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 Instant de vie Surnaturel

L’immeuble qui disparut 

Shub

Shub

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Le mois d’août de l’année 1963 avait bien commencé !...

Elle prétendait habiter au sixième étage, une petite chambre de bonne sans ascenseur, le numéro vingt-cinq au bout du couloir. Revenant tout juste de sa Bohême natale, elle avait réalisé la disparition de sa chambre : « Disparue et envolée, monsieur l’inspecteur, je ne vous mens pas et vous supplie de me croire... »

Il l’avait prise pour une folle : ce genre d’incident est assez fréquent durant le mois d’août.
— Voyez pourtant, monsieur l’inspecteur, voici ma carte de séjour et mes clés. Vous pouvez lire l’adresse aussi bien que moi. Ma chambre est tout au fond du couloir et les voisins me connaissent bien. Vous me croirez si vous voulez, mais lorsque je suis rentrée de Bohême, il n’y avait plus de chambre vingt-cinq au fond du couloir au sixième étage. Pas de voisin non plus qui aurait pu avouer ce chapardage, car ce sont les vacances, monsieur l’inspecteur, et au mois d’août les Parisiens s’en vont ; c’est bien connu. Quand je suis rentrée, il y avait bien les numéros vingt-trois et vingt-quatre. Mais la mienne, disparue !
— Voyons, mademoiselle Jesenska ou Jesenka...
— Jesenska, monsieur l’agent... N’écorchez pas mon nom, s’il vous plaît, j’ai déjà assez d’ennuis comme cela.
— Bon. Alors, mademoiselle Jesenka... mais cela ne change pas grand-chose au problème.
— Venez voir vous-même, monsieur, si vous ne me croyez pas. J’ai les clés et ma carte de séjour indique bien l’adresse où j’occupe... pardon, j’occupais cette petite chambre de bonne, au sixième sans ascenseur.
— Et les propriétaires, vous leur avez signalé cette disparition, mademoiselle ?
— Non, car ils sont aussi en vacances. Comme je vous l’ai dit, les Parisiens partent en août et il ne reste plus à Paris que les amoureux et les chômeurs.
— Par hasard et sans vouloir vous vexer, mademoiselle, les voisins auraient-ils aussi remarqué la disparition de votre chambre ? Comment prononcez-vous votre nom déjà ?

Après tout, c’était plus facile de dire mademoiselle tout court, pensa l’inspecteur tout en mordillant machinalement sa pointe bic. Encore une originale qui se fait passer pour une folle... Décidément, les gens ne savent plus quoi inventer pour se rendre intéressant, l’été à Paris en plein mois d’août. Les commissariats sont remplis de plaintes durant cette période de l’année : « Retrouvez mon chien, s’il vous plaît, il est brun et tatoué » ou bien « J’ai perdu mes clés, faites quelque chose ».
L’année prochaine à la même période, il irait à La Baule : cette fois, c’était décidé.

— Que faire ? avait-il pensé à ce moment-là et à voix haute.
— Je ne sais pas, monsieur l’inspecteur. Il y a déjà deux livres qui portent ce titre. Mais aucun des deux ne nous dira ce qu’il convient de faire dans le cas présent. Cela, je peux vous l’assurer.

Dans la voiture banalisée grise, ils avaient remonté ensemble Montmartre pour arriver au lieu supposé de la domiciliation. Si l’on naît en Bohême, est-on bohémien par voie de conséquence ? pensa l’inspecteur en brûlant son premier feu rouge. Brûlant son second, il se dit qu’on verrait après ; pour le moment, cette question n’était pas vraiment opportune et pour commencer, il allait lui retrouver sa chambre. Et flûte ! un troisième feu rouge de brûlé... Celui-là, il ne l’avait même pas repéré ! Débouchant sur la rue Lepic, ils faillirent renverser un homme qui traversait sans regarder.
Mais voilà qu’arrivée devant chez elle, l’étudiante était fort ennuyée : il n’y avait pas de numéro 127. Il y avait bien un 125 et un 129, mais pas de numéro 127. Ni immeuble ni porte, et encore moins de concierges.
Juste une palissade avec un terrain vague derrière.
L’inspecteur avait entendu dire qu’à Tokyo, les immeubles ne portaient pas de numéro, ce qui devait rudement compliquer la tâche des agents nippons. Heureusement qu’à Paris, on n’en était pas encore là.

— L’affaire se complique, mademoiselle.
— Moi, j’en perds mon latin, monsieur l’agent. Vraiment c’est incroyable, et même pire, c’est impossible !
— Montrez-moi encore une fois votre carte de séjour, et aussi votre passeport. Reprenons tout depuis le départ. Il y aura forcément une erreur quelque part, qui nous aura échappé à tous deux.
— À moins que ce ne soit la Machine à remonter le Temps, avait-elle alors susurré. Un souvenir en évoque un autre, qui lui-même vous fait penser à autre chose. C’est ce que nous appelons une Machine à remonter le Temps, tout le monde l’utilise, mais certains plus que d’autres. Une légende dit que si on l’utilise souvent, il s’ouvre une brèche dans le temps, des choses incroyables ou surnaturelles peuvent alors survenir... Je n’avais jamais cru auparavant à une telle histoire. Chez nous, vous savez, il se raconte beaucoup de contes et de légendes. Mais là, je ne vois plus que cela comme explication.

L’inspecteur avait opiné.

— Comment vous appelez-vous, monsieur l’inspecteur ? Êtes-vous marié ? Avez-vous des enfants ?
L’inspecteur avait levé la tête pour toute réponse. La lune blafarde projetait ses rayons obliques sur le terrain vague. Il pouvait bien être dix heures.
— Vous étudiez en quoi, mademoiselle ?
Restée dans la voiture, elle paraissait renfrognée. Visiblement peu affectée par la tournure des événements, elle avait murmuré de façon inaudible. Alors, il avait entendu, oui entendu. Il n’avait pas bien compris sur le coup, mais pour entendre, ça oui ! Il avait très distinctement entendu.
— J’étudie le meilleur moyen de rentrer chez moi.
— Où c’est chez vous, mademoiselle ?

Elle n’avait pas répondu et à la place, avait pointé l’endroit de son sternum à l’aide de son index droit.
À ce moment précis, l’inspecteur avait pris conscience que c’était bien une femme assise là, un être de chair et de sang... Assise à la place du mort mais bien vivante. Il en avait pris conscience à ce moment-là : il se souvenait très bien ! Subitement, il remarqua que son genou droit était légèrement différent du gauche.
Il pensa que si elle venait à disparaître, il n’y aurait probablement personne pour s’inquiéter d’elle.
C’était une bien étrange pensée pour un inspecteur, mais dans la police, on fréquente la mort... On la voit tous les jours, dans ses basses ou hautes œuvres. L'inspecteur avait pour excuse cette mauvaise fréquentation obligatoire. Son travail consistait à protéger les vivants. Une fois qu’ils étaient morts, il ne restait plus qu’à chercher le coupable, ni plus ni moins.

— Où allez-vous dormir ce soir ? Si votre chambre a disparu et que tout l’immeuble s’est transformé en terrain vague, c’est bien regrettable. Avez-vous des amis ici ?

Non, elle n’avait ni amis, ni famille et son histoire semblait bien trop invraisemblable pour avoir été inventée de toutes pièces. Quoi qu'il en soit, il était trop tard pour tenter d’y voir clair. Attendons le lendemain, se dit-il, c’était beaucoup plus sage, en effet.

— Peut-être puis-je dormir chez vous si vous n’êtes pas marié ?

Elle était brune aux yeux verts, plutôt jolie. Ce n’était pas une beauté évidente, de celle qui vous fait vous retourner dans la rue, sans même y réfléchir. Un je-ne-sais-quoi d’à la fois secret et pudique émanait d’elle, une beauté cachée beaucoup plus émouvante.
Pendant son service, l’inspecteur ne se souciait guère de ce genre de questions. Sa mission consistait à lui trouver un endroit où passer la nuit, c’était la seule préoccupation du moment. Il eut bien l’idée de la conduire dans un refuge qu’il connaissait, mais se ravisa. Bien que son devoir passât avant tout, il ne pouvait décemment pas la laisser passer la nuit n’importe où. On ne pouvait pas laisser les gens vagabonder en pleine nuit dans Paris, surtout les étrangères : elles étaient des proies faciles et recherchées par tous les maniaques de la planète.
Elle était arrivée deux heures auparavant au commissariat de la rue Ordener. « On te laisse garder la boutique », avaient dit les deux plantons en la voyant arriver, et ils étaient partis chercher un casse-croûte chez l’épicier situé un peu plus bas.

—Vous croyez au Grand Errant, monsieur ? Un soir à Prague, j’ai cru l’apercevoir, un baluchon attaché autour d’un bâton. Il avait l’air tellement âgé, et sa barbe était tellement longue ! Tout paraissait dire chez lui : je suis fatigué, mes pieds ont fait plusieurs fois le tour de la Terre, je voudrais m’arrêter, mais je ne le puis. C’est la seule légende à laquelle je crois. La seule, monsieur.

Il l’avait laissée là dans la Citroën et était parti seul inspecter le terrain vague, plus par acquis de conscience que dans l’espoir d’y découvrir un quelconque indice.
Une plaque sur la palissade d’entrée indiquait que l'entreprise Dumingues construisait un immeuble moderne sur cet emplacement. De nouveau, il pensa que s’il lui arrivait quelque chose, personne ne s’inquiéterait de son absence. Une adresse fantôme, un immeuble disparu, tout cela ne contribuait guère à la construction d’une identité...
Qui pouvait-elle bien être ? Que cherchait-elle ? Une nausée le ramena soudain à la réalité et il prit conscience de l’absurdité de la situation : elle, dans sa voiture, et lui, à la recherche d’une chambre qui n’existait pas. Totalement anxieux, l’inspecteur se précipita dehors pour constater qu’elle n’était plus là. Il fit démarrer la voiture en trombe, son cœur battant la chamade.
Elle n’avait pas pu aller bien loin.
Au bout d’une demi-heure d’errance dans le quartier, il dut pourtant se rendre à l’évidence : elle s’était bel et bien volatilisée. Les rues alentour étant désertes, l’inspecteur décida alors de descendre sur Pigalle. À l’approche du café vietnamien, il bifurqua pour garer la Citroën dans la rue en contrebas.

Décoré dans le style colonial, ce café restait ouvert une bonne partie de la nuit. Devant les tentures du fond, on avait disposé une rangée de bocaux contenant des serpents. L’inspecteur ne les regarda même pas : ces reptiles ne causaient de trouble à personne, car ils paraissaient tous avoir avalé leurs actes de naissance depuis un bon moment déjà.
Il y avait bien de temps à autre une demoiselle effarouchée pour s’inquiéter, mais rien de plus.

Une faune bigarrée fréquentait cet endroit, sans doute à la recherche d'un ultime refuge à la réalité des bars et des strip-teases. Sur le mur perpendiculairement à la rangée de serpents, une affiche néo-réaliste exaltait la marche vers le communisme. C’était du moins comme cela qu’il l’interprétait, n’ayant jamais réussi à se faire traduire le texte au bas de l’affiche.
Personne ne l’avait vue, non : ni les serveurs asiatiques, ni le jeune videur blond à l’entrée. Non, absolument personne n’avait remarqué une jeune femme seule correspondant à ce signalement. Ressentant tout à coup une envie pressante, il descendit quatre à quatre les marches menant aux toilettes et, absorbé par ses pensées, ne remarqua même pas qu’il rentrait dans celles qui sont habituellement réservées aux dames.
Bredouillant une excuse improvisée à l’adresse de l’inconnue devant le lavabo, il referma brusquement la porte, avec la ferme intention cette fois de se diriger vers les commodités adéquates.
Il y eut comme un déclic. L’inspecteur poussa une nouvelle fois la porte des toilettes, mais volontairement cette fois.
Elle était devant la glace.

— Ce n’est pas dans des toilettes, fut-ce d’un café vietnamien à Pigalle, que vous retrouverez votre immeuble, mademoiselle Jesenka... ou Jesenska. Cela, je peux vous l’assurer !
— Alors je ne vois plus qu’une seule possibilité, monsieur l’inspecteur. Tout ceci doit être un rêve.
— Si c’est un rêve, mademoiselle, il convient de nous poser la question de savoir si c’est moi qui rêve ou bien si c’est vous, ce qui change radicalement les données du problème comme vous en conviendrez aisément. A priori, si c’est moi qui rêve, cela doit être alors un cauchemar... Car je ne me verrais jamais dans la réalité discuter avec une Bohémienne dans des toilettes féminines, et ce à seule fin d’élucider où a bien pu passer son immeuble.
— Avez-vous des origines tchèques ?
— Non. Pourquoi ?
— Parce que vous raisonnez bien et c’est exactement comme cela qu’un inspecteur de chez nous mènerait l’enquête. Voilà ce que j’avais à vous dire.
— Oui, voilà ! C’est certainement encourageant ce que vous dites là, mademoiselle.
Une dame entra sans leur accorder le moindre regard, elle alla vers un box vacant, puis poussa la porte et referma derrière elle. Leurs regards se croisèrent à nouveau.
— Voilà qui corroborerait presque mon hypothèse, mademoiselle, car si nous étions dans la réalité, cette dame qui vient d’entrer aurait sûrement été choquée de nous voir ici ensemble tous les deux.
— Voir.
— Au moins, elle aurait eu une réaction !
— Pas certain...
— Allons donc, quand même ! Cette personne aurait marmonné une excuse, comme moi lorsque je suis entré la première fois et que je vous ai vue.
— Peut-être pensait-elle à autre chose à ce moment-là...
Un ange passa.
— Et si c’était vous qui rêviez, mademoiselle ? Cela serait forcément un cauchemar, je pense...
— Voilà enfin une bonne question, inspecteur, et qui mérite qu’on s’y attarde. Oui, je pense que oui. Je pense que je pourrais très bien faire un rêve où je me retrouverai dans un café vietnamien vers Pigalle, après avoir sollicité l’aide d’un inspecteur pour la perte (ou le vol délibéré) d’une domiciliation certifiée comme telle sur une carte de séjour valide, et que ce dernier, poursuivant l’enquête dans des toilettes féminines où je me trouve actuellement, parlerait avec moi, sans avoir attiré l’attention d’une dame qui néanmoins aurait pu être surprise de voir un inspecteur et moi-même discuter ensemble dans ce lieu, comme si de rien n’était. Effectivement, cela est probable et même plus, je dirais que cela est possible.
— Là, je sens que nous avons bien avancé, mademoiselle !
— Ou encore : nous pourrions faire partie du rêve (ou du cauchemar) d’un écrivain qui aurait débuté une histoire sans queue ni tête, et qui s’aperçoit brutalement qu’il ne peut arriver au terme de façon cohérente et logique.
— Et qui serait cet écrivain, d’après vous ?
— Ça, vous m’en demandez trop quand même. Mon imagination a des limites, même si je suis bohémienne, ou tchèque.

Ou les deux.