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Aurore Begue

Aurore Begue

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Bien sûr, quelque chose a basculé le jour où je l’ai fait.
Bien sûr, je ne me suis pas rendu compte. Comment aurais-je pu imaginer à quel point, après, bien que le monde ait semblé être resté le même, tout allait être bouleversé ?
Je n’avais que douze ans quand c’est arrivé, je suppose que cela adoucit un peu les choses… J’étais une gamine un peu lambda, une petite fille imparfaite qui essayait juste de se faire remarquer de sa mère, tout en étant obligée de se conformer à ses exigences, aux choses qui étaient importantes voire essentielles pour elle – comme n’avoir que des 10/10, toujours finir son assiette, ne pas rentrer de l’école avec un trou aux collants ou un élastique en moins, dormir à 20 h 30 tapantes tous les soirs et ne jamais, JAMAIS parler de son père – sans y arriver tout à fait.
Peu importait, sans doute, que les antidépresseurs aient rendu ma mère si étrangement floue et distante ; peu importait que je l’aie entendue faire l’amour avec ses amants à longueur de nuit ; peu importait que mon père eût été mort. Je n’avais qu’à sourire quand même, voilà tout. Je ne dis pas tout cela pour me trouver des circonstances atténuantes… Enfin, peut-être bien que si, après tout ?
Je n’étais pas vraiment une enfant malheureuse ou maltraitée, j’avais simplement du mal à trouver ma place, et les nombreux hommes que je croisais au petit matin devant un café, ou bien assis sur mon canapé lorsque je revenais de l’école, ne faisaient que renforcer ce sentiment latent d’incompréhension du monde dans lequel je vivais.

Nous habitions dans la maison même où j’étais née, pas si moche et pas si petite, mais avec tout de même ce quelque chose qui transpirait l’ennui et la résignation. Peut-être cela venait-il du papier peint – sa couleur un peu passée, les lambeaux aux endroits où notre chat avait décidé de laisser les preuves de sa rébellion –, peut-être du canapé par-dessus lequel ma mère étendait des couvertures colorées pour cacher la misère, ou bien de l’odeur perpétuelle du tabac froid, ou encore du fait que les maisons qui nous entouraient étaient de taille et d’aspect exactement identiques à la nôtre ? Cela me fascinait et m’oppressait à la fois.
Je me demandais s’il n’était pas possible qu’un jour je me réveille dans une autre de ces maisons à la constitution similaire, dans un autre lit que le mien, avec des gens qui se comporteraient comme si j’étais leur enfant, comme si j’avais toujours vécu là – ce que je ferais alors.
J’y réfléchissais souvent.
J’avais listé tous nos voisins proches, années après années. Je me disais qu’il était impossible, par exemple, que je reste dans la maison de droite, celle de ce vieux couple qui dégageait cette odeur typique des personnes âgées, ce mélange de renfermé, de naphtaline et d’eau de Cologne.
En revanche, la vie chez mes voisins de gauche m’apparaissait idyllique. Y vivait Simon, que je connaissais depuis l’école primaire, un gamin blond et enjoué qui, sans être un ami, acceptait parfois de jouer avec moi. Car oui, est-il besoin de le préciser, je n’étais pas ce que l’on peut appeler une fille populaire. Je cumulais trop, sans doute, entre mes cheveux presque roux, ces robes à l’ancienne que me faisait porter ma mère, mes bons résultats en classe et cet air distrait et rêveur que j’affectionnais et qui me faisait, la plupart du temps, répondre « Quoi ? » à n’importe quelle question posée.
Mais plus que tout, je payais le tribut d’être une bâtarde. La fille dont personne ne savait qui et où était le père. La fille de Sophie L., cette pute, la femme sur qui « y’a que les trains qui ne sont pas passés ». J’avais beau ne pas comprendre vraiment le sens de cette phrase que j’avais entendue ou surprise venant des autres, je sentais bien, au ton employé pour en parler et à l’air dégoûté des gens qui semblaient la cracher et non la dire, que c’était mal. Et surtout, je savais bien – même si je ne faisais pas le lien – que ma mère pratiquait, trop et avec trop de monde aux yeux de tous, le sexe. Cette chose qui avait l’air à la fois si excitante, si importante – comme contenant un secret –, et si mal perçue, si dégoûtante.
Simon était donc un enfant gentil. Poli. Je le soupçonnais de se sentir parfois obligé de jouer avec moi, par charité chrétienne, mais au fil des années, il me semblait que nous avions fini par acquérir une sorte de complicité entre voisins. Ses parents paraissaient tout droit sortis d’une de ces pubs pour céréales où la famille au complet sourit à la vie d’une manière quasi indécente. Même avec ma mère, ils étaient courtois, souriants, presque affables, allant jusqu’à lui rendre parfois de petits services pour des histoires de clés, de réception de colis, ou de « Suzanne à aller chercher à l’école ».
Cela m’était arrivé quelques fois de dîner chez eux et je restais toujours à moitié muette pendant le repas, tant cela me paraissait étrange et incongru que des adultes dialoguent à ce point-là avec des enfants, comme si notre avis leur importait vraiment. Et puis ils riaient.
Quand elle riait, la mère de Simon était incroyablement belle. Ses fossettes se creusaient, ses yeux se plissaient et brillaient alors d’un tel éclat, c’était quelque chose que je n’avais jamais vu chez ma mère. Jamais. Lorsque parfois elle me posait quelques questions, avec ce ton chantant et bienveillant, j’avais soudainement l’impression de vivre dans une comédie musicale des années soixante.
La mère de Simon disait que j’avais une jolie voix, de jolies boucles.
La mère de Simon ne couchait qu’avec le père de Simon, du moins je le supposais.
La mère de Simon était ma mère rêvée.
Et puis il y a eu ce 23 mars.

Tout a commencé de manière habituelle : je me suis préparée pour l’école, j'ai sagement pris mon petit déjeuner et je suis rentrée sans faire de bruit dans la chambre de ma mère qui dormait à côté d’un homme que je ne connaissais pas, de son sommeil lourd et cotonneux provoqué par les antidépresseurs.
J’avais d’ailleurs, dans un tiroir secret, un carnet où je faisais la liste des hommes que ma mère ramenait dans son lit pour un soir ou quelques nuits. Mon exercice préféré consistait à leur trouver des surnoms, diminutifs ou autres adjectifs drôles censés les définir au mieux. Il y avait celui qui se baladait nu dans notre maison et qui faisait comme si je n’existais pas (Mister Zizi) ; celui qui avait dormi chez nous quelques nuits et qui m’adressait toujours un sourire un peu gêné quand il me croisait, comme si j’étais porteuse d’une maladie contagieuse (Rictus) ; celui qui avait le crâne luisant et était si grand qu’il m’effrayait (Géant Vert) ; celui qui m’a laissé le plus mauvais souvenir, cet homme moustachu avec ce drôle de regard qui avait insisté une fois pour me faire un massage en prétextant que mon cartable trop lourd devait m’avoir endolori les épaules, et que j’avais laissé faire jusqu’à ce qu’un sursaut salvateur me fasse m’excuser et partir en courant – cette bosse dure sous son pantalon, je savais ce que c’était, je savais que ce n’était pas normal ! – (Pervers Pépère) ; celui qui avait vécu quelques semaines chez nous, avec son air d’adolescent pas fini, qui fumait ces cigarettes roulées à l’odeur étrange et que je faisais rire sans trop savoir pourquoi (Ravi de la Crèche) ; celui à qui j’aurais pu m’attacher, qui semblait me considérer comme une vraie personne et qui ressemblait tellement au père que j’aurais voulu avoir (Charles Ingalls) ; et puis tant d’autres, ceux que je croisais à peine et qui roulaient des pelles à ma mère sous mes yeux alors que j’essayais d’avaler mes céréales, ceux que je ne croisais même pas et dont j’entendais seulement la voix, derrière les gloussements et les cris de ma mère, la nuit.
Je suis allée à l’école à pied, comme toujours. J’ai eu un seize sur vingt, ce qui m’a fait me dire que j’allais avoir droit ce soir-là au monologue habituel de ma mère (« Je sais que tu peux faire mieux, ce n’est pas suffisant ») et plus tard, rien que de très normal, j’ai eu droit aux moqueries d’un de ces gamins pour qui le seul plaisir à l’école consistait à humilier plus faible que lui.
C’est à 14 h 30 que la situation a pris un tour inattendu. En plein milieu du cours de physique/chimie, la directrice est venue interrompre notre professeur et m’a demandé de bien vouloir venir dans son bureau : « La classe est finie pour toi aujourd’hui, Suzanne. » J’ai haussé les épaules, rangé mes affaires dans mon sac à dos et je l’ai suivie.
Je ne savais pas encore que tout allait découler de cet instant-là, les mains dans les poches de ma robe verte, la tresse qui sursautait sur mon cartable alors que je suivais le corps long et mince de la directrice dans le couloir. Pour ne pas trop réfléchir ou avoir peur, j’ai fait une liste mentale de tout ce que je détestais dans cette école (la plupart des autres enfants, M. Philipin, le professeur de maths, la peinture de la salle de classe 201, les paupiettes de veau de la cantine…). Une fois dans le bureau, la directrice m’a annoncé que ma mère avait eu un accident « pas grave, a priori juste une jambe cassée ».
J’étais debout devant elle, les mains dans mes poches, je regardais le drôle de grain de beauté qu’elle avait sur le menton quand elle l’a précisé, et je ne sais pas trop quel sentiment, du soulagement ou de la déception, l’a alors emporté.
Et puis on a frappé à la porte, et elle était là.
La maman de Simon. Venue pour moi.
Son gilet à fleurs et son sourire ont semblé illuminer la pièce.
— Ta mère m’a prévenue depuis les urgences, ma douce. Je vais t’emmener la voir, d’accord ? Tu ne t’inquiètes pas trop, au moins ?
Je lui ai donné la main et j’ai souri.
— Tu es toute décoiffée, ma jolie, laisse-moi arranger ça.
De la boîte à gants de sa voiture, elle a sorti une petite brosse et a commencé à la passer doucement dans mes cheveux. Ça a fait naître une sensation étrange en moi, c’était quelque chose d’à la fois apaisant et de terriblement douloureux qui m’a donné envie de pleurer – pourquoi était-ce elle qui faisait ça et pas ma mère ? Pourquoi ?
Elle a tourné mon visage vers elle et a souri tout en soupirant.
— Tu as de si jolis cheveux… Tu sais quoi, Suzanne ? Ne le répète pas, mais j’ai toujours voulu avoir une petite fille, une jolie fille comme toi. Mais quand j’ai accouché de Simon, il y a eu des complications et… Bref, je n’aurai jamais de deuxième enfant.
Le coin droit de sa bouche s’est relevé, comme en signe d’excuse pour sa confession et puis elle a replacé une de mes mèches rebelles derrière mon oreille.
Plus tard, nous sommes finalement revenues de l’hôpital sans ma mère, qui devait rester la nuit en observation pour une complication obscure. Je jubilais presque intérieurement, les mains sagement posées sur ma robe verte, la présence rassurante de la mère de Simon à côté de moi, pendant ce trajet qui nous ramenait chez elle. J’ai fait la liste de toutes les nouvelles jolies choses qui allaient pouvoir se produire dans cette maison (manger un bon repas, poser les questions auxquelles je n’ai jamais eu de réponses, dormir sans entendre des adultes faire l’amour ?…) et quand j’ai vu Simon venir nous accueillir juste devant la maison, j’ai ressenti de l’étonnement.
Comment avais-je pu l’oublier ? Comment avais-je pu penser qu’il n’y aurait toujours que la maman de Simon et moi ?
Nous avons eu le droit de jouer un peu dans le jardin avant l’heure du repas. Simon était adorable avec moi, vraiment. Je suppose qu’il pensait que j’étais angoissée ou triste. Il commençait à faire vraiment bon et il y avait dans leur jardin ces arbres qui ressemblaient à des cerisiers en fleurs. On a joué au ping-pong sous le saule pleureur. Puis on a bu du jus d’orange assis sur les marches du perron en sentant l’air autour de nous se rafraîchir. Je lui ai demandé s’il lui arrivait de regarder les étoiles ou le ciel, du toit du garage, comme moi je le faisais souvent depuis peu. Il a secoué la tête et je lui ai montré comme c’était facile de monter dessus en grimpant sur le muret de derrière.
Avec ma robe, ce n’était pas très pratique, mais je me suis débrouillée et j’ai semblé l’épater, je m’en souviens. Il riait, ses yeux gris pétillaient, et moi je me disais : Quand même, il ressemble à sa mère ! et mon cœur se pinçait.
Je ne sais pas pourquoi, peut-être pour me changer les idées, ou bien pour m’épater à son tour, il a voulu essayer de grimper plus haut, sur le toit en pente.
C’était son idée. À cheval derrière lui, je pouvais voir son dos, l’inscription sur son tee-shirt, les mèches blondes sur sa nuque. Au fond de moi il y avait presque une envie de me serrer très fort contre lui, peut-être même de l’embrasser.
Mais ça n’est pas ce que j’ai fait. Ça n’est pas l’envie qui a gagné.
Je ne sais pas ce qui m’a pris, ça n’a duré que quelques secondes, même pas interminables, non. Il m’a suffi de tendre brusquement les bras devant moi et c’était fait.
Il n’a pas crié, en tout cas je ne m’en rappelle pas. Je me souviens juste du bruit terrible de son corps touchant terre, et de la drôle de position de son visage et de sa jambe droite, par terre, sur l’herbe et les pétales roses du jardin.
Le cri est venu quelques minutes plus tard – un cri de mère –, alors que moi, j’étais toujours assise à cheval sur ce toit si haut en pente, que je ne ressentais plus rien, que je ne comprenais plus rien, et que ma seule pensée était que ce soir-là, je dormirai bien chez la mère de Simon.
Et pas Simon.