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Elle repousse une mèche de cheveux, soupire. L’ennui est là. Lancinant. Poisseux et qui s'accroche. Brutalement, elle pose une main sur son cœur. Il bat. Étonnant comme le corps fonctionne même quand le reste s’effiloche. Vide, elle se sent vide. Si elle pouvait, elle en pleurerait. Oui mais voilà, même cette source-là s’est tarie. Elle regarde autour d’elle. Le café est moche, décoré de couleurs criardes, trop éclairé. Un flipper lance de temps à autre un tintement fluet pour attirer les joueurs potentiels. Une mouche se pose sur sa soucoupe. Un rayon de soleil frappe la vitre blême. La patronne baille derrière le comptoir. Le patron lave des verres en sifflotant. Comme si on pouvait être heureux de vivre dans un rade aussi laid ! En face d’elle, le type grassouillet termine une assiette de frites. Graisseuses à en juger par ses doigts luisants. Elle le regarde finir son festin solitaire. Il a l’air complètement à côte de la plaque ce mec. Il s’essuie les mains sur son pull gris, jette un œil furtif autour de lui, puis replonge dans son journal. Elle soupire, remue sa cuillère dans son café. Déjà froid. Forcément, les cafés ne sont jamais bouillants. Ils ont juste le goût de pisse de chat et sont déjà tiédasses au seul contact de l’air. Mécontente, elle fait tinter le métal contre la soucoupe, rigole en apercevant la patronne lever un œil gorgé de mascara, le patron s’interrompre un instant torchon en l’air. Elle sourit. Le patron lui répond avec une œillade malpropre, la patronne a l’air aussi vif qu’un gardon dans la paille et elle replonge dans la contemplation de ses ongles carminés. Ces gens la dégoûtent. Ils ont tous l’air un peu morts, carrément vieux et stupides. Le gros en face d’elle doit être sourd car il ne quitte pas son journal des yeux et semble ignorer qu’il n’est pas seul. Un instant, elle l’envie. Elle a un mouvement, va pour se lever, se rassoit, fulmine. Elle a envie de lui arracher son journal. D’ailleurs, que peut-il bien distinguer à travers ses lunettes sales à vomir ? Le pauvre type doit être aveugle et sourd. La radio chante derrière le comptoir. Une mélopée atroce qui parle d’amour et une voix de castré. Putain, il y a des gens qui croient chanter et ont l’outrecuidance de pondre des saloperies pareilles ! Elle fulmine encore, pose à nouveau sa main sur son cœur, sur le sein menu qui lui griffe la paume de l’intérieur. Elle se demande ce qu’elle fiche là, soupire encore, avale la dernière gorgée de café sans cacher sa grimace. Il est encore plus infect que celui de la dernière fois. Puis elle sort enfin son carnet, un feutre noir et son paquet de cigarettes. D’un geste, elle fait signe au patron de lui servir un autre café. Aussitôt, le bruit de la machine à café enfle dans le café, obligeant violemment le chanteur castré à cesser sa plainte. Elle regarde la pendule. 10 heures. Le temps passe si lentement. Monsieur Assiette de frites a fini de lire son journal. Il la regarde carrément maintenant. Elle grimace à son intention. Il semble ne pas le remarquer et sourit largement. Il n’est pas mal dans son genre négligé. Elle regarde son carnet. Noter des choses, ses impressions, ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent. « Laissez-vous aller et porter par l’ambiance. » Autour d’elle, le café moche s’ennuie autant qu’elle. Encore un soupir. Puis la douleur est là. Douce. À peine lancinante. Elle secoue ses cheveux, attrape son stylo, le capuchon saute, pas grave, elle le récupérera tout à l’heure. Soudain, son ventre lui arrache un cri. C’est douloureux mais c’est bon. Elle penche la tête, incline son stylo noir, pose sa main gauche sur la feuille blanche striée de noir et les mots viennent tout seuls. Elle soupire encore, mais cette fois-ci c’est un soupir d’aise. Elle allume une cigarette. Personne ne s’en formalise. À cette époque, on fumait encore dans les cafés ; d’ailleurs, la patronne vient d’allumer une menthol. Elle en regarde rêveusement les volutes en admirant sa manucure. Elle a chaud, elle enlève son gilet noir, sans lâcher son stylo. Cette chose-là est trop fragile. Née de l’ennui, arrivée comme par erreur, il faut la saisir au passage sinon elle se barre à toute allure. En face d’elle, le grassouillet la regarde par-dessus ses lunettes. Elle ne le voit pas. Sa cigarette se consume dans le cendrier, elle en allume une autre, laisse la plus ancienne allumée et fume les deux à tour de rôle. Le gars sourit discrètement, semble satisfait. Penchée sur le formica rouge, elle noircit son carnet d’un geste précis. Son bras lui fait mal, sa main est presque engourdie. Aucune importance ! Elle saisit la tasse de café, sirote une gorgée. Un nectar. Incroyable comme tout semble bon dès que la machine est lancée ! La patronne s’est levée. Elle aide son mari à essuyer les verres et jette de temps à autre un regard curieux dans sa direction. Le patron lui fait signe de se taire. Debout derrière son comptoir, il nettoie à grands coups de torchon son comptoir qui pourtant est étonnement propre. À croire que personne jamais n’y pose son verre. Elle regarde l’heure. 11h30. Déjà ! Elle pose sa main sur son cœur. Il bat fort. Son ventre est encore douloureux mais elle ne sent rien. Elle écrit. C’est un vertige. Elle s’interrompt, repose le stylo, compte les feuilles. 22 pages. Elle a écrit 22 pages ! De son écriture serrée, malpropre mais 22 pages, ça fait un paquet de temps que cela ne lui est pas arrivé. Le type grassouillet fait signe au patron. Elle l’aperçoit qui lève la main, soudain affirmé. Autoritaire. Elle n’a plus mal au ventre. Mais il est l’heure. Elle repose son stylo, y replace le capuchon tombé sous la table, termine son café froid en une seule gorgée, regarde le garçon à lunettes et se soulève sur son siège. Elle se lève, descend l’escalier qui conduit aux toilettes et disparaît derrière une porte chromée dont le cadre scintille par intervalle. Elle s’avance, absorbée par la lumière. La sensation n’est ni agréable ni désagréable.

— Il y avait encore cinq minutes Claudia...
— Je sais bien, mais j’avais fini.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Êtes-vous satisfaite de la prestation ?
— C’est un bon début...

Le bureau est confortable, spacieux, sa large baie vitrée ouverte sur un jardin japonais en contrebas d’où monte le clapotis d’un bassin couvert de nénuphars. L’homme porte un élégant costume bleu marine et une chemise bleu pâle à rayures. Son embonpoint a complètement disparu. Ses lunettes sont propres. Claudia passe une main impeccable dans ses cheveux coupés courts. Elle plonge la main dans son sac.
— Je vous signe un chèque selon notre accord... 200 sesteuros c’est bien ça ?
— Oui, c’est le tarif.
— Ce n’est pas donné, mais ça en vaut la peine... J’ai réussi à écrire 22 pages.
— C’est un prix certes, mais nos clients n’ont pas à se plaindre...
Claudia s’arrête, son porte-mine en argent à la main :
— Nous sommes le... ?
— Le 37 décavembre 2389 je crois.
— À quel ordre ?
— La fabrique d’inspiration, tout simplement...
— Une petite affaire lucrative que vous avez là, n’est-ce pas ?
— Une affaire qui marche en effet, mais nous avons à cœur de satisfaire notre clientèle. Et puis qu’est ce qu’un peu d’argent en comparaison aux instants de pure félicité que nous lui offrons ? Retrouver l’inspiration, la joie de sentir l’encre couler au bout de ses doigts, les images se former dans son esprit, prendre forme sur le papier, est-ce que cela a vraiment un prix ?
— Je suppose que le vôtre est justifié...
— Avez-vous été satisfaite du cadre spatio-temporel ?
— Tout à fait conforme à ce que j’avais demandé...
— Un café banal, des clients banals, un décor laid à souhait, de la musique années 80 et un ennui distillé jusqu’au dégoût... Oui n’est ce pas, nous obtenons toujours de bons résultats avec celui-là... Ennui et dégoût, rien ne vaut ce cocktail pour débrider les inspirations les plus bloquées !

Claudia, sourit, opine du chef. Dans son sac, le carnet noir aux 22 pages voisine avec une trousse de maquillage et une tablette. Elle sourit, se lève, serre la main de l’homme et fait claquer ses talons dans le couloir. Près de la porte d’entrée, une affiche en couleurs proclame pleine de promesses : « Retrouvez l’inspiration grâce à nos voyages dans le temps ! Ambiance XXe siècle garantie ! » Claudia passe devant le bureau de la réception. Une femme élégante y pianote sur un écran. Ses ongles brillent, son brushing est parfait et son sourire affable. Elle semble bien plus heureuse que derrière son comptoir.

Dehors, Claudia hèle son véhicule, une deux portes sans chauffeur qui arrive aussitôt en glissant mollement comme un mammifère marin. Sur le chemin, elle pense à ce monde étrange où il était encore possible de s’ennuyer dans des lieux appelés « cafés ». Sa gorge lui fait mal. Aujourd’hui, plus personne ne fume. Puis elle lève la main, la porte à son cœur. Il bat vite. Elle aimerait pleurer. Mais plus personne ne pleure au XXIVe siècle.