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La nuit porte conseil 

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Un soir, après avoir, pour la nuit, fermé son poulailler, Kevin, assis à sa table de cuisine, lit avec attention une longue lettre qu’il vient de recevoir. Elle le plonge dans une intense réflexion. Il faut dire qu’il n’en reçoit pas souvent, des lettres, Kevin : c’est tout de même une sorte d’événement, qu’il célèbre en se préparant une fricassée de blettes.

La lettre est rédigée dans un langage administratif un peu compliqué, mais Kevin en comprend le principal : une bretelle d’autoroute, financée par l’agglomération pour favoriser l’accès à une future zone d’activités, va traverser ses prés et couper en deux son exploitation.
Il comprend aussi que le président de l’agglomération, qui se trouve être le maire du village, avec qui il a joué aux billes quand ils étaient ensemble en primaire, lui demande plus ou moins son accord, étant bien entendu que, s’il refuse, la bretelle passera quand même, mais ce sera plus compliqué pour tout le monde, et surtout pour lui, qui a déjà bien assez de soucis comme ça.

Kevin considère un instant ses soucis, histoire de passer le temps : célibataire sans enfants, il n’en a, en fait, pas tant que ça, des soucis, aucun associé et peu d’amis, aucun salarié, pas d’apprenti ou de stagiaire, il travaille seul, avec ses vaches, ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons ; il fait un peu de céréales, c’est son père qui a commencé, un peu de colza, un peu de maïs, c’est son grand-père qui a commencé, et passe le dimanche à pêcher ses poissons dans son étang, ou à cultiver ses légumes dans son potager.

Kevin n’a qu’un véritable souci, qui le taraude depuis bientôt cinquante ans : il s’appelle Kevin, et Kevin, ce n’est pas un prénom d’agriculteur, surtout d’agriculteur berrichon de bientôt cinquante ans ; il s’appelle Kevin parce que sa mère ne voulait pas qu’il reprenne l’exploitation familiale, elle voulait qu’il fasse des études et s’en aille en ville, habiter un appartement de Kevin, faire un travail de Kevin pour gagner un salaire de Kevin avec des horaires de Kevin dans une boîte de Kevin. Le jour de ses seize ans, elle lui a offert une cravate de Kevin, pour qu’il s’entraîne, ce qui l’a obligé à entrer au lycée alors qu’il comptait, justement ce jour-là, dans l’euphorie de son anniversaire et du cidre qui allait couler à flots, lui annoncer qu’il quittait l’école.

Son père avait prévu de l’appeler Marcel, comme son père et son grand-père, et avant lui le grand-père de son père, le frère de son arrière-grand-père et leurs deux cousins, il se serait sûrement senti mieux dans sa peau s’il s’était, comme tout le monde, appelé Marcel, mais son père a accepté de l’appeler Kevin pour faire plaisir à sa mère, qui elle-même s’appelait Marie-Chantal (le truc des prénoms n’avait pas marché non plus avec elle).

Kevin sent que ce nouveau souci de bretelle d’autoroute va bien l’emmerder, qu’il va emmerder aussi ses vaches, ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons.

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, après avoir sorti ses vaches, nourri ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons, il met sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette bretelle d’autoroute qui va traverser ses prés et couper en deux son exploitation : vous avez rendez-vous ?
Il n’a pas rendez-vous, mais il était avec le maire à l’école, c’est déjà pas mal, la secrétaire décroche son téléphone et le maire sort de son bureau pour l’accueillir : comment vas-tu... mon ami ? Lui non plus, ne s’est jamais habitué, il manque de pratique, il faut dire que Kevin est le seul Kevin de tout le canton, une sorte de curiosité qui n’intéresse personne, sauf parfois la presse locale, quand, plus désœuvrée que d’habitude, ce qui est rarement possible, elle lui consacre un article, sous l’angle des prénoms bizarres ou des illustres inconnus de notre belle région, ou encore de « ne râlez pas tout le temps, pour d’autres, c’est encore pire ».

Kevin lui explique qu’il a bien réfléchi : il serait peut-être d’accord pour la bretelle, mais le pré de ses vaches sera de l’autre côté, ce qui va lui compliquer la vie.
- Pour les emmener ou les rentrer, ça va aller, je peux faire le tour, mais pour les surveiller, pour aller les voir si jamais, ça va être difficile, et en essence, ça va coûter.
Kevin veut une passerelle.
- Une passerelle ?
- Une passerelle.
Il pourra, avec une passerelle, en vitesse passer à pied de chez lui au pré de ses vaches, leur pré préféré, ni vu ni connu, par-dessus la bretelle.

Le maire, le coup de la passerelle, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

Kevin rentre chez lui, pour s’occuper de ses vaches, ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons ; de ses céréales, de son colza et de son maïs, il y a toujours à faire, il arrive même, en fin d’après-midi, à ramasser dans son potager un rang de pommes de terre.

Le lendemain matin, en rejoignant les bureaux de l’agglomération, le maire s’arrête chez Kevin : c’est d’accord, pour la passerelle.
Il a refait ses comptes, enfin, ceux de l’agglomération, il est plus économique de construire une passerelle que de s’engager dans une procédure contentieuse.
Kevin n’a qu’à passer le lendemain en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État.

Kevin passe l’après-midi au milieu de ses vaches et de ses poules, avec ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons, il va inspecter sa parcelle de maïs et se dit qu’elle sera bien pratique, la passerelle, mais que bon, avec ses vaches, il devra quand même faire le tour, matin et soir, et que ça va être bien compliqué, d’y aller, d’en revenir, d’y retourner et d’en revenir à nouveau, le soir, une fois la journée terminée.
Il n’est plus tout à fait sûr d’avoir envie de passer en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État.

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, après avoir sorti ses vaches, nourri ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons, il remet sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette passerelle qui doit passer par-dessus la bretelle d’autoroute qui va traverser ses prés et couper en deux son exploitation : vous avez rendez-vous ?
- Non, mais c’est rapport à la procédure contentieuse...
Le maire affolé sort de son bureau : mais enfin... cher ami, hier, nous étions d’accords !

Kevin lui explique qu’il a bien réfléchi : il serait peut-être d’accord pour la bretelle, mais faire le tour avec ses vaches, deux fois par jour, ça va lui compliquer la vie.
Kevin veut une passerelle pour ses vaches.
- Une passerelle pour tes vaches ?
- Une passerelle pour mes vaches.

Le maire, le coup de la passerelle pour les vaches, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

Kevin rentre chez lui, pour s’occuper de ses vaches, ses poules, ses deux cochons, son chien, ses chats et ses quelques moutons ; de ses céréales, de son colza et de son maïs, il y a toujours à faire, il arrive même, avant l’apéro, à ramasser dans son potager un deuxième rang de pommes de terre, pour l’hiver.

Le lendemain midi, en revenant, la journée terminée, des bureaux de l’agglomération, le maire s’arrête chez Kevin : la passerelle pour tes vaches, c’est d’accord.
Il a refait ses comptes, qui sont toujours ceux de l’agglomération, il est encore plus économique de construire une passerelle pour les vaches que de s’engager dans une procédure contentieuse.
Kevin n’a qu’à passer le lendemain en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, laquelle, malgré le surcoût engendré par la passerelle, ne sera pas revue à la baisse.

Kevin passe l’après-midi au milieu de ses vaches et de ses poules, avec un seul de ses cochons (l’autre a dû brièvement s’absenter), son chien, ses chats et ses quelques moutons, il va inspecter sa parcelle de colza et se dit qu’elle sera bien pratique, la passerelle pour les vaches, mais que bon, ses vaches, elles boivent, et qu’il n’y a pas d’eau, dans la parcelle : il remplit les abreuvoirs avec une cuve tirée par son tracteur, mais s’il doit faire le tour, ça va être bien compliqué. Il n’est plus tout à fait sûr d’avoir envie de passer en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, même si, malgré le surcoût engendré par la passerelle, elle ne sera pas revue à la baisse.

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, après avoir sorti ses poules, nourri ses vaches, compté ses deux cochons, caressé son chien, ses chats et tondu un ou deux de ses moutons, il noue de nouveau sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette arrivée d’eau dans la parcelle où iront les vaches qui emprunteront la passerelle qui doit passer par-dessus la bretelle d’autoroute qui va traverser ses prés et couper en deux son exploitation : vous avez rendez-vous ?
- Non, mais c’est rapport à la procédure contentieuse...
Le maire affolé sort de son bureau : encore toi... toi ? n’étions-nous hier pas d’accords ?

Kevin lui explique qu’il a bien réfléchi : il serait peut-être d’accord pour la bretelle, mais il doit faire boire ses vaches, amener la citerne avec le tracteur, ça va lui compliquer le travail.
Kevin veut une arrivée d’eau pour ses vaches.
- Une arrivée d’eau pour tes vaches ?
- Une arrivée d’eau pour mes vaches.

Le maire, le coup de l’arrivée d’eau pour les vaches, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain soir, en sortant de table après un déjeuner avec un fournisseur de ronds-points, le maire s’arrête chez Kevin : l’arrivée d’eau pour tes vaches, c’est d’accord.
Il a refait ses comptes, qui sont encore ceux de l’agglomération, en tout cas jusqu’aux prochaines élections, il est toujours plus économique de prévoir une arrivée d’eau pour les vaches que de s’engager dans une procédure contentieuse.
Kevin n’a qu’à passer le lendemain en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, laquelle, malgré le surcoût engendré par la passerelle et l’arrivée d’eau, ne sera pas revue à la baisse, c’est promis.

Kevin rentre ses vaches et ses poules, celui de ses cochons qui est revenu (l’autre l’a prévenu qu’il passait la nuit chez un copain), son chien, ses chats et ses quelques moutons, il fait le tour de son potager et se dit qu’elle sera bien pratique, l’arrivée d’eau pour les vaches, mais que bon, c’est con de dépenser de l’argent pour une arrivée d’eau quand une cuve tirée par un tracteur suffit, creuser une arrivée d’eau, ça va être bien compliqué. Il n’est plus tout à fait sûr d’avoir envie de passer en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, même si, malgré le surcoût engendré par la passerelle, elle est encore et toujours du même montant.

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, après avoir récupéré son deuxième cochon, nourri ses poules, trait ses vaches, attaché son chien, caressé ses chats et tondu un ou deux de ses moutons, il renoue sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette arrivée d’eau à creuser dans la parcelle des vaches qui prendront la passerelle qui passera par-dessus la bretelle d’autoroute qui traversera ses prés et coupera en deux son exploitation : vous n’avez pas rendez-vous ?
- Ben non.
- C’est rapport à la procédure contentieuse ?
- Voilà.
Le maire arrive à ce moment-là d’une réunion avec le sous-préfet, qui est prêt à valider la passerelle : euhhhhh ? mon ami ! hier, n’étions-nous pas d’accords ?

Kevin lui explique qu’il a bien réfléchi : il serait peut-être d’accord pour la bretelle, mais il trouve que c’est con de dépenser de l’argent pour une arrivée d’eau quand une cuve tirée par un tracteur suffit, creuser une arrivée d’eau, ça doit quand même être bien compliqué ?
- Ben non, pas tant que ça.
Kevin veut une passerelle pour son tracteur.
- Une passerelle pour ton tracteur ?
- Une passerelle pour mon tracteur.

Le maire, le coup de la passerelle pour le tracteur, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

Kevin rentre chez lui, pour discuter avec ses vaches, s’entretenir avec ses poules, égorger un de ses deux cochons, jouer avec son chien, ses chats et engueuler ses quelques moutons poilus qui se payent la tête de ses quelques moutons tondus ; il s’occupe de ses céréales, de son colza et de son maïs, il y a toujours à faire, il arrive même à ramasser dans son potager, qui en compte quatre, un troisième rang de pommes de terre, pour l’hiver d’après.

Le lendemain matin, en sortant, sans avoir déjeuné, d’une réunion avec sa secrétaire qui a duré toute la nuit, le maire s’arrête chez Kevin : la passerelle pour ton tracteur, c’est d’accord.
Il a refait les comptes de ce qui reste à l’agglomération, la passerelle pour le tracteur est encore plus économique que de s’engager dans une procédure contentieuse.
Kevin n’a qu’à passer le lendemain en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, que, malgré le surcoût engendré par la passerelle pour le tracteur, on ne reverra pas à la baisse.

Kevin passe l’après-midi au milieu de ses vaches et de ses poules, avec son cochon survivant (l’autre est au saloir, ‘faut pas emmerder Kevin), son chien, ses chats et ses quelques moutons poilus ou tondus qui se font la gueule, il va inspecter une de ses parcelle de céréales et se dit qu’elle sera bien pratique, la passerelle pour le tracteur, mais que bon, faire matin et soir passer les vaches sur la passerelle, et faire passer la cuve tirée par le tracteur pour remplir les abreuvoirs, ça va être bien compliqué. Il n’est plus tout à fait sûr d’avoir envie de passer en mairie pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État, même si, malgré le surcoût engendré par la passerelle, elle est toujours du même montant (et je vous assure qu’elle ne sera pas revue à la baisse).

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, après avoir nourri ses poules, rassuré son deuxième cochon (qui s’inquiète de l’absence de l’autre, dont il n’a aucune nouvelles), sorti ses vaches, détaché son chien, caressé ses chats et sacrifié un ou ses moutons, parce qu’il en a eu marre de l’entendre ricaner, il retourne sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette passerelle pour son tracteur qui passera par-dessus la bretelle d’autoroute qui traversera ses prés et coupera en deux son exploitation : vous n’avez pas rendez-vous, mais c’est rapport à la procédure contentieuse ?
- Affirmatif.
Le maire sort des toilettes en se rhabillant : aaaah, mon ami ! n’étions-nous pas d’accords, hier ?

Kevin lui explique qu’il a bien réfléchi : il serait peut-être d’accord pour la bretelle, mais il trouve que c’est con de dépenser de l’argent pour une passerelle et une arrivée d’eau quand surélever la bretelle suffit.
Kevin veut une passerelle pour sa bretelle.
- Une passerelle pour ta bretelle ?
- Une passerelle pour ma bretelle.

Le maire, le coup de la passerelle pour la bretelle, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

Kevin rentre chez lui, pour expliquer à ses vaches que construire une passerelle pour elles, lui et son tracteur ne sera pas nécessaire, creuser une arrivée d’eau non plus, si c’est la bretelle qui passe sur une passerelle : vous comprenez, les filles ?
Il en discute avec ses poules, avec le cochon qui lui reste, il dépiaute les jambons de l’autre (le premier ne se doute toujours de rien), il tente de convaincre son chien et ses chats, qui en ont entendu d’autres, des vertes et des pas mûres, même, il tond ses quelques moutons encore poilus ; il va jeter un œil à ses céréales, à son colza et à son maïs, il y a toujours à faire, il arrive même à ramasser dans son potager quelques pieds de blettes pour le week-end.
Il se dit qu’une bretelle sur une passerelle, là, juste devant sa ferme, ça ne va pas faire joli dans le paysage, et pour vendre, si un jour il veut vendre, ça va être bien compliqué, alors qu’une passerelle rien que pour lui, comme qui dirait « privative », c’est comme un privilège, et qu’un privilège, ça se monnaie.
Il n’est plus tout à fait sûr de vouloir refuser de passer en mairie le lendemain pour signer deux ou trois papiers, et accepter l’indemnisation qui a été calculée par les services de l’État : c’est toujours ça de pris, que les autres n’auront pas !

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain matin, le maire ne s’arrête pas chez Kevin, pour lui annoncer que la passerelle pour la bretelle, c’est d’accord, le surlendemain, pareil, et le jour d’après aussi, mais son voisin lui apprend, en venant lui acheter un jambon, qu’il vient de passer en mairie signer deux ou trois papiers, il a accepté l’indemnisation calculée par les services de l’État : il vend son terrain ! une bretelle d’autoroute, financée par l’agglomération pour favoriser l’accès à une future zone d’activités, va traverser ses prés et couper en deux son exploitation.

Kevin, en lui emballant le jambon (le cochon rescapé le regarde d’un sale œil) lui fait remarquer que le pré qu’il a vendu, il avait l’habitude de le traverser pour rejoindre son étang : tu sais bien, Marcel, ton grand-père, a autorisé Marcel, mon grand-père, à passer par là, et c’est le seul chemin ! Oui, le voisin s’en souvient, il est désolé : ne t’inquiète point, le rassure Kevin en encaissant le prix du jambon, je vais trouver une solution, ‘faut juste que je réfléchisse.

Il se dit : on verra ça demain, la nuit porte conseil !

Le lendemain, après avoir arrosé ses poules, habillé son deuxième cochon, allumé ses vaches, déposé son chien chez le coiffeur, astiqué ses chats et empaillé un de ses moutons, il repasse sa cravate et va en ville voir le maire, histoire de discuter de cette bretelle d’autoroute qui traversera les prés et coupera en deux l’exploitation de son voisin : vous n’avez pas rendez-vous, mais ce n’est pas rapport à la procédure contentieuse ?
- Oh que si.
Le maire sort du placard en se recoiffant : toi, ici ? quelle passerelle ! quel plaisir !

Kevin explique qu’il veut une passerelle qui passe par-dessus la bretelle pour rejoindre son étang : déplacer l’étang, ça va lui compliquer la vie, et puis, ça va coûter, vu qu’il y a des poissons dedans.
- Une passerelle pour rejoindre ton étang ?
- Une passerelle pour rejoindre mon étang.

Le maire, le coup de la passerelle pour rejoindre l’étang, il ne l’avait pas vu venir : on s’en reparle demain, la nuit porte conseil !

On n’a jamais retrouvé Kevin, seulement sa cravate, dans un champs de céréales. Ses vaches et ses poules ont saisi la justice pour obtenir leur indépendance, on raconte qu’elles habitent désormais dans le Sud-ouest, son cochon s’est tiré, son chien s’est fait adopter par Marcel, le fils du voisin, celui qui travaille au péage, et ses chats n’ont pas bougé, même pendant les travaux : ils habitent maintenant la station-service destinée aux véhicules qui veulent rejoindre la zone d’activités. Le maire l’a fait bâtir à la place du potager de Kevin. La station-service d’en face accueille les conducteurs qui, dans l’autre sens, quittent la zone d’activités et veulent boire un café, ou faire le plein, avant de s’élancer sur l’autoroute. Il a fallu, pour la construire, bétonner l’étang de Kevin. Les gens l’aiment bien, rapport à la cafétéria qui s’y est installée. Pour faciliter la communication entre les deux stations-service, par-dessus la bretelle, on a construit une passerelle. C’est le maire qui a eu l’idée.