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 Instant de vie

La petite 

Sergueï

Sergueï

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Un centimètre, c’est si peu ! Si vous regardez une règle graduée ou un mètre de couturière, vous voyez qu'à l’échelle de l’Univers, voire à celle de la Terre, un centimètre, c’est presque rien et pourtant, cela peut tout changer, faisant la tristesse de la coquette qui ne peut plus entrer dans ses jeans et la joie du sportif qui bat son record de saut. Parfois même, un centimètre peut changer la vie, entraîner la misère ou le désespoir.
Tout avait commencé quand le préposé à la toise avait annoncé en baissant le ton comme pour un reproche: 1 mètre 49 ! Trop petite donc, trop petite d’UN centimètre pour prétendre à l’insigne honneur d’entrer dans la noble et prestigieuse administration des Postes, Télégraphes et Téléphones !
« Je suis vraiment désolé, mademoiselle, avait dit l’imbécile, allez ! ce n’est pas si grave. » Pas si grave? quand, à la maison, deux frères, deux sœurs et une mère sans emploi vous attendent, le cœur serré, espérant et priant le Ciel à genoux pour que vous soyez embauchée.

Elle aurait voulu crier, hurler, de chagrin, de haine et de terreur. Mais elle était trop fière, la petite, pour pleurer devant ce crétin. Elle aurait pu plaider, argumenter, expliquer, dire qu’un centimètre, ça ne compte pas, ça ne peut pas compter. Mais, liée par son respect de l’autorité, même quand elle est incarnée par un benêt, et son honnêteté, elle dit simplement « Ah ! bon ? Alors au revoir, Monsieur » et, peut-être aussi, parce qu’elle était bien élevée (quand on est pauvre, il faut être poli ; seuls les riches ont droit à l’insolence et à la muflerie) « Merci, Monsieur ! » Merci à cet imbécile qui venait de lui enlever le pain de la bouche... Pourtant, elle s’était préparée longuement à l’épreuve ; elle avait enfilé sa jolie robe « du dimanche » et surtout, elle avait fait gonfler ses cheveux en coque sur le haut de sa tête. Sous la toise, elle avait étiré de son mieux son petit corps étriqué, elle avait même essayé de tricher en se haussant un peu sur la pointe des pieds. Mais l’imbécile avait l’œil : on ne la lui faisait pas à lui et il avait fermement enfoncé la barre horizontale, au ras du crane. En fait, dans la famille, tous étaient petits ; quand, comme disent les nutritionnistes d’un ton pompeux, on n’ingère pas ce qui convient à la croissance équilibrée d’un enfant – autrement dit, quand on ne mange pas à sa faim – on reste haut comme une botte. La petite le savait : aussi marchait-elle toujours le dos bien droit, ce qui faisait dire au village qu’elle ne se prenait pas pour rien. Et il est bien vrai qu’elle voulait être un jour quelque chose, à défaut de devenir quelqu’un. Dans son île, elle était, comme toute la population, fière et ombrageuse. Ici, l’on a honte de demander, de prier, d’implorer. Si l’on ne peut acheter ce dont on a besoin, on aime mieux le prendre, et même, s’il le faut, le voler que de le quémander ; et de ce vol, personne ne songerait à rougir. La seule honte, c’est de courber la tête, de s’humilier. Ces insulaires ont la nuque bien raide. Ils montrent plus de respect pour le bandit que pour le mendiant. C’est le seul pays, d’ailleurs, où l’on peut être bandit d’honneur. Donc, ravalant sa déception, elle revint au village, sourire aux lèvres, pour montrer aux voisins que tout allait bien. C'est seulement dans sa pauvre maison qu’avec toute la famille elle put verser toutes les larmes qu’elle avait refoulées jusque là. Après avoir séché ses yeux et ses joues, on tint conseil. En fait, les deux garçons étaient trop stupides et les deux sœurs trop jeunes pour avoir quelque avis pertinent. La « petite » et sa mère, seules capables de réfléchir et de décider, recensèrent toutes les possibilités de sortir du tunnel ou, plutôt, du tourbillon qui les emportait. Le tour fut vite fait des amis, des connaissances et des parents utiles. Il n’y avait que ''l’oncle'', en fait, un cousin très éloigné, qui jouissait d’une belle situation sur le Continent et, surtout, avait ''des relations''.
Le téléphone n’existait pas encore au village. Le télégraphe était trop onéreux pour qu'on pût s'y exprimer clairement. Elle rédigea au brouillon sa lettre à l'oncle : toujours digne et fière, elle ne l’y supplia pas de leur envoyer quelque argent pour survivre mais demanda seulement une aide pour obtenir cet emploi qui les sauverait tous. Après en avoir vérifié mot à mot l’orthographe, elle la recopia de sa plus jolie écriture sur le plus beau papier à lettres qu’elle pût trouver.
Et, dès lors, l’on guetta chaque jour le passage du facteur qui avait remplacé le père de la petite sur les routes du canton. Dès que l’heure arrivait, on se jetait sur le seuil de la maison pour savoir s’il portait la lettre attendue.
Un jour enfin, arriva une convocation envoyée par l’Administration : la petite devait se rendre à un nouvel examen au chef-lieu.
Ce jour-là, elle se prépara avec le même soin, enfila la même robe, la seule en fait qu’elle possédât, et fit encore gonfler ses cheveux. Portée par les regards anxieux de toute la famille, elle monta dans le car essoufflé et cahotant. Après deux heures d’un trajet épuisant, elle arriva à l’entrée de l’arène où se jouerait son destin. Le cœur battant la chamade mais le regard fier et ferme, elle repassa sous la toise. L’imbécile, sans doute informé des dangers qu’il encourrait en cas de nouvelle bévue ou, simplement, soudoyé, arrêta, cette fois, la barre au ras de la coque et annonça, souriant et satisfait « un mètre cinquante tout rond, mademoiselle ». La petite, soulagée mais, en même temps, pleine de mépris pour tant de veulerie, le regarda longuement et dit cette fois encore « Merci, Monsieur » avant de sortir à pas lents, sereine, royale mais si heureuse que, sur le trottoir, elle se mit à danser.
Quatre-vingts ans plus tard, ''la petite'' parfois, repensait à l’imbécile qui croyait qu’on ne pouvait devenir employé des Postes sans mesurer au moins cent cinquante centimètres. A ces moments, dans ses yeux s’allumaient parfois des lueurs de rancune, des ombres d’humiliation et son regard se brouillait un peu.