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 Drame Famille Suspense

La maison de Tobias 

Wen

Wen

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37 voix


Dans un pays chahuté par les vents du nord et les embruns de l’ouest, il existe une ville. Cette ville est la plus grande ville du pays. Elle est urbanisée, moderne et dispose de toutes les infrastructures nécessaires à la vie d’une grande ville bien ancrée dans l’année 1932. Les automobiles parcourent les rues en plus grand nombre que les fiacres et l’eau courante et l’électricité sont disponibles dans la plupart des maisons et des immeubles. La plupart des constructions sont des immeubles particuliers où des familles respectables habitent avec leurs gens et leurs propres réserves de charbon.
Dans cette ville, il existe un quartier qui jouxte le quartier des banques. Dans ce quartier, il y a une rue. Et dans cette rue, où se dresse une succession de maisons remplies de familles respectables habitant avec leurs gens et leurs propres réserves de charbon, il y a la maison de M. Hans Henrik David Bohr.
La maison de M. Hans Bohr est une maison impeccablement tenue. Sa femme, Mme Karen Christentze Bohr née Dinesen, met un point d’honneur à tenir sa maison comme son mari le souhaite. Cela vaut aussi pour l’éducation de leurs enfants. Car dans cette maison, il y avait trois enfants. En fait, plutôt quatre pour être tout à fait précis.
M. et Mme Hans Bohr avait trois filles. Rikke, Caroline et Kathrine. Elles étaient toutes les trois absolument sublimes et faisaient la fierté de leurs parents. Tout particulièrement de leur père qui ne manquait jamais une occasion de montrer à leurs invités, peu nombreux il est vrai, à quel point Rikke excellait au violon, Caroline en récitation de passages entiers de livres constituant de saines lectures pour des enfants de cet âge, et Kathrine, la plus petite, en arts plastiques. Cette dernière en effet, malgré la désapprobation de son père, choisissait régulièrement de délaisser les exercices et devoirs imposés par sa condition et la gouvernante, pour se laisser aller à peindre de grandes feuilles avec des multitudes de couleurs. Bien que selon lui cette activité ne pouvait être la base d’un quelconque apprentissage utile dans la vie d’une jeune fille respectable d’une famille tout aussi respectable, M. Hans Bohr la laissait faire, pour autant que l’ensemble de ses devoirs et obligations avaient été accomplis préalablement, bien entendu.
Le quatrième enfant était Tobias. C'était le fils d'Astrid la femme de chambre. Personne n'avait jamais su qui était le père et elle n'avait jamais voulu dire quoi que ce soit à ce sujet. M. Hans Bohr, dans sa grande mansuétude, lorsque ce malheur survint, décida alors de garder l'enfant à la maison en compagnie de ses filles. Il suivait exactement les mêmes enseignements que les filles de M. Hans Bohr et il était soumis à la même discipline et devait se soumettre aux mêmes exigences. Lorsque M. et Mme Hans Bohr recevaient des invités, il n’était naturellement pas convié à montrer ses capacités en chant, capacités qu’il développait néanmoins régulièrement avec le professeur de chant des filles.

Si M. Hans Bohr tenait à avoir une maison impeccable, c’était avant tout une question de rang. Il travaillait dans une des banques proche de son domicile et avait un poste important. Suffisamment important en tout cas pour considérer que sa maison devait être impeccablement tenue par sa femme et ses gens.

En vérité, Hans Bohr terrorisait complètement toute la famille. Ses filles et Tobias étaient totalement terrorisés chaque fois qu’il rentrait et qu’il procédait à l’inspection de la maison. Sa femme Karen le laissait faire. Impuissante. Elle avait depuis longtemps compris que sa place se résumait à passer derrière les domestiques pour vérifier que le travail était fait et que la maison était bien tenue.
Un soir, Hans Bohr revint un peu plus tôt que d’habitude et dès qu’il passa le pas de la porte, un frisson passa le long de l’échine de chaque membre de la maison. Les murs eux-mêmes furent parcourus par ce frisson. Astrid, la femme de chambre, le sentit bien mais mit cela sur le compte d’une rafale de ce fichu vent du nord qui glaçait tout et tout le temps.

Comme chaque soir, M. Hans Bohr exigeait que chaque personne de la maison se trouva dans l’entrée de la maison lorsqu’il passait le pas de la porte. Tout le monde l’attendait chaque soir à dix-huit heures dix précises mais ce soir, il arriva à dix-sept heures cinquante pour une raison totalement inexpliquée.
Lorsqu’il ouvrit la porte, constatant que personne n’était là pour l’accueillir, il fit retentir dans toute la maison un appel de sa voix la plus forte et la plus grave.
Le son se fit entendre dans chaque recoin des différents étages de la maison et résonna dans chaque brique de chaque mur.

Rikke, Caroline et Kathrine se présentèrent au côté de leur mère dans les secondes qui suivirent. Astrid tentait désespérément de trouver Tobias. Quelques minutes plus tôt, Mme Karen Bohr lui avait confié la mission de remonter quelques seaux de charbon de la réserve située au sous-sol. Elle l’avait entendu descendre mais ne l’avait pas entendu remonter. Astrid, la femme de chambre, sa mère, n’avait entendu ni l’ordre de Mme Karen Bohr, ni son fils descendre au sous-sol et pensait qu’il se trouvait probablement dans sa chambre à l’étage en train de travailler son chant.

La porte d’accès au sous-sol se trouvait dans l’entrée tant et si bien que Tobias devrait surgir des entrailles de la maison avec ses seaux à la main exactement en face de M. Hans Bohr. Il aurait probablement des traces de charbon sur le visage et sûrement les mains noires. Il n’aurait d’ailleurs probablement pas encore remonté ses manches ce petit souillard, se dit-elle silencieusement.
C’était totalement inacceptable pour Mme Karen Bohr. D’ailleurs Rikke serait sûrement de son avis, pensa-t-elle. De toute façon, elle ne l’avait jamais aimé ce bâtard. D’où venait-il d’abord ? Il ne pouvait pas avoir le même sang que ses filles, il avait les yeux verts.

A l’appel de M. Hans Bohr, chacun se mit en ligne le plus prestement pour accueillir le maître de maison. Il ne manquait plus que Tobias.

Astrid imagina un instant prendre la parole et tenter de trouver une excuse à son fils mais un simple mouvement de main de la part de Mme Karen Bohr lui scella la bouche. Tout en se déplaçant astucieusement, elle expliqua alors à son mari qu’elle l’avait envoyé faire une course auprès d’une de ses amies. Il avait surement dû flâner en route.
Pendant qu’elle délivrait son mensonge, mais elle était bien la seule à savoir que c’en était un, elle ferma le solide loquet qui verrouillait de l’extérieur l’accès au sous-sol. Dans quelques secondes, M. Hans Bohr aurait donné son chapeau et son pardessus à Astrid puis il se retirera dans son bureau pour y fumer sa pipe avec son verre d’aquavit Aalborg. La porte de son bureau est capitonnée et il n’entendra pas l’enfant remonter.
Et c’est exactement ce qui se passa. Sauf que l’enfant ne remonta pas.
Quelques minutes plus tard, peu avant que ne sonne l’heure du souper à dix-neuf heures trente précises, Mme Karen Bohr ouvrit la porte et descendit voir ce que pouvait bien fabriquer Tobias. Elle ne le vit pas. Elle ne vit que le seau chargé de charbon qu’il avait posé au bas des marches remontant du sous-sol. Elle chercha un peu dans les recoins de la cave mais ne vit rien. Elle l’appela et n’obtint pas de réponse.
Alors Mme Karen Bohr remonta les escaliers en agrippant le seau de charbon et laissant celui qui était vide et renversé près du tas de charbon, juste en-dessous du soupirail. Elle arriva dans l’entrée et referma la porte d’accès au sous-sol. Elle remit le solide loquet et alla apporter le charbon près du poêle dans la cuisine dans lequel Astrid puiserait pour alimenter suffisamment le feu et faire chauffer toute la maison.
Puis tout le monde se mit à table. Sauf Astrid évidemment. Elle servait le dîner et regardait par la fenêtre de la cuisine régulièrement pour voir si son Tobias revenait. Mais il ne revint pas.
Ce soir-là, une odeur particulière flotta dans toute la maison. M. Hans Bohr s’en plaint à sa femme le lendemain matin, puis repris son manteau et son chapeau et se dirigea vers son bureau à la banque. Comme tous les matins.

Malgré les déclarations à la police et les recherches qui furent conduites dans toute la ville, Tobias ne fut pas retrouvé. C’était une grande ville, chahutée par les vents du nord et les embruns de l’ouest. Et comme toutes les grandes villes, elle possède des mystères impénétrables et des disparitions inexpliquées. Surtout avec tous les canaux de navigation et les mauvaises rencontres qu’un jeune homme égaré pouvait faire du côté du port de marchandises.
Même M. Hans Bohr fut interrogé, rendez-vous compte de l’effet à la banque ! La police conclut rapidement à une fugue. Et Tobias fut rapidement oublié. Astrid, sa mère, mourut peu après d’une maladie inexpliquée pour M. et Mme Hans Bohr. Elle passait son temps à pleurer et à regarder par la fenêtre. Elle en avait perdu le sens des vraies priorités et ne pouvait plus servir correctement les intérêts de la maison qui se devait, particulièrement après une telle histoire humiliante, d’être toujours aussi impeccablement tenue. Elle ne fut gardée au sein de la maison qu’eut égard à son ancienneté et l’attachement tout particulier que monsieur avait pu avoir pour elle par le passé. Quelques mois plus tard, elle s’éteignit seule dans son lit, en pleine journée après plusieurs jours où elle avait été plus souffrante que les autres jours.

Rikke, Caroline et Kathrine, les trois filles firent quelques études mais M. et Mme Hans Bohr s’employèrent surtout à leur faire contracter de beaux et profitables mariages. Ce qui fut le cas.

La guerre de 1940 arriva et lorsqu’elle fut terminée, M. et Mme Bohr furent condamnés pour avoir fait des affaires avec l’occupant et moururent rapidement en prison. Leurs trois filles les oublièrent rapidement, ne souhaitant pas importer dans leurs propres familles les tribulations infamantes de M. et Mme Bohr. Rikke continua cependant d’avoir une pensée pour son père bien-aimé bien après qu’elle soit montée sur le bateau l’emmenant avec son mari et ses propres enfants vers un pays d’Amérique du Sud où ils recommencèrent une nouvelle vie, et oublièrent les souvenirs d’une vie et la maison familiale, laissée à l’abandon.

Presque soixante-dix ans plus tard, Niels Sidsel et sa femme Karine emménagèrent dans la maison. Avec l’arrivée de leur deuxième enfant, ils avaient réussi à trouver cette aubaine à un prix défiant toute concurrence. C’était une maison sur trois niveaux avec une cave que les précédents propriétaires avaient condamnée. Personne n’avait jamais su pourquoi, leur avait dit l’agent immobilier. Mais s’ils le souhaitaient, continua-t-il, ils pourraient bien évidemment faire desceller les lourds étais qui avaient été fixés en biais contre la porte, puis coulés dans du béton ferraillé. Le soupirail également avait été condamné de l’extérieur.

Malgré les demandes répétées de Karine et Niels, l’agent immobilier n’avait pas pu, ou voulu, leur en dire plus sur les anciens propriétaires. Il savait seulement que la maison était inoccupée depuis de nombreuses années et que les anciens propriétaires avaient connus des malheurs familiaux qui avaient, semble-t-il, précipité leur choix de partir s’installer dans une autre ville d’un autre pays.

Karine et Niels s’installèrent et firent quelques travaux d’aménagement des différents étages. Ils vécurent heureux pendant de douces et longues années. Karine tomba même enceinte une troisième fois et donna naissance à une troisième petite fille.
De manière très originale, car ce prénom était légèrement passé de mode, ils décidèrent de la prénommer Kathrine. Avec ses deux sœurs, Rikke et Caroline, elle allait pouvoir s’amuser très très vite, grandir et s’épanouir dans un cadre familial idéal.
Quelques années plus tard, lorsque Kathrine marchait, parlait et demandait moins d’attention, Niels décida qu’il était décidément idiot de gâcher de la place dans une telle maison, dans une telle ville, dans un tel pays où les mètres carrés étaient devenus tellement précieux et chers. Le sous-sol, se dit-il, fera une parfaite annexe et peut-être même sera-t-il possible d’y entreposer leurs vélos et tout ce qui encombrait une pièce entière du rez-de-chaussée. Cela permettrait de la libérer complètement et ainsi lui donnerait l’opportunité de faire enfin la salle de musique que ses filles lui demandaient avec insistance depuis des années.

Il appela un entrepreneur de sa connaissance pour qu’il puisse faire une évaluation du coût des travaux nécessaires pour accéder au sous-sol et, ensuite, sa réhabilitation.
Le rendez-vous était pris pour dans quelques jours.

Il ne me restait donc plus que quelques jours à être enfermé dans cette cave où je me suis assommé en tombant dans les escaliers, il y a presque quatre-vingts ans maintenant. Le charbon continua à être déversé dans la cave par le soupirail. Livraison après livraison, supervisées par Mme Karen Bohr, femme de M. Hans Bohr, amant de ma mère Astrid durant des années jusqu’à ce que sa femme s’aperçoive que j’avais les yeux verts, je suis mort, enseveli par le charbon.
Beaucoup de familles se sont installées dans la maison et M. et Mme Hans Bohr depuis, et je me suis trouvé des amis. Je me suis bien amusé avec eux. Je jouais régulièrement avec les enfants. Les grands par contre, les parents, ils n’ont jamais aimé jouer avec moi. Je crois que je leur fais un peu peur. C’est pour cela qu’ils m’ont enfermé de nouveau dans le sous-sol, il y a déjà longtemps maintenant.
Mais je vais pouvoir sortir, j’ai entendu le papa en parler avec sa femme l’autre soir. Il veut se servir du sous-sol et il va donc ouvrir la porte et défaire le loquet.
Je suis très content. Je vais pouvoir recommencer à jouer avec Rikke, Caroline et Kathrine. J’aime bien Caroline et Kathrine, mais je crois que Rikke ne m’aime pas beaucoup.

Quant à leur maman, Karine elle s’appelle je crois, j’ai très envie de faire sa connaissance et de lui parler dans sa tête comme j’ai appris à le faire avec les précédents habitants.

Je suis sûr qu’on va bien s’amuser tous les deux.