La balançoire tellurique Albertine Loranjelle
ÉTÉ 2012 372 vues
Le matin Roberto n’avait jamais envie de se presser. Il buvait tranquillement son café au lait en y trempant de grandes tartines de pain beurré qui lui dégoulinaient sur le menton. Ensuite, les yeux dans le vague, il fumait sa première cigarette de la journée. Lorsqu’il ne pouvait plus voler le moindre instant au temps, il finissait par se lever de table. Il enfilait son uniforme de gardien et, la casquette sur la tête, il se rendait à son travail d’un pas lourd et régulier. Arrivé devant la grille du jardin municipal, il ouvrait le cadenas et remontait l’allée principale jusqu’au kiosque, proche de la buvette fermée à cette heure matinale, qui constituait son quartier général. Le jardin était désert et il prenait un moment pour boire un nescafé avant d’entreprendre sa première tournée d’inspection.
Ce jour-là, alors qu’il longeait l’espace où se trouvaient les balançoires, son esprit enregistra bien le mouvement de l’une d’elles sans pour autant retenir son attention. Il continua sa visite pour s’assurer que personne n’avait profité de la nuit pour escalader les grilles du jardin et y chercher refuge pour la nuit. Il espérait bien ne pas découvrir, comme cela s’était déjà produit une fois, un dormeur attardé sur un banc. Mais ce qu’il redoutait surtout c’étaient ces jeunes qui ne respectaient rien et éclusaient des canettes de bière qu’ils abandonnaient derrière eux. Et, c’était à lui de les ramasser ! Mais rien de tel ne se produisit ce matin et l’âme en paix, il revint vers le kiosque où il savait pouvoir disposer d’encore un peu de tranquillité avant que les premiers joggeurs ne franchissent les grilles du jardin et que des cris d’enfants ne retentissent dans l’aire de jeux où se trouvaient le bac à sable, trois balançoires ainsi que deux toboggans de taille décroissante.
La matinée s’écoula paisiblement. Il y avait peu de monde et aucun sale garnement ne chercha à grimper aux arbres – ce que le règlement interdisait formellement – ou ne prétexta d’un ballon envoyé dans le bassin de nénuphars pour y patauger, nu pieds et pantalon retroussé jusqu’aux genoux. Roberto bavarda un moment avec le patron de la buvette, tout en surveillant son petit monde d’un œil vigilant puisque c’était son métier et que c’était un homme consciencieux. Ce n’est qu’au début de l’après-midi, qu’il fut alerté par une mère de famille qui lui fit remarquer que, bizarrement, alors qu’il n’y avait aucun vent, une des balançoires ne cessait de se balancer, alors que les deux autres restaient immobiles.
Il se rendit à l’espace de jeux et il lui fallut bien se rendre à l’évidence. Loin de toute présence enfantine, alors qu’aucun souffle d’air n’agitait les feuillages, une des trois balançoires suspendues au portique en métal était animée d’un ample mouvement régulier tout à fait inexplicable. Il s’en approcha et chercha à immobiliser la balançoire qui resta fixe un court instant. Puis progressivement, tout doucement pour commencer, avec détermination, ensuite, elle reprit son balancement jusqu’à retrouver son amplitude initiale en faisant entendre de temps à autre un
Ce fut l’attraction de l’après-midi. Les enfants délaissèrent leurs jeux habituels et se mêlèrent aux habitués et aux promeneurs intrigués par l’attroupement autour des balançoires qui s’en approchaient à leur tour. Tout le monde se perdait en conjectures. Tous essayèrent d’arrêter son mouvement, mais aucun n’y parvint. Pourtant elle fonctionnait normalement. Si un enfant s’y asseyait, on ne constatait rien d’inhabituel : elle se balançait comme se balancent toutes les balançoires, selon le poids, la taille de l’enfant et l’impulsion qu’on veut bien lui donner. Mais dès qu’il en descendait et contre toute attente, au lieu de s’immobiliser progressivement, elle reprenait au contraire son mouvement irrépressible.
Cette agitation inhabituelle préoccupa Roberto et il était très ennuyé. D’une part, il n’aimait pas les attroupements. Le règlement, il est vrai, ne stipulait rien à ce sujet, mais cette omission ne signifiait pas pour autant qu’ils étaient autorisés. D’autre part, il n’appréciait pas qu’un tel incident vienne perturber le cours régulier de ses journées. Mais que pouvait-il faire ! Tout le monde était tellement excité par cette histoire de balançoire que personne n’entendait ses injonctions à circuler. C’est donc avec un réel soulagement qu’il siffla l’heure de la fermeture et chassa les visiteurs qui s’attardaient encore dans le jardin. Puis il ferma les grilles en laissant la balançoire continuer à se balancer, impassiblement, dans le jardin devenu silencieux.
Le lendemain matin, et pour une des rares fois de sa vie, il but rapidement son café et prit à peine le temps de manger ses tartines. Il ne termina pas sa cigarette qu’il écrasa nerveusement dans le cendrier. Il pressa même le pas pour se rendre au jardin, aussi vite que lui permettait son embonpoint. Il arriva tout essoufflé devant la grille du jardin et alla directement à l’aire de jeux. Mais, consterné, il fut obligé de constater que, malgré son fol espoir que tout ceci ne fût qu’un mauvais rêve, la balançoire se balançait toujours. Et plus terrible encore, à cette heure matinale où le jardin était habituellement désert, plusieurs des personnes présentes la veille et poussées par la même curiosité que celle qui lui avait fait avaler son petit-déjeuner à toute allure, remontaient déjà l’allée et se dirigeaient vers l’espace de jeux.
Alors, il décida de faire ce que doit faire tout gardien assermenté et consciencieux. Il
entreprit de prévenir sa hiérarchie et téléphona à son chef depuis le kiosque.
— Mais Ramirez que me racontez-vous là ? Qu’est-ce que c’est que cette
Roberto supporta stoïquement les sarcasmes de son chef, particulièrement injustes car il ne buvait jamais d’alcool. Il insista pour que ce dernier accepte finalement de faire ce qui était, somme toute, son devoir de chef et promette de se rendre en personne au jardin. Il en éprouva un vif soulagement et raccrocha le combiné en s’épongeant le front.
Quelques heures plus tard, Roberto vit enfin son chef hiérarchique remonter la grande
allée d’un pas décidé, avec l’air important des gens pressés qui ont autre chose
à faire que de perdre leur temps avec des enfantillages. Malgré sa corpulence, il courut
vers lui en se dandinant et s’apprêtait à l’accueillir en sauveur mais celui-ci ne
lui en laissa pas le temps. Il lui commanda de le mener à l’aire de jeux et, après
avoir écarté d’un geste ferme la foule qui s’agglutinait tout autour, il se planta
devant la balançoire comme un toréador devant son taureau. Fronçant les sourcils, le
regard concentré, il l’observa fixement comme s’il cherchait à l’intimider. Mais
ce fut en vain. Il lui fallut bien, lui aussi, constater l’incoercible balancement de la
balançoire. Il n’en fut pas pour autant déconcerté car c’était un homme qui ne
s’en laissait pas compter facilement, convaincu que la seule manière de tenir à
distance les aléas de l’existence dont personne ne savait jusqu’où ils pouvaient
vous mener, consistait à ne pas laisser prise à la perplexité ou à l’indécision.
Aussi décida-t-il immédiatement de fermer l’espace au public et chargea Roberto d’en
bloquer le portillon d’entrée. Il contacta ensuite les services techniques de la
municipalité. Puis, avec une assurance sans faille, il prit Roberto à part et il lui
expliqua que ce problème de balançoire était nécessairement mécanique et provenait
d’un dysfonctionnement du portique qui ne relevait pas de ses compétences mais qu’il
serait vite réglé.
— Et ne m’en faites pas toute une histoire Ramirez ! ajouta-t-il en s’éloignant à
grands pas.
Mais cela ne venait pas d’un dysfonctionnement du portique, comme purent l’établir les services techniques de la municipalité qui vinrent - eux - très vite et estimèrent qu’il en allait du mouvement de la balançoire comme de celui de la pomme de Newton et que cela relevait de ce fait de la physique des mouvements. Il fallait donc en référer à des spécialistes. Rendez-vous fut pris le lendemain avec l’éminent Professeur Hypolito de Alveira, Doyen de la faculté des sciences de la ville, pour qui la mécanique des corps n’avait plus de secret et qui aurait vite fait - personne n’en doutait - de percer le secret de cette balançoire.
Cette nuit-là, Roberto ne dormit pas bien. Il fit des rêves confus où la pomme de Newton et celle de Guillaume Tell se mélangeaient un peu et où il se trouvait, une pomme sur la tête, en face du Professeur Hypolito de Alveira qui le visait d’un arc, avec un rire sardonique. Il grignota son petit déjeuner du bout des lèvres et se rendit, le plus
Lorsqu’il arriva devant la grille plusieurs dizaines de personnes étaient déjà présentes et l’accueillirent et le pressant de questions. Elles lui firent escorte dans l’allée jusqu’à l’espace jeux dont il constata, avec soulagement, que le périmètre était resté inviolé. La foule s’éparpilla ensuite sur les pelouses environnantes avec un côté bon enfant. Certains avaient apporté un panier de pique-nique, d’autres des transats pour être confortablement installés tout en étant sûrs d’être aux premières loges. Un peu rasséréné, Roberto se dirigea vers le kiosque et, à sa grande surprise, il vit que le patron de la buvette qui habituellement n’arrivait jamais avant la fin de la matinée avait déjà installé ses tables et qu’à l’aide d’un pinceau, il s’employait à augmenter les tarifs des consommations inscrits sur un grand tableau de bois accroché à l’entrée de la buvette.
Toute la matinée, Roberto guetta le coup de téléphone qui lui annoncerait l’arrivée du grand professeur. Aussi, faisait-il des aller-retour incessants entre le kiosque et l’espace jeux, redoutant autant de ne pas entendre la sonnerie que de renoncer, ne serait-ce qu’un court instant, à sa surveillance. La sueur coulait sur son front. Sa chemise lui collait dans le dos. Son corps épais se déplaçait lourdement sur ses courtes jambes qui supportaient difficilement leur charge. Pendant ce temps, la foule attendait patiemment. Ceux qui n’avaient pas apporté de parasol, s’étaient mis à l’abri du soleil, au pied des grands arbres qui déployaient leur ombre fraîche dans la chaleur de la mi-journée. Roberto était de plus en plus préoccupé de la tournure que prenaient les événements.
— Et cette balançoire qui continue de se balancer ! Quand s’arrêtera-t-elle ! Pourquoi cela se passe-t-il justement dans mon jardin ? ruminait-il sombrement lorsque le Professeur arriva enfin, entouré de deux de ses collègues, de l’adjoint au maire, du responsable des services municipaux, du chef de Roberto et d’un journaliste muni d’un appareil photo, envoyé par la rédaction du quotidien régional. Dès qu’elle avait aperçu le cortège, la foule s’était aussitôt levée et faisait cercle autour de l’aire de jeux tandis que le Professeur franchisait le portillon interdit. On fit passer les enfants devant mais la foule était si compacte que ceux qui étaient à l’extérieur du premier cercle attentif des badauds devaient se tordre le cou ou se hisser sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir quelque chose.
Le journaliste commença à prendre des photos tandis que le Professeur Hypolito de Alveiro et ses deux acolytes s’affairaient autour de la balançoire en mesurant la hauteur du portique, sa distance du sol ainsi que l’amplitude du mouvement - ce qui était particulièrement délicat car ils risquaient ce faisant d’en gêner la
Le lendemain, le maire fit effectivement une déclaration, mais l’ordre, du point de vue de Roberto, ne fut pas rétabli. Il pensait même qu’il se dégradait de plus en plus. Le matin même, le journal local avait titré : « Enigme au jardin public d’Origami ! » qui avait donné une large publicité à l’événement. L’article rendait compte de l’intervention de l’éminent Professeur Hypolito de Alveiro, mais laissait aussi entendre que le phénomène n’était peut-être pas simplement mécanique... On murmurait dans la foule qu’il pouvait aussi y avoir d’autres explications. Plusieurs années auparavant, un tragique accident avait eu lieu dans l’espace jeux de ce jardin public qui était un des plus anciens de la ville et certains se souvenaient peut-être du décès d’une fillette survenu après une chute de balançoire qui s’était justement produite dans le jardin public d’Origami. Le journaliste n’en disait pas plus, cela n’était pas nécessaire.
La ville entière sembla dès lors se donner rendez-vous dans ce que Roberto considérait comme « son » jardin. Il y avait du monde partout, qui déambulait dans les allées, piétinait les plates-bandes fleuries et envahissait les pelouses qui commençaient à se râper. Les gens faisaient la queue devant la buvette et le patron, débordé, avait dû faire appel à sa nièce et sa belle-fille pour l’aider à servir. Les prix avaient encore augmenté.
L’atmosphère générale s’était cependant modifiée. Sous les arbres, à proximité de l’espace jeux, des petits autels avaient été installés où des images de la Vierge étaient posées devant lesquelles brûlaient des bougies. Plusieurs femmes, un fichu sur la tête et un chapelet entre les doigts, étaient agenouillées et récitaient des neuvaines pour le repos de l’âme de la fillette décédée plusieurs années auparavant. D’autres pleuraient, le regard extatiquement chaviré vers le ciel. Un peu à l’écart, un homme, barbu comme un prophète, haranguait la foule, l’invitant à voir dans le balancement de cette balançoire le premier signe de la colère divine qui annonçait une apocalypse imminente. Des gerbes avaient été déposées devant le
La déclaration du maire eut lieu en fin d’après-midi, alors que la tension était à son comble. Elle se fit dans le grand salon d’apparat de la mairie aux plafonds peints et aux murs couverts de grands tableaux entourés de cadres dorés et massifs qui célébraient les grands hommes de la cité ou ses évènements marquants. Nul doute que la balançoire trouverait un jour sa place dans cette galerie commémorative. La nouvelle était déjà parvenue dans les rédactions nationales. Pour la circonstance, les journaux et les grandes chaînes de télévision s’étaient déplacés et de gros camions remplis de câbles étaient garés devant la mairie. Les caméras étaient installées. On n’attendait plus que le maire. Celui-ci arriva accompagné du Professeur Hypolito de Alveiro. Il s’adressa à une forêt de micros et commença son intervention par un appel au calme. Il déclara ensuite qu’il n’y avait rien que de très normal dans le balancement de cette balançoire qui émouvait la ville comme allait le démontrer le Professeur Hypolito de Alveiro à qui il passa très vite le micro comme on se débarrasse d’un objet brûlant. Celui-ci se racla la gorge, puis d’un voix sentencieuse, il estima nécessaire de rappeler la première loi de Newton dite aussi « principe d’inertie », tout en insistant sur le fait que pour l’interpréter correctement, il était nécessaire de la situer dans un référentiel galiléen qui permettait d’expliquer la loi de la gravitation des corps célestes, mais que, en l’état actuel des connaissances, on ne pouvait raisonnablement pas considérer la balançoire comme un corps céleste et que de ce fait son mouvement mécanique n’était pas impulsé par les nébuleuses d’autant qu’il se produisait, en sens inverse, du centre de la terre vers l’infini de l’espace, sous l’effet de rayons infrarouges thermiques qu’on nommait plus communément « rayonnements telluriques ».
Personne n’y comprit rien, mais une fois la cause du mouvement mystérieux désignée, tous les journalistes présents se précipitèrent sur leurs téléphones pour inviter leur rédaction à trouver, au plus vite, des renseignements sur ces fameux « rayonnements telluriques » susceptibles d’être appliqués aux balançoires, car y avait là un scoop à ne pas rater ! Toutes les grandes chaînes de télévision et les radios nationales ouvrirent leur édition du soir sur la nouvelle et certaines interrompirent même leurs programmes pour être les premières à divulguer l’information.
Durant les jours qui suivirent, il fut impossible à quiconque d’allumer sa télévision ou sa radio sans tomber sur une émission spéciale consacrée à la balançoire d’Origami. Les spécialistes de tous ordres s’y succédaient, courant d’un plateau à un autre, tous plus catégoriques les uns que les autres, prêts à en découdre avec leurs contradicteurs. Les thèses énoncées par le Professeur Hypolito de Alveiro avaient très vite été contestées et quelques-uns de ses confrères l’avaient même accusé de s’être trompé dans ses calculs en fournissant des données fausses, tronquées et manipulées. Certains n’hésitèrent pas à le traiter d’imposteur et le débat fit rage dans les milieux scientifiques. Des pétitions commencèrent à circuler qui sommaient le ministre de la Recherche de prendre parti, car les principes de bases de l’éthique scientifique étaient bafoués et il n’était pas admissible de remettre ainsi en question un éminent membre de l’Académie des Sciences sans réagir. C’était toute la communauté scientifique et le sérieux de ses recherches qui étaient mis en cause. De plus en plus de voix s’élevaient pour demander une commission d’enquête et un débat contradictoire sur la question des rayonnements telluriques.
Mais les hommes de sciences n’étaient pas les seuls à sévir sur les ondes. Ils étaient relayés sur les plateaux par des tables rondes qui réunissaient des mages, magnétiseurs, astrologues, ou exorcistes, plus inspirés les uns que les autres, qui polémiquaient en se coupant sans cesse la parole. La thèse de la petite fille était la plus communément admise et de nombreuses messes furent dites dans différentes paroisses pour le repos de son âme pour lequel les fidèles priaient avec dévotion. Mais elle était contestée par d’autres interprétations que les hommes d’église mettaient en doute. Elles suggéraient qu’on avait sans doute affaire à une tentative de communication avec la terre par des extraterrestres qui utilisaient le portail en métal de la balançoire comme une sorte d’antenne émettrice d’ondes. Les hypothèses les plus hardies et les plus farfelues circulaient. Pendant ce temps, la balançoire continuait à se balancer avec le même mouvement régulier, continu et têtu, que rien ne semblait pouvoir jamais interrompre...
Désormais, par souci d’ordre public, le jardin d’Origami avait été fermé au public et des policiers municipaux en surveillaient l’entrée jour et nuit l’entrée. La foule, toujours aussi nombreuse, avait déplacé ses autels, ses bougies et ses amoncellements de fleurs à l’extérieur des grilles. Des tentes et des lits de camps avaient été installés et, chaque nuit, des veillées étaient organisées pendant que les plus fervents faisaient le tour du jardin à genoux sur les trottoirs.
Roberto, quant à lui, vivait un cauchemar. Il ne comptait plus les fois où il avait dû répondre à des interviews où il était sans cesse interrogé sur la journée fatale où il avait découvert ce que l’on appelait désormais « le prodige de la balançoire » dont il était devenu, bien malgré lui, un des acteurs majeurs. Le moment précis de
— Pas d’histoire Ramirez ! C’est vous qui êtes responsable de la communication avec la presse et les médias. Ne vous défilez pas ! Surtout que vous n’avez plus grand chose à faire depuis que le jardin est fermé au public ! Pas de feignantise Ramirez !
Il lui était donc impossible de se dérober. Et chaque jour en passant devant le kiosque à journaux, il voyait sa photo en couverture des journaux. Cette soudaine publicité le remplissait de confusion. Son eczéma s’était réveillé et de larges plaques rouges, presque violacées par endroits, étaient apparues sur son corps et ses mains. Elles le démangeaient atrocement et le maintenait éveillé une bonne partie de la nuit. Il avait oublié jusqu’au souvenir des jours tranquilles qui avaient précédé l’instant fatidique de la découverte et il ne parvenait plus à imaginer qu’ils reviennent un jour. Lorsqu’il n’était pas occupé avec la presse ou les télévisions étrangères qui avaient obtenu l’autorisation de filmer l’aire de jeux, il errait dans le jardin désert. L’esprit égaré, il faisait machinalement ses tournées d’inspection, observé par la foule pressée à l’extérieur des grilles qui l’apercevait, arpentant les allées, le ventre en avant, l’air absent, marmonnant des paroles qu’elle prenait pour des prières, mais qui étaient en fait des lamentations.
Le pire était encore à venir... Un matin, après avoir salué d’un air distrait le patron de la buvette qui avait délocalisé son affaire, plus prospère que jamais, à l’extérieur des grilles, alors que Roberto pénétrait dans le jardin en jetant un regard rancunier dans la direction de la maudite balançoire, il fut tout de suite intrigué par un calme qui lui parut insolite. Il observa plus attentivement l’aire de jeux. Saisi de stupeur, sans pouvoir en croire ses yeux, il courut aussi vite que ses petites jambes et son souffle court lui permettaient. Il poussa le portillon et fit plusieurs fois le tour du portique de métal de façon à permettre à l’incroyable vérité de pénétrer son cerveau effaré : pas le moindre balancement, aucun grincement. La balançoire avait tout simplement disparu ! Les deux autres balançoires étaient toujours là, accrochées à leurs anneaux, figées dans une immobilité conforme aux lois de la gravitation. Mais l’espace qui se trouvait entre elles était désormais vide, irrémédiablement vacant, saturé d’absence. Roberto fixait des yeux cette béance, hébété, plongé dans une sidération profonde dont il émergea peu à peu en prenant lentement conscience que la disparition de la balançoire risquait de lui causer encore plus d’ennuis que ne l’avait fait son balancement intempestif.
Ce fut effectivement le cas. Durant la journée qui suivit, le jardin fut le théâtre
Le soir, un obscur groupe protestataire incitant à la désobéissance civile émis un communiqué qui revendiquait le vol de la balançoire mais il ne fut pas considéré comme une piste crédible par les enquêteurs. En revanche, la nouvelle, reprise en boucle par toutes les chaînes de télévision de la vente de la balançoire sur Internet fut davantage prise au sérieux. Dépitée, la foule qui campait devant le jardin d’Origami commença lentement à rentrer chez elle. Le lendemain, il restait encore quelques irréductibles curieux qui finirent cependant par admettre qu’il n’y avait plus rien à voir et qui quittèrent, à leur tour, les lieux. Le patron de la buvette réintégra l’intérieur du jardin et passa la journée à transporter des casiers cliquetant de bouteilles vides. Et pour finir, l’espace réservé à la presse, rempli de fax et d’ordinateurs que la mairie avait mis à la disposition des journalistes fut démantelé et les gros camions des principales radios et chaînes de télévisions nationales quittèrent eux la ville.
Le lendemain, on parla de quatre balançoires en vente sur Internet. Deux jours après, elles étaient plus d’une douzaine... Dès lors « le prodige de la balançoire » cessa de monopoliser l’attention des médias, d’autant que la situation financière du pays se dégradait et que le gouvernement parlait austérité et plan de rigueur. Que pesait en regard de nouvelles aussi graves une balançoire qui ne se balançait plus ! Au bout de quelques jours, le silence sur cette affaire fut total. La direction des espaces publics qui estimait que les balançoires de l’espace d’Origami avaient suffisamment fait parler d’elles, prit la décision de les supprimer et la ville retrouva son calme.
Seul Roberto eut plus de mal à retrouver le sien. Son eczéma mit du temps à disparaître. Il avait perdu plusieurs kilos et devait serrer sa ceinture de plusieurs trous pour tenir son pantalon. Il ne parvenait cependant pas à se réjouir de cette perte de poids et, longtemps encore, ses nuits furent hantées par le grincement sinistre et persistant d’une balançoire. Mais il n’en fit pas une histoire.