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 Drame Instant de vie

La Fin de la Fureur 

Keen Tarosky

Keen Tarosky

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Comment t’expliquer ça ? C’est un vide. Un vide qui t’aspire, oppressant. Une envie de hurler, souvent. Mais parfois je dois avouer que c’est terriblement apaisant aussi. D’une absolue tranquillité. Enfin c’était bien mieux avant, c’est sûr, qu’est-ce que tu crois ?
La bombe est le tout dernier bruit que j’ai entendu. Ensuite les gens se sont mis à courir, à gesticuler, leurs visages déformés par la peur. Des hommes étaient en pleurs, des femmes, hébétés. Les gyrophares des ambulances balayaient l’obscurité. J’avais un éclat de verre planté dans le bras, du verre de la vitrine du disquaire, au coin. Le disquaire, ouais, quelle ironie ! Tous ces disques brûlés. Toute la musique que j’ai perdue, moi, pour toujours.
Imagine-toi dans l’espace, tiens, à flotter dans une capsule et voir en bas la terre imploser et disparaître sous tes yeux dans un silence qui ne veut plus finir. Pas tout à fait le silence, d’ailleurs. Il y a un son. Un bruit blanc. Un sifflement très léger. Je ne suis pas sûr qu’il existe vraiment. Ce n’est peut-être qu’une création de mon esprit. Sa conception à lui du silence. Ou alors un cri. Le refus désespéré qu’il en soit ainsi.
Et il y a eu des morts, oui. Je devrais peut-être considérer que j’ai eu de la chance, mais je ne peux m’y résoudre, tu comprends ?

Je ne m’y suis pas habitué tout à fait encore, tu sais, quand quelqu’un vient me parler dans la rue, je lève les yeux, je dis « quoi ? » et la personne répète mais ça ne sert à rien. Alors je finis par lui dire que je n’entends pas. Je montre mon oreille, la gauche, je ne sais pas pourquoi, et je dis que je n’entends pas.
Il va falloir que j’apprenne ce langage, là, avec les mains, mais j’hésite encore. Il ne sert à communiquer qu’avec ceux qui sont comme moi. Il nous exclue autant qu’il nous rassemble. J’ai l’impression que si je m’y mets, si je suis les leçons, ce sera terminé. J’aurai définitivement accepté. Je ne pourrai plus revenir en arrière.
Pourtant je sais, je sais bien, l’espoir n’est pas une perspective. Les regrets stériles, plutôt, oui. Que cette bombe ait explosé. Qu’elle ait existé. Et les morts. Il y avait des cadavres sur le trottoir. Il y avait des morceaux de chair dans des flaques de sang, des corps méconnaissables. Je n’étais pas prêt à contempler tout ça.

J’ai revu les autres. Une seule fois. C’est terminé maintenant. On n’avait pas grand-chose à se dire. Clarisse pleurait. Réduits au silence, eux aussi.

Mes sens vont gagner en acuité à ce qu’il paraît, enfin ceux qui me restent. Déjà mon attention est plus grande, aux odeurs et aux images, mes repères fondamentaux. Je suis tout particulièrement sensible aux regards. Ils semblent me dire un peu de ce qui se cache derrière les crânes et derrière ces mots que je n’entends plus. Cette fille, par exemple, avec son manteau bleu-marine, assise de l’autre côté de la rue, son regard figé, braqué sur moi. Elle semblait abrutie par le choc, elle ne bougeait plus. Bien vivante, pourtant, et ses yeux dans les miens. Il me semblait entendre ce qu’elle pensait alors et j’y étais particulièrement attentif, malgré ce morceau de verre planté dans mon bras. Ils l’ont extrait sur place. Des équipes d’urgentistes partout dans la rue embarquaient les plus touchés puis s’occupaient des autres, sur le trottoir. Ils ont désinfecté. Pas grave. Un pansement. « Ça va ? Comment vous sentez vous ? » J’entends plus rien, j’ai dit. J’entends plus rien.
Ils m’ont aidé à me relever. Ils voulaient qu’on se regroupe dans une tente de fortune, dégager la chaussée pour s’occuper des morts. De l’autre côté de la rue, la fille au manteau bleu-marine me regardait encore. Un hurlement dans mon cerveau coupé du monde.

On était dans un bar. Clarisse pleurait, oui, et les autres ne savaient pas quoi dire. Tim et Bernie, Antoine. Les mots leur manquaient. Pourtant ils s’étaient fait une spécialité des discours. La brutalité absolue de ce qui venait de se passer avait mis fin à tous nos débats.
J’ai repensé alors à l’une de nos premières sorties adolescentes sur les toits du quartier Saint-Pierre. Trop bu encore, on courait presque sur les tuiles déjà humides de la rosée nocturne. On prenait des risques inconsidérés, pour rien. Pour voir un peu si on allait mourir. On a fini assis, nos jambes en travers des gouttières de zinc, à vider ce qu’il restait de whisky dans nos sacs et Antoine a dit « Merde. En face, là. Regardez. Le commissariat. »
Bernie, Antoine et moi. Clarisse et une autre fille. Les lampadaires auréolés d’une brume orange. Les jambes dans le vide. On cherchait les limites. On voulait se faire remarquer, faire du bruit. Glisser à moitié ivres sur les toitures de tuiles ne nous paraissait pas représenter un risque trop grand. La notion même de risque nous était complètement étrangère. Tout acte de destruction était gratuit. La subversion était notre excuse. La provocation à l’ordre bourgeois de notre ville, notre déguisement. On voulait surtout voir jusqu’où on était capables d’aller.
J’ai toujours voulu impressionner Clarisse. Elle n’est pas pour rien dans tout ce que j’ai fait, sans qu’elle en soit responsable de quelque manière. C’est bête, les garçons.
A quinze mètres au-dessus du sol, les pieds dans le vide, sans bien savoir pourquoi, j’ai délogé une tuile et je l’ai jetée de toutes mes forces en hurlant. La vitre de la fenêtre du commissariat a explosé. Une sirène s’est déclenchée. On a détalé. Je me souviens qu’Antoine a glissé le long d’une toiture et s’est cassé la cheville dans un chéneau, on l’a porté jusque dans la rue.
Je riais en bas, sur le trottoir. Je n’ai jamais eu vraiment peur, c’est ça le problème.

Il y a deux jours, je suis allé marcher en ville. J’avais quelques courses à faire mais surtout je voulais me retrouver au milieu de la foule, imaginer les sons, les voix, coincé dans mon presque-silence, regarder l’agitation et l’excitation du début de week-end. Mais après une heure environ à déambuler, je me suis assis sur un banc et je me suis mis à pleurer. Les gens ressemblaient trop, sans-doute, aux cadavres de la Rue Neuve.

Toi qui crois un peu en Dieu, peut-être verras-tu cela, ce handicap soudain, comme une divine punition. Une inévitable conclusion à toutes les bêtises que j’ai faites jusqu’ici sans bien y réfléchir. Mais laisse-moi te dire comment tout s’est terminé. J’ai marché encore, tourné dans des rues que je connais par cœur jusqu’à en avoir mal aux cuisses, concentré sur le petit sifflement, ce dernier son qui me nargue et m’entête et finira peut-être par me rendre dingue. Sur la Place du Parlement, il y avait déjà du monde qui mangeait en terrasse. Des gamins jouaient au ballon contre la fontaine. Un type avec une guitare en bandoulière s’époumonait devant quelques touristes. Moi, j’ai assez de souvenirs pour presque entendre tout ça, aujourd’hui, la balle sur les pavés, les accords plaqués sur le manche de l’Epiphone, le brouhaha joyeux des discussions. C’est pas si mal, je me suis dit, de savoir quel bruit ça fait. Je peux vivre avec ça, peut-être. Retiré du monde. En sachant.

Le silence est trompeur.
J’ai cru quelques instants m’y terrer à loisir. J’ai cru pouvoir m’y rendre tout à fait inaccessible. Comme si, en étant privé du bruit que font les hommes, je pouvais par là-même me soustraire à eux. Dans mon cocon insonorisé, ce calme absolu, toute la rage que j’avais arborée aux yeux du monde, ma fureur, la prétention de renverser je ne sais quel tyran impalpable et toute l’abnégation clamée à tort et à travers se sont évanouis. Emportés dans un souffle comme la poussière des façades de la Rue Neuve. Mais trop tard, bien sûr, trop tard.

Puis je l’ai aperçue, de l’autre côté de la place. Ce même regard. Ses yeux comme chevillés aux miens. La fille au manteau bleu-marine. Celle du jour de l’explosion. Elle s’avançait vers moi et je n’avais plus la force de bouger. Et elle était jolie, cette fille. Terriblement. Ressurgie de l’enfer de cet attentat pour mettre fin à mon mensonge. Pour m’empêcher de prétendre que tout pouvait peut-être continuer comme avant.
J’ai regardé ses lèvres qui bougeaient. Elle répétait toujours la même chose, sans s’énerver, ses yeux dans les miens pour me tenir là, immobile et impuissant.
« C’est toi. »
Des larmes s’accrochèrent quelques secondes à ses cils puis dégoulinèrent en cascade sur ses joues. Son menton me désigna d’un mouvement sec. Afin que le doute ne fût plus permis.
« C’est toi.
C’est toi, la bombe. »

Ses larmes me tordent les tripes, encore.
Ses sanglots assourdissant.

C’est terminé.

Ce commissariat dont j’avais brisé les vitres quelques années plus tôt, je n’aurais jamais pensé y mettre un jour les pieds.
Des gens sont morts.
C’est moi, la bombe.
Je n’entends plus rien.