Ulysse 21

Ulysse 21

402 lectures

25 voix

Un mardi, je reçus une carte postale de Dunkerque. Au dos de l’hôtel de ville, quelques lignes étaient tracées d’amitié. La signature, indéchiffrable, ne me dit rien. Mais, comme le verso, sans porter ni nom, ni adresse, indiquait un numéro de téléphone, je me promis, intrigué, d’appeler le soir même.
Je ne me souvenais d'avoir eu des amis dans le Nord, mais il se pouvait que certains aient déménagé pour cette région, je suppose dans un but professionnel ou conjugal. Irait-on dans le nord pour d’autres raisons ?
Cependant, le procédé m’intriguait : quelle idée d’indiquer son numéro de téléphone quand écrire une adresse est si simple. Peut-être mon correspondant n’avait-il pas de domicile fixe : le numéro était celui d’un portable...
Le soir venu, impatient, je composai les dix chiffres et, évidemment, tombai sur le répondeur. Cette situation est si fréquente – cependant moins éprouvante que de tomber sur le sifflet perçant d’un fax – que je me demande s’il n’existe pas un appareil qui permette de stocker tous les messages à expédier et, après avoir programmé les numéros, de les faire acheminer de mon répondeur à mes correspondants.
« Les répondeurs parlent aux répondeurs », nouvelle version de la communication au temps d’Internet !
Pour l’instant, le répondeur a ceci de sympathique qu’il me donne le nom du signataire de la carte, ce dont je le remercie, et je le prie de mettre dans un coin de sa mémoire mes coordonnées afin qu’il les retransmette à qui de droit. Le tout après le bip traditionnel.

*

Marc M...... était un collègue rencontré lorsqu’il enseignait, comme moi, au collège de T......., petite sous-préfecture de la brousse ivoirienne des années soixante, que nous avions rejoint tous deux dans le cadre de la coopération. Ingénieur chimiste de profession, il avait pensé, non sans arguments, qu’entre le service militaire « actif » , et un poste d’enseignant en Afrique, même s’il devait retarder un peu plus son entrée dans la vie professionnelle, le choix s’imposait : c’est ainsi qu’il était devenu, avec un certain succès, enseignant dans notre collège.
Le petit nombre de professeurs, tous très jeunes et sensiblement du même âge que les plus vieux de nos élèves, avait permis de créer un climat de confiance et des amitiés étaient nées, qui durent encore. Revenu plusieurs fois à Abidjan, j’avais entendu parler de lui par des amis ivoiriens. Sans nous croiser jamais, nous passions quelquefois, à quelques mois d’intervalles, chez des connaissances communes, qui donnaient à chacun des nouvelles de l’autre.
Nos intérêts pour la photographie et la chasse aux papillons nous avaient rapprochés et nous étions connus, à des kilomètres à la ronde, pour nos courses en plein soleil, – à l’heure où l’homme sage se repose à l’ombre de l’apatam* – le filet en avant et l’appareil photo en bandoulière, à la poursuite d’un papillon remarquable ou d’un insecte-volant-non-identifié. Sortant le nez de l’ombre, les plus jeunes des enfants venaient au devant de l’automobile – connue sous le nom emblématique de « S’en fout la mort » par les collégiens – en appelant « Mon père ! mon père ! ». Ils nous prenaient pour des missionnaires comme il en existait partout en Afrique de l’ouest, seuls européens à oser braver les pistes les plus étroites, les moins entretenues, pour arriver au plus lointain campement : la volonté de Dieu ignore les cassis de la piste et les gémissements d’un vieil amortisseur.
De ces équipées de chasseurs pacifiques – inutile de demander leur avis aux papillons qui ne seraient certes pas d’accord – , nous avons gardé des souvenirs attachants et une patience amusée : rencontres de pêcheurs sur le Bandama, le fleuve qui coule boueux sur les photos européennes, et d’un bleu hollywoodien sur les clichés made in USA des professeurs américains ; chargement inattendu de 300 kilos d’avocats pour rendre service aux villageois, qui nous avaient sortis du « poto-poto », marais boueux qui barrait la piste où nous nous étions enlisés ; chasse au python, signalé dans un trou et qu’il avait fallu déterrer à la houe, pour le sortir à la main : photo « saisissante ! » ; séjour prolongé chez le mécanicien d’un village abandonné des taxis-brousse, qui nous avait réparé, plusieurs fois dans l’après-midi, la même chambre à air de rustines superposées, qui se décollaient au bout de quelques mètres. Chaque « au revoir » était accompagné d’un « Si Dieu veut » mais Dieu ne voulait pas vraiment : la dernière rustine tint juste le temps pour nous d’atteindre le prochain garage, à peine mieux approvisionné que le premier, mais où nous avons pu acheter une chambre à air neuve... presque aux dimensions de la jante.

Tous ces moments, de découvertes, d’attente, de rencontres tissent une amitié qui résiste au temps et à l’éloignement. C’est pourquoi, lorsque le téléphone sonna et que je décrochai, je fus particulièrement heureux de reconnaître la voix.
« J’ai retrouvé ton adresse par Koffi André, à Abidjan. J’ai bien pensé que tu reprendrais contact... Veux-tu qu’on se voie à Nancy la semaine prochaine : je suis en déplacement pour ma boîte... Si ça te dit... »
Ça me disait. Nous avons convenu de nous rencontrer rue des Maréchaux le mardi suivant.
C’est de ce repas pendant lequel nous avons évoqué les souvenirs de cette époque d’aventures et d’amitié que j’ai choisi de rapporter l’anecdote qui va suivre et que je voulais intituler : « Vingt ans après ».
Mais comme le titre est déjà pris par un illustre connu, et qu'elle se situe plutôt trente ans après, je l’appellerai : « La photo ».

*

« Tu te souviens de Kouadio, le tailleur ? »

Je me souvenais. Il habitait une petite maison dans la quartier Sokradja, qui bordait la piste principale, future route goudronnée de l’axe Abidjan-Bamako.
La cour de la concession* était aménagée en cuisine, avec ses tabourets de bois, les trois môles d’argile qui délimitaient le feu, les bassines et cuvettes de plastique, et les marmites de fonte, autour desquelles tout un peuple de poules et de bouquetins erraient à longueur de journée à la recherche d’épluchures, sous le regard rieur du bébé planté à l’ombre sur sa natte. À l’intérieur, dans la pièce du fond, une machine à coudre à pédalier – Singer ou Bernina – et Kouadio qui officiait...

Nous montions souvent à la boutique du tailleur, qui devint notre ami. Il avait toujours un pantalon ou une chemise de retard : le travail au champ, la maladie du petit, des funérailles au village, les répétitions fréquentes de l’orchestre de tams-tams, tout le retardait. Bavard, il nous accueillait avec un sourire, échangeait les salutations d’usage, nous invitait à nous asseoir et, comme il était bientôt l’heure où les cueilleurs de bangui* – le vin de palme – venaient vendre leur récolte, il abandonnait son pédalier pour prendre un repos mérité. Alors sa femme apportait des verres et, avec les voisins venus s’installer à nos côtés après les salutations traditionnelles, on partageait la boisson du soir en parlant de ceci et de cela : la prochaine récolte du café, le champ d’ignames ou de manioc, le déplacement dominical de l’équipe de foot. C’est autour du bangui que nous avons découvert ce petit coin d’Afrique et sa vie de tous les jours.
Parfois, un collégien ou l’autre venait prendre des nouvelles d’un vêtement promis depuis longtemps, ou emprunter aiguille et fil pour recoudre un ourlet ou un bouton..
Le ciel descendait, la chambre devenait sombre. Alors nous sortions avec nos verres. Nous assistions aux derniers préparatifs du repas. Tout le quartier résonnait des pilons écrasant les mortiers pour préparer foutou* d’igname ou de banane plantain*. Dans l’ombre, nous apprenions pourquoi le planton de la sous-préfecture portait la trace de coups sur le visage, vengeance de sa femme honteusement trompée ; pourquoi telle collégienne depuis longtemps absente était retournée au village... De temps en temps venaient des personnalités, Bouabré, l’homme le plus fort d’Afrique, au moins sur le territoire de la sous-préfecture, Sékou, le plus petit et le plus vif des petits boxeurs, poids super-mouche ou plume, qui rentrait d’une saison difficile à la capitale se refaire une santé et avec lequel nous bavardions de cimetières et de sortilèges d’ici et là-bas...

Il y avait, derrière la maison de Kouadio le tailleur, entre la piste et la petite fenêtre de la chambre où il avait installé sa machine, un espace non-construit d’environ 10mètres sur 10 où s’était installé tout un petit commerce routier : vendeuses d’oranges à demi épluchée, dont on suce la pulpe écrasée ; petits marchands de « bonbons glacés », avec leur glacière cabossée ; boutique-restaurant, construction de quelques planches recouvertes de chaume où se grillaient poissons et brochettes...
Les passants s’y arrêtaient, parfois les taxis-brousse, emmenant dieu sait où, et même plus loin, leur nuage de poussière. Le matin, on y trouvait quelques paysannes apportant tomates et poivrons, courgettes et aubergines, de quoi faire la sauce sans courir au grand marché.
Les voisins de la placette installaient le soir leur petit banc de bois ou leur chaise longue en tiges de palmier tressé pour des discussions interminables auxquelles venaient se mêler les promeneurs. Les vendeuse d’alocco* proposaient leurs bananes frites avec un doigt de piment sur une feuille, les cueilleurs de bangui arrivaient, le canari* sous le bras...

— Tu te souviens des photos qu’on prenait par la fenêtre ? »
Tout en discutant avec l’ami tailleur, nous guettions d’un œil cet espace particulier où se croisaient toute la vie du quartier. Nous le faisions sans nous cacher, mais avec discrétion : nous donnions nos meilleurs photos aux gens de connaissance. Nous savions, par Kouadio, les clichés – et les personnes – qu’il fallait éviter.
C’est pourquoi les enfants, et leurs mamans, étaient nos principales cibles, ainsi que quelques artisans et commerçants qui utilisaient nos « poses » pour leur publicité...
— On avait pris ce soir là toute une famille. Il y avait là les deux mamans, assises sur leur banc de palmier, camisoles de cotonnade bariolées, tissu de tête assorti et pagne de couleur. Tu te souviens ? »
Il me tendit la photo en question, passablement jaunie par le temps...
Derrière elles, deux enfants jouaient à la dinette. Le garçon, vêtu d’un boubou bleu, plongeait ce qui pouvait être une louche d’aluminium dans une grande boîte de sauce tomate vide, étiquette carmin sur fond de tôle, tandis que la petite fille, à peine plus haute que trois boîtes empilées, devant un mortier de bois presque aussi grand qu’elle, tentait de piler, reins cambrés, un foutou imaginaire...
La photo de ces deux enfants avaient tant plu à Kouadio et à sa femme qu’elle avait fait le tour de la concession. Nous l’avions fait tirer en quatre exemplaires, dont deux agrandissements que nous avions donné aux deux mamans, pour leur plus grand bonheur.
Nous avions eu droit, en guise de remerciements, à deux pains d’igname « ploplo » de la meilleure qualité.
— Tu sais que je suis retourné en Côte d’Ivoire au vacances de février... Là, je monte en taxi-brousse jusqu’à T.......... pour revoir un peu le Collège, devenu un Lycée... Il y a eu pas mal de changements en quelques années. Koffi dit « Ponceau », que j’ai revu à la gare des taxis, m’a fait visiter les chambres qu’il loue aux étudiants du côté du nouveau lac. C’est lui qui m’a dit que Kouadio, que je croyais décédé, habitait toujours au même endroit, dans le quartier de Socradja. Je le quitte dans son lotissement, tu verras, c’est pas mal, et je longe le « goudron » jusqu’au croisement, en essayant de repérer la petite place qui donnait sur son établi de tailleur... j’arrive juste avant le croisement : pas de place, tout était construit. C’est vrai que la sous-préfecture a doublé depuis l’arrivée de la route goudronnée... Je regarde autour de moi, un peu paumé, mais certain d’être à l’emplacement de la placette d’autrefois : voilà qu’un femme sort de l’ombre d’un apatam, devant une maison d’agglos de ciment :
— Blaufoué, blaufoué*, viens-là
Elle me fait signe avec insistance, je m’approche, elle me détaille longuement des pieds à la tête pendant que je la salue comme le veut la coutume.
Son inspection terminée, elle me salue à son tour et termine, sur un ton amusé mais encore interrogatif :
— C’est toi, la photo !?

Elle me prend par la main, me fait entrer et me guide dans la grande pièce carrelée de rouge qui sert, dans les maisons d’Afrique de l’ouest bâties à l’européenne, à la fois d’entrée et de salon. Au dessus du buffet bas, seul meuble de rangement de la vaste salle, elle me montre un sous-verre encadré de bois rouge :
— La petite fille, là, blaufoué, c’est moi !
C’était elle, en effet : figeant le temps, la photo prise près de trente ans auparavant l’avait fixé pour toujours à quelques mètres du mortier de bois où, un soir de la saison sèche, elle avait pilé un foutou illusoire sous l’œil amusé de sa maman. Elle avait bâti sa maison , organisé sa vie, le destin lié, dessiné par une « pose » qu’un « blanc-grand» avait pris par la fenêtre de son voisin. Elle en riait, heureuse de la visite et assez malicieuse pour savoir que je n’étais pas au bout de mes surprises.
Elle me prend à nouveau la main, contente à l’avance :
— Toi, tu cherches Kouadio, le tailleur, viens !
Je me laisse guider à travers les concessions voisines pour revenir par la rue qui mène depuis
toujours du collège à la maison de Kouadio. Elle passe, très fière de sa conquête et répétant à l’entour les mêmes paroles, dans lesquelles je ne comprends que le mot « blaufoué » qui me désigne ici depuis longtemps. La rumeur a circulé depuis sa maison plus vite que notre courte promenade, si bien que lorsque nous arrivons devant la maison de Kouadio, toute la concession est déjà au courant de mon arrivée.
Pendant que je m’assieds devant mon ami retrouvé et que nous échangeons la « nouvelle » – salutations rituelles et échange des situations familiales et professionnelles –, je vois bien que mon guide féminin est toute impatiente de me faire une autre surprise...
Quand elle a jugé que le temps de la politesse est décemment passé, elle me désigne un homme encore jeune qui, le verre de bangui à la main, discute avec Théodore, le fils de la maison :
— Mon mari........ c’est le petit garçon !
Et tout le monde éclate de rire, comme d’un bon tour qu’on joue au « blaufoué », cette photo que chacun connaît et qui, depuis des années, est devenue l’une des légendes de la rue, la photo qui fixe le temps et les gens dans le vieux quartier de Socradja où le « blanc-grand » est revenu...
Ce fut une belle soirée : je ne sais pas combien de litres de bangui et de bière nous avons bus et je crois bien que nous avons mangé tout l’alocco du quartier. Vers deux heures du matin, après je ne me souviens plus, j’ai sorti mon appareil...

Il me tendit une photo : devant la vieille maison de Kouadio, sous l’apatam de chaume de palmier, la famille et les amis sont réunis, souriants et graves à la fois. Il savent bien que le cliché les fixe ensemble pour une nouvelle éternité. Ils n’en ont pas peur, comme si la première photo contenait déjà une promesse de continuité et, dans une vie difficile, un petit morceau de bonheur...


_____

Banane plantain : la banane plantain est une grande banane (la banane fruit que nous consommons est plus petite) qu’on fait blanchir et qu’on écrase au pilon dans un mortier de bois pour en faire une sorte de purée très compacte qui se présente sous la forme d’un « pain » de couleur orangée : c’est le foutou-banane qui se mange avec une sauce.

Alocco : banane plantain coupée en tranche fine et que l’on fait frire dans de l’huile de palme ; se mange avec une purée de piment ( à utiliser avec modération)

Apatam (se prononce comme tam-tam) : sorte de préau ou de hangar de bois, sans murs extérieurs, recouvert de chaume. On y installe le marché s’il est grand ; petit, il est d’usage de s’y reposer à l’ombre.

Bangui : boisson naturelle et légèrement alcoolisée des régions de palmier dont on extrait la sève. Le bangui, ou vin de palme se boit pur ou allongé d’eau. Il fermente durant la journée.

Canari : petit récipient de terre qui sert de bouteille et permet de garder la boisson au frais.