locale. Et des mères avec leurs marmots, rien de tel pour attendrir le bon peuple !

Nos premiers excursionnistes viennent du Texas, tu n’imagines pas le choc culturel ! Leurs domaines s’étendent sur des hectares, ici, ils se croient à Lilliput !

— Lili... p... ! ici ! à Ste-Neuville ! Tu prévois en plus une rue de maisons closes ! s’étrangla le pauvre homme.
Son fils éclata de rire.
— Je n’y avais pas pensé... mais je retiens l’idée ! La rue Emile Zola... Pourquoi ne pas la rebaptiser Nana’s street...


Les projets mirifiques de Mike, alias, Michel Perrin, prirent corps inexorablement : les gens étaient bien trop heureux de pouvoir fourguer leur petit bien immobilier à cet Américain ! même pour trois sous ! C’était le seul acheteur potentiel.
Et les Réserves des Territoires oubliés se multiplièrent, s’agrandirent, prouvant qu’avec un peu d’imagination, on pouvait recycler des pays tout entiers en les transformant en musées vivants ou en décors de cinéma.