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 Romance

La neige sur le Pilat 

Galette

Galette

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Quand je suis sortie du hall de l'immeuble, tout était blanc, les voitures, les monts, la rue, plus de trottoir, plus rien que le froid et le blanc. Mes bottes étaient blanches, c'est ça qui me plaisait, des bottes blanches pour faire crier la neige. Je crois que je n'ai jamais aimé ce silence-là, une absence de vie engloutie dans une seule teinte. C'est là que tout a commencé je crois.
Sous le réverbère, tu m’attendais, tu m’as serré dans tes bras, des bras solides, des bras d’homme jeune, tu sentais le daim. Nous sommes partis en nous tenant la main, ma main froide dans ta main chaude. Tu me tenais fort pour que je ne tombe pas, tu ne riais pas, moi non plus. Arrivés sur le Cour, je suis montée dans le trolley, tu es resté dehors, je t'ai fait un signe discret de la main, tu m'as envoyé des brassées de baisers comme un comédien Dell’arte, sans même un rond de lumière. Je me suis assise et j'ai continué seule, je n'ai vu que moi dans la vitre, je me suis observée minutieusement et je n'ai pas souri.

Pour continuer mon trajet vers l’usine, j'ai écrasé la neige et me suis retournée pour évaluer les marques de mes bottes. Il faudrait que j'étudie encore ce morceau de piano ; mes semelles avaient fait de jolis dessins, ce matin, j'étais la première quelque part.
Ce soir, en rentrant de l'usine, j'irai en ville. Je regarderai les vitrines, j'aurai peur du magasin de porcelaine, j'ai toujours peur de rentrer à l'intérieur et de casser les verres en cristal. C'est tentant le bruit du cristal sur le sol, c'est si fragile. J'accélérerai le pas et tournerai la tête pour voir l'autre côté du trottoir.
Je pousserai la porte de la parfumerie et j'achèterai ce mascara noir en tablette avec la petite brosse en poils de sanglier. Un sanglier qui finit dans une boîte de fard à cils, c'est lui donner une autre vie. Il y a de beaux yeux à maquiller et des moches sangliers. La vie du sanglier est bien faite.
L’esthéticienne me proposera un peu de fond de teint pour mes joues pâles, je l’écouterai. J’aime bien les esthéticiennes, elles savent tout des joues, des lèvres, des yeux, des formes, des ovales, des ronds, elles savent les couleurs, c’est très fort une esthéticienne. Moi, je suis admirative et finalement je me laisserai séduire par une crème auto-bronzante à appliquer à la tombée du jour, c’est poétique une crème sans soleil. Je le fais, je l’applique en lisant la notice. Insister sur les mâchoires et sur le cou, il ne faut pas que ça se voit, c’est si joli le naturel. Je me suis endormie en imaginant les rayons du soleil sur mon sommeil, j’ai bien dormi. C’est ma mère qui m’a vue la première, elle a poussé un cri. Mais comme les mères poussent souvent des cris, je ne me suis pas inquiétée, elle m’a juste dit : « va te regarder dans le miroir, qu’est ce que tu as mis sur ta peau ? ». C’est rien, c’est le soleil que je lui ai répondu. Mais en plus de la couleur, j’avais des virgules. Ça m’allait les virgules, je connais la ponctuation. Le soleil a fondu sur ma peau en attendant que la neige se réchauffe.

Nous allons nous retrouver, toi amie à faire des lettres, moi machine à les frapper. J’aime tes touches, ton bruit de chariot, le vacarme des autres, j'aime cette usine à courriers. Des filles en quinconce et des dizaines de mains jeunes et blanches, ongles en rouge ou pas, cheveux permanentés, laquées ou sans fard, comme moi. Au même rythme, sans compétition mais sans fanfaronnade.
Nous démarrons ensemble, nous arrêtons ensemble, nous prenons la pause ensemble et nous repartons chacune de notre côté. Je te retrouve sur la place aux lampadaires. Ils attendent les amoureux avec leurs grosses lunettes, plus moi.
Le lendemain de ce premier jour d’usine, je pose mes mains sur le radiateur en fonte, j'ai oublié mes gants, quand je n'en perds pas un, je les oublie. J'ai un étourdissement, je me sens mal, j'entends les filles et leurs conversations du matin qui s'éloignent et deviennent inaudibles. L’une d'elles me crie dans les oreilles « ça va pas de mettre tes doigts gelés sur le radiateur ? Assieds-toi ». J'aime entendre crier, je n'ai pas encore perdu connaissance, je ne suis pas dans les fourrés du jardin d'Eden plein de fruits défendus.
« Bois ça », c'est un ordre de café noir qui sent un peu la chicorée. Je n’aime pas la chicorée.
Je bois et ça va mieux. Merci. Elles sont plusieurs à me surveiller du coin de leurs yeux charbonneux. Il est 7h30 et elles sont déjà maquillées comme pour une soirée de gala. Le gala c'est ici. La vie est un gala, elles ont raison.

J’ai pris rendez-vous chez le coiffeur. Il parait que le coiffeur c’est bien, ce sont les filles qui me l’ont dit. Il fait chaud, ça ronronne des bruits de moteur, l’odeur du shampooing et de la laque, ça fait du bien. J’espère qu’on ne me posera pas trop de questions, je suis timide et je rougis facilement et puis je n’ai pas l’habitude d’aller chez le coiffeur. Je préfère la pâtisserie, je m’assieds, je prends un chocolat chaud et je commande un éclair au café et une religieuse au chocolat en même temps, ça fait sourire la patronne. Elle se demande où je les mets. Je les mange Madame.
Je sortirai peut-être transformée en citrouille, une grosse citrouille bien jaune qui se transformera elle aussi en carrosse tiré par des chevaux roux, il en faudrait quatre. Je m’en irai avec toi, loin d’ici et de tout ce froid et ces presque montagnes. Dans ton pays peut-être.
Je prends place sur le siège devant le miroir. On dirait des chaises électriques, elle est où la guillotine ? Je ne ressemble à rien pour passer sur l'échafaud, la serviette tortillée sur le dessus de ma tête. A une reine égyptienne peut-être, Néfertiti ? « On fait quoi avec ces jolis cheveux Mademoiselle ? », je suis prostrée, je ne m'attendais pas à cette question. « Je suggère des anglaises qui tomberaient sur vos épaules, qu'en pensez-vous ? ». Je dis « oui » comme j'aurais dit « non », je ne sais pas, je voudrais m'en aller. « Faîtes comme vous voulez ». Voilà, ça c'est bien comme réponse. Elle a un grand sourire en défaisant ma coiffe de reine.
J’ai cru pleurer en sortant du salon. Je me suis souvenue de la dernière image du miroir. Des anglaises tombantes sur mes épaules. J’étais le chien du clown, déguisée pour je ne sais quelle soirée de charité. Dehors, il n’y avait que la nuit et les néons des vitrines.
C’est bien fait, « comme vous voulez », elle m’a coiffée à son goût, je ressemble à la fille du Docteur March, la brunette, bête et méchante. J’ai envie de crier « Je ne suis pas la fille du Docteur March », mais ça ne se fait pas, alors je me tais.
Aujourd’hui est un autre jour, le deuxième peut-être comme dans le livre de la Genèse, il y eut un deuxième jour. Il fait beau et c’est midi. Le bruit dans l’atelier s’est arrêté. Les filles rentrent chez elles, d’autres s’en vont au réfectoire une gamelle à la main.
J’ai horreur du réfectoire, ça sent le triste et le réchauffé. Je préfère quitter l’endroit pour chanter et penser à toi. Je prends le trolley et je rentre chez nous, je vous retrouve, vous, le piano, nos volets et notre rue, peut-être dans le sens inverse et je vous raconte les minutes qui ont fait les heures. Je vous faire rire un peu et je vous préviens : « Ce soir j’irai en ville, je m’achèterai une robe bleue ».
J'ai les joues rouges parce que j'ai beaucoup travaillé. J'ai travaillé comme j'aime, l'après-midi, par temps de pluie.
Mon travail est impeccablement fignolé. J'y tiens. Je le tends et j'en suis fière. C'est un cadeau que je fais, je me le fais et je le fais à celui qui le reçoit.
Je me tiens droite, je me redresse avec les joues fardées et je donne mon travail bien fait. Je ne souris pas. J'attends. Mes joues reprendront leurs couleurs plus tard. Apaisées.

***

J'aime cette rue, ce vieux quartier, ces marches en pierre usées par d'autres pas. Cet endroit a le charme du passé que j'imagine heureux. J'ai tort sans doute mais je préfère garder le meilleur de mes rêves.
Je suis debout devant la vitrine. Je l'ai déjà regardée plusieurs fois cette robe qui sera un peu courte. Oui, un peu courte peut-être. Je n'ai pas honte de faire voir mes jambes. J'ai 19 ans et je peux faire voir mes jambes, elles sont maigres, mes amies de l’usine les trouvent belles parce qu'elles sont maigres, les leurs sont plutôt grosses, elles n'aiment pas ça. Moi, je frotte mes genoux pour les faire gonfler mais je ne le dis à personne. C'est un secret de beauté à moi, j'en ai d'autres.
Elle a un joli sourire la vendeuse. Elle est jeune, dynamique et convaincante. J'ai essayé plusieurs robes et à chaque fois que je sors de la cabine, un peu gênée et décoiffée par les enfilages, elle me dit de me regarder devant le miroir sur pied. « Elle est faite pour vous, on dirait du sur-mesure, incroyable, faut dire qu'avec votre taille tout va ».
Je ressemble à une gamine et les garçons préfèrent les femmes, même toi.
Tant pis, je serai maigre et je jouerai du piano en écoutant le métronome. Je regarderai mes genoux pour voir s'ils grossissent.
Ça sent le printemps, partout, au travail, dans la rue, dans les arbres, dans le ciel et dans le trolley. Ça sent le printemps. Les oiseaux sont contents. Les touffes d'herbe là-haut sur le Pilat font des tâches brunes sur la neige qui résiste.
Ce soir, je regarde de ma fenêtre les lumières de la ville, derrière les arbres qui éclairent leurs branches, ça bouge, ça vit, quelque part tu es là.
Les étoiles dans les yeux, je me demande où est la mienne. Dis, elle est où la mienne ?
Je ne ferme pas les volets, je ne tire pas les rideaux non plus. Je laisse la nuit avec les étoiles entrer dans ma chambre. Je n'aime pas le noir derrière les paupières, j'aime penser que ça clignote un peu partout parce qu'il y a des âmes qui veillent.
Le bruit me rassure, les lumières des réverbères aussi. Je ne suis pas seule, je suis près de moi.
Le réveil sonne fort, une petite barre métallique cogne contre deux clochettes. Il fait du bruit même quand il ne sonne pas. J'entends ses aiguilles compter le temps. Elles sont phosphorescentes pour donner l'heure la nuit. Mais la nuit, je dors. Si je ne dors pas, je ne regarde pas les aiguilles lumineuses, je pense à toi, là-bas, derrière le Pilat, à la neige qui fond, au trolley demain matin, à l’odeur de ta veste et je me rendors.
Les réverbères sont déjà éteints, le printemps s'annonce dans un ciel pâle. Tu n'es pas là. J'attends que passe le bus, ses roues s'enfoncent dans une boue noire. Parfois, c'est moche le printemps.
J'ai retrouvé une paire de chaussettes sur le Cours Fauriel, avec la fonte, elles réapparaissent, je les appelle mes fleurs de laine. Elles s'agrippent à la neige, moi à mes bottes, ensemble nous ne formons qu'un pour tenir debout, c’est un peu de moi, je les ramasse. Quand les fleurs de laine poussent, l’hiver est fini.

Je travaille. Je pense à toi et aux autres et à des petits plaisirs. C'est rien et beaucoup. Ça remplit ma vie. Je songe à l'été et à nos vacances. Je veux dire aux miennes sans toi. Je n'aurai pas de congés. Ce n'est pas important. Je longerai les rues en chantant « Quand on n'a que l'amour ». Personne ne m'entendra puisque je serai seule avec les arbres qui seront tristes de ne pas être partis. J'irai voir l'esthéticienne qui me parlera de son séjour aux Iles Baléares, à ses conquêtes d’un soir et au goût de la sangria.

Il est 18 heures, toutes les machines se sont arrêtées en même temps, à une note près. Je suis invitée à l’anniversaire de Josée. Elle a vingt ans aujourd’hui. Elle vit seule dans un studio du centre ville. Elle a allumé des bougies, placé des cigarettes dans des pommes de pin. C’est joli. Ce sont des cigarettes à la menthe, elle m’a dit « prends, ça ne peut pas te faire de mal, c’est de la menthe ». J’ai fumé, j’ai bu, elle a soufflé les bougies d’un gros gâteau, pas toutes d’un seul coup mais presque, c’est beaucoup vingt bougies. On a applaudi en chantant avec la tête qui tournait dans les ronds de fumée, elle a parlé de son amoureux qui est amoureux d’une autre, enfin, une histoire un peu compliquée d’amours qui ne se passent pas sur le même tempo, il manque le métronome et la partition. Elle veut prendre la place de l’amoureuse qui ne l’est pas, voilà, c’est ça. C’est une histoire qui ressemble à un feuilleton. Elle nous a raconté le premier épisode. Je n’ai pas parlé de mon amoureux parce que personne ne me l’a demandé. J’ai juste fumé et je suis sortie dans la nuit avec plus d’étoiles dans les yeux que dans le ciel, Saint-Etienne ressemble à une ville du Sud avec des crassiers en plus. C’est bien les anniversaires.
Les joies comme les peines sont parfois immenses, elles entrent par une porte et font un dégât inouï à l’intérieur. Je n’ai jamais vu cette porte, est-elle large ou étroite, je ne sais pas. Il y a des interrogations qui restent avec le point dont elles ont héritées. On peut le placer dans tous les sens, la question s’obstine et la réponse se fait attendre.

Ce soir, ça a sonné derrière la porte. On n’attend personne à la maison. Mon père a dit : « je vais ouvrir ». Il ouvre toujours, à n’importe qui et à n’importe quelle heure. C’est toujours pour lui. Il est chef d’orchestre.
Là aussi c’est pour lui. C’est toi. Tu es accompagnée. Je ne dis rien, tu as l’air si gêné. C’est une femme qui te suit. Une vraie femme avec des jambes de femme. Je me retire dans la cuisine, je plie un torchon, je range une tasse. J’essuie une petite cuillère. Je déplie le torchon. J’ai fermé la porte derrière moi, je crois que j’ai disparu un moment. Je crois.
J’irai seule à l’usine, tu ne me feras plus de signes de comédien italien sur le trottoir. Moi, je continuerai à prendre le trolley, à jouer du piano avec le métronome, à retrouver les filles de l’usine, à souffler les bougies d’anniversaire et à faire le clown derrière la vitre, je rentrerai dans le magasin de porcelaine et j’achèterai des cigarettes à la menthe. Il faut que j’oublie l’odeur de ta veste.