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 Suspense

La douche 

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Dans les escaliers de l’immeuble, je la croise et, comme convenu, fais mine de l’ignorer. Elle empeste encore, vêtue de sa guenille, le chignon gras, un cabas vide à la main. Je fais marche arrière et la suis, lui laissant un étage d’avance. Sa porte claque. La minuterie prend fin et la pénombre envahit l’escalier. À tâtons, j’avance jusqu’à piétiner sa carpette. Depuis l’intérieur de son F2 me parviennent des bruits de casseroles, de vaisselle, d’une télé à faible volume et de mots étouffés. Je colle une oreille contre la porte de bois. J’entends comme de l’eau qui coule à allure régulière. Je sens aussi l’eau qui passe par les tuyaux à l’intérieur des murs. Comme si elle prenait une douche. C’est peut-être l’occasion d’entrer. Peut-être la seule. Je pose une main moite sur la poignée. La minuterie s’allume. Des bruits de pas viennent d’en bas, je me décolle de la porte et remonte en vitesse.

Cette vieille dame, « Madame », comme elle demandait à être nommée, habitait au deuxième étage. Elle assista à mon expulsion, paisiblement installée à sa fenêtre. J’avais emménagé dans l’immeuble, un an auparavant. Je ne m’en étais pas sorti, mes parents ne voulaient plus entendre parler de moi. Je les avais, comment dire, trop sollicités depuis ma naissance. À ma trentième année, ils me tournèrent le dos. Malgré toute ma bonne volonté, l’abandon de toute fierté qui me poussa à accepter des jobs de merde, à vivre sans eau ni électricité, en me nourrissant d’un demi-sachet de nouilles instantanées par jour, à supplier la proprio, à chialer chez l’assistante sociale, je me retrouvai à la rue, dès la fin de la trêve hivernale.
Étrange comme ce froid de mort m’avait protégé jusque-là des charognards de l’État. Ils vinrent me sortir à 6 heures du matin. Gominés, propres, souriants, faisant des blagues, huissier, policiers, déménageurs, et la propriétaire en tête de gondole. Je n’avais opposé aucune résistance. En une demi-heure, ils avaient tout emporté sauf moi.
En effet, il faisait beaucoup plus doux, et je ruisselais sous mon polo.
La vieille du deuxième, du haut de son perchoir décoré d’affreux pots de fleurs, me fit signe de monter. Valise à la main, j’abandonnai la planche de surf que je tenais à bout de bras à même le sol, le seul bien qu’ils m’avaient laissé, parce que la fixation gauche était fichue.
Elle me servit un Coca glacé, toute désolée pour moi. Je n’arrivai pas à deviner son âge, elle pouvait être vieille fille ou bien conservée. Elle avait de l’humour dans la voix et une chaleur dans le regard qui faisaient du bien. Bien en chair, coiffée d’un chignon parfait. Autant dire que je ne désirais qu’une chose, c’était passer la nuit chez elle, ce qu’elle m’accorda avec grand plaisir.
De plus près, ce n’était pas que d’un simple manque d’hygiène qu’il s’agissait, mais d’une odeur désagréable dont je n’arrivais pas à comprendre l’origine. Elle nous prépara un plateau-repas composé d’un steak haché, de salade et de fromage, avec une demi-baguette pour chacun, le tout arrosé d’une bouteille de rosé frappé.
Pendant le repas, alors que j’avais le moral sous les rotules, elle me fit part de sa grande passion pour le film Psychose. Elle ne parlait pas du réalisateur, juste du film. Les autres films d’Alfred Hitchcock, pour elle, n’étaient que des navets sans saveur et sans intérêt. Seul Psychose sortait du lot. Elle me proposa de mettre le DVD après le dîner. J’acceptai, sans trop savoir de quoi il en retournait. Je savais tout au plus que c’était un vieux film, en noir et blanc, avec un meurtre dedans. Je pris une douche, puis, excitée, elle lança le DVD, en nous servant deux cognacs, emmitouflée dans sa robe de chambre.
— Qu’il est beau, Norman, tu ne trouves pas ?, avait-elle fait.
— Pas vraiment, avais-je répondu.
— Moi, il me fait fondre…
J’avais l’impression que le film la replongeait en enfance, elle sirotait son verre, totalement absorbée, critiquant, commentant, sursautant de peur avant d’éclater de rire. À mes yeux, ce n’était qu’un vieux film aux effets spéciaux ridicules.
— Si Grace Kelly avait pu jouer le rôle… dommage. Je trouve Janet Leigh abominable. Je suis certaine que Grace aurait crié mieux que cette chipie. Même moi, j’aurais mieux hurlé qu’elle.
Je la trouvais jolie, moi, cette actrice, son jeu était bon, et ses cris convaincants.
— Regarde, cette scène est mythique. La scène de la douche. Soixante-dix plans, tournés en sept jours. Et tu ne verras rien de sexuel à l’écran. Quarante-cinq secondes de perfection.
Elle m’agrippa par le bras et se crispa un peu plus à chaque coup de couteau mêlé aux attaques de violons suraigus, stridents.
— Ne loupe pas ça, regarde, le fondu enchaîné sur la rigole de la baignoire, et l’œil du cadavre… Mon Dieu, que j’aimerais mourir comme ça… Quelle fin magnifique pour une vie…

Elle avait soixante-dix ans. Pas d’enfant. Jamais mariée. Ses quatre sœurs étaient mortes. Elle était seule au monde. L’unique preuve d’un monde proche de sa fin.
Le lendemain, lors du petit déjeuner, elle me fit une étrange proposition.
— Tu peux rester ici autant que tu veux, mais je te demande trois petites faveurs en échange.
— Je vous écoute…
— La première, c’est que je puisse t’appeler Norman. Je sais que c’est bizarre, mais ça me ferait très plaisir…À un point que tu ne peux imaginer.
J’étais tellement dans la merde qu’elle aurait pu m’appeler en sifflant, j’aurais dit oui.
— Pas de souci.
— La deuxième, c’est que tu ramènes de temps en temps une petite amie, pour regarder un film et flirter pour une soirée. Moi, je dormirai dans ma chambre, je ne vous dérangerai pas. Et pour la troisième, je te la dirai en temps voulu.
— Marché conclu, dis-je, en me resservant du café.

Ainsi j’étais Norman, et elle Madame. Une semaine durant, entre les plateaux-repas et les séances de Psychose, dont je commençais à connaître le moindre plan par cœur, Madame insista grandement pour que je ramène une fille. Elle me posa toutes sortes de questions. Je lui avais dit que j’avais une petite amie qui était en déplacement et que je ne savais pas trop quand elle serait de retour.
— Bon sang, tu n’as qu’à en payer une, fit-elle.
— J’ai ma fierté, tout de même, répondis-je.
— Tu vas discuter avec ta fierté ailleurs que chez moi, dans ce cas…
— Je n’ai pas les moyens de payer une professionnelle.
Elle se leva, se rendit à petits pas vifs jusqu’à la commode, ouvrit un tiroir, trifouilla, puis revint s’asseoir.
— Avec ça, ça devrait suffire, dit-elle en me tendant un billet de cent euros. Maintenant, Norman, sors et ramène une fille, sinon tu passes la nuit sous la lune. Sonne une fois au parlophone quand vous arriverez, comme ça, j’irai au lit et vous ne me verrez pas.
Je quittai l’appartement. Il était 23 heures. Un ciel étoilé attendait que je bouge. J’étais tenté de prendre une chambre d’hôtel, mais avec cent euros, je ne ferais pas long feu. Alors que chez la folle, j’étais nourri, logé, blanchi, aux frais de la princesse. Je pouvais bien faire ça pour elle, me payer une prostituée. Heureusement que j’étais habitué à en fréquenter. C’est plus simple que de mentir à une femme pour avoir son corps à disposition.
J’allai voir Biljana qui, par chance, était libre. Belle brune bulgare au français approximatif, mais aux formes ineffables. Habituellement, elle m’emmenait dans un parking en sous-sol mais, cette fois, elle sembla ravie que je puisse la ramener chez moi. Je sonnai discrètement au parlophone, ouvris la porte de l’entrée et guidai Biljana jusqu’au deuxième.
Une fois à l’intérieur, je lui donnai les cent euros et elle m’accorda deux heures non-stop. Je nous servis un verre. Nous fîmes l’amour, discutâmes le temps que je récupère, il nous arriva même de rigoler si bien que j’eus l’impression, à certains moments, d’être chez moi avec ma petite amie. Sensation exquise. Ce qui me tira de ma rêverie, ce fut la silhouette cachée dans les ténèbres du couloir. Le souvenir de son odeur me revint. Ça me coupa l’envie pour de bon. Mais après tout, c’était elle qui avait payé.
Le lendemain matin, Madame était charmante et nous prépara des œufs brouillés. Elle ne pouvait décrocher son regard du canapé-lit. Elle lui souriait.
— Je voulais dire… Pour hier soir…
— Norman, voyons, ce que tu fais avec tes copines ne me regarde pas !
— Bien, Madame…

Progressivement, elle m’affecta aux tâches quotidiennes. Ménage, courses, cuisine, ébats avec une prostituée. Elle prenait tout en charge. Une nuit sur deux, elle venait à pas de velours jusqu’au salon et observait. J’avais pris l’habitude et ne faisais plus attention à elle. Sa robe à fleurs en coton épais, son chignon, sa puanteur discrète, je m’y étais habitué.
Quand elle me fit asseoir devant la table du salon, l’air grave, je sus que l’heure de la révélation de la troisième faveur était arrivée. Pour le coup, j’étais persuadé qu’elle me demanderait de trouver un travail. Elle nous servit un verre de cointreau et planta ses yeux dans les miens.
— Norman, mon bon Norman, je suis fatiguée, tu sais…
Je bus une gorgée puis écoutai la suite. Ce qu’elle me demanda… Comment dire… Je m’attendais à tout sauf à ça.
J’acceptai.

Le calme règne dans l’escalier. La minuterie a cliqueté et les ténèbres sont retombées. Je descends les marches quatre à quatre. Je pénètre chez Madame en vitesse, et referme la porte. Comme je l’ai senti, elle prend sa douche. Je me dirige vers la cuisine, et me saisis du plus grand des couteaux qui s’y trouvent. Tout doucement, lame en l’air, je marche à pas silencieux en direction de la salle de bains. Je pose une main délicate sur la poignée et ouvre la porte.
Une vapeur étouffante, brûlante, me fond dessus. Je tente de la chasser en remuant la lame en l’air. Derrière le rideau opaque, Madame se passe de l’eau sur le corps. Son odeur est décuplée, elle me donne la haine. Puis je reconnais ce à quoi elle me fait penser : à de la peau pourrie, sèche, comme gangrenée. Elle me soulève le cœur.
J’approche en un éclair, tire sur le rideau. Madame se dresse, face à moi, elle porte un maillot. Frissonnante de peur, les yeux exorbités, elle commence à pousser ses plus beaux cris, mains en avant pour se protéger. Ses hurlements sont faux. Ils ne me plaisent pas. C’est du cinéma.
Elle veut en finir, mourir. Je lui ai promis de le faire. Elle a mis le bail de son appartement à mon nom, m’a légué ses économies. J’ai juste à me débarrasser de son corps, juste ça, et ma vie repartira sur de bons rails.
Je la regarde un instant, prêt à attaquer au rythme des violons de Herrmann. Je lâche le couteau, attrape le gel douche à la senteur vanille bourbon que j’ai acheté à Carrefour et le gant de crin tout neuf.
Cette fois, elle prend peur pour de bon. Elle tente de me pousser et de sortir de la baignoire. Elle bat Janet et Grace à plate couture, j’en ai la chair de poule.
— NORMAN… QUE FAIS-TU ? NON… NON… PAS ÇA…
Je porte un premier coup : une grosse noix de gel sur la tête.
— HAA !
Puis, une autre, sur la poitrine.
— HAAA… NON… NORMAN…
Une autre, sur les jambes.
— HAAA… ARRÊTEEEEEEE…
Les bras. J’attrape le gant de crin.
— NONNNNNN !!!! PAS LÀÀÀÀÀÀ.
Et commence à frotter.