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Pressé, il était pressé. Toujours pressé. De sa marche rapide, il évitait les passants qui s'attardaient sur les trottoirs. Il les haïssait. N'avaient-ils pas mieux à faire que se prélasser inutilement dans les rues ? À gêner les gens comme lui qui avaient une vie active ? Des rendez-vous importants comme celui qui se profilait dans moins d'une heure ?
Ils étaient autant d'obstacles dans la course de sa vie. Il tentait parfois de les éviter mais bien souvent, il préférait les bousculer, comme pour les punir d'oser entraver son chemin. Comment pouvaient-ils ne pas se rendre compte que leur temps était compté ? Qu'il leur échappait toujours et que ce qui était passé ne pouvait revenir ?
Il ne supportait pas de ne rien faire. C'est pourquoi il n'avait pas de télévision. Surtout pas. Cet objet était pour lui la plus grande perte de temps que l'homme ait pu créer. En revanche, il avait des livres, beaucoup de livres, même s'il n'avait pas lu la plupart car l'idée même de s'asseoir calmement dans un fauteuil le hantait presque. Les livres, ils étaient là pour habiller le mur, paraître cultivé. Ils avaient ainsi une certaine utilité, ce qui selon lui, manquait cruellement à la télévision.
Pour combler sa vie et ne jamais avoir à se confronter à l'ennui, il travaillait. Il ne faisait que ça d'ailleurs. Il enchaînait les réunions et restait le plus tard possible dans son bureau à parfaire ses dossiers. Pour se sentir vivre, il fallait se rendre utile. Et quoi de plus utile que servir loyalement la société et son fonctionnement ? Si tous les rouages tournaient sans accrocs, c'était grâce à lui. Pas comme tous ces autres qui se laissaient juste entraînés par le courant... Il les méprisait. Il les méprisait tellement. Mais c'était un rejet réciproque. Peu de gens l'appréciaient et même sa femme l'avait délaissé. Pourtant, il avait tout fait pour essayer de lui inculquer son mode de vie, celui qui à ses yeux, devait prôner. Il l'avait d'abord prise comme assistante mais cela s'était vite révélé être une mauvaise idée. Elle ne suivait pas la cadence, s'épuisait vite, échouait à des tâches importantes. Il avait été patient avec elle mais elle n'était pas faite pour ça. Tant pis, c'était-il dit alors, elle n'aurait qu'une fonction de représentation. Avec les connaissances qu'elle avait néanmoins acquises en travaillant à ses côtés, elle rendait bien aux dîners importants. Elle ne faisait pas potache comme les femmes de ses collègues. Il en était fier. Mais un jour, elle avait décidé de partir. « Je ne te vois jamais blablabla on ne partage rien ensemble blablabla aucune attention blablabla tu ne m'aimes plus blablabla... ». Ce jour-là, il ne l'avait écouté que d'une oreille car un gros contrat dont la signature était imminente occupait toutes ses pensées. Elle avait claqué la porte. Il avait haussé les épaules. Il n'avait pas le temps de se préoccuper de ça pour l'instant. Et puis elle reviendrait.
Elle n'était jamais revenue. Depuis, il était seul et d'un côté, c'était mieux ainsi. Plus de contraintes, plus besoin d'être hypocrite pour la satisfaire. Parfois, lorsque son emploi du temps le lui permettait et que l'envie se faisait pressentir, il draguait une des nouvelles stagiaires, la ramenait chez lui, et la renvoyait le lendemain matin. Cette routine le satisfaisait et les années passaient.

Et aujourd'hui, le grand patron dont il convoitait la place l'avait convoqué à son bureau. Alors qu'il arrivait devant celui-ci à l'heure fatidique, il s'arrêta et regarda la plaque dorée qui y était accrochée. Il y voyait déjà son nom, de belles lettres annonçant son prestige. Il secoua la tête, ce moment arriverait bientôt mais pour l'instant, il devait aller au rendez-vous. Il inspira profondément, afficha un visage sérieux et confiant, puis entra. Le grand patron avait un sourire aux lèvres, ce qui présageait sans doute une petite promotion. Ils discutèrent de tout et de rien pendant quelques minutes puis le patron se pencha sur son bureau, les mains croisées.
— Vous avez eu pendant toutes ces années un parcours exemplaire dans notre entreprise, et il va sans dire que sans vous, elle ne se porterait pas aussi bien. Je suis vraiment fier et reconnaissant de votre travail acharné à nos côtés. C'est pourquoi j'ai décidé...
Le patron se tut un instant, laissant planer le mystère avec un sourire satisfait. À l'intérieur de lui, il exultait. Il appréciait tant que l'on reconnaisse son travail.
— C'est pourquoi j'ai décidé d'organiser un pot fastueux pour votre départ ! Tout le monde sera là, un buffet et une cérémonie sont déjà prévus pour vous remercier de toutes ces années de loyaux services, ce sera fantastique !
Pour lui, le temps semblait s'être arrêté, et le monde s'écrouler. Péniblement, il articula :
— Mon... pot de départ ?
— Voyons Didier, ne me dites pas que vous avez oublié votre départ à la retraite !
— Mais... c'est impossible... Ce n'est pas pour tout de suite... Je ne veux pas partir maintenant. Je suis en pleine forme, j'ai un gros projet en cours, on ne peut pas s'arrêter là ! »
Le patron prit un air plus doux.
— Écoutez Didier, je sais que ce n'est pas facile pour vous, que vous aimez votre travail... mais on a déjà repoussé votre départ plusieurs fois. On ne peut plus, Didier, on ne peut plus.
— Mais vous avez besoin de moi ici, vous l'avez dit vous-même ! s'exclama-t-il en se levant.
Le patron prit une grande inspiration et baissa les yeux.
— On a déjà trouvé votre remplaçant... commença-t-il avant de relever la tête. C'est un jeune trentenaire très dynamique et efficace. Il ne faut pas vous inquiéter, il reprendra sans peine votre flambeau et d'ailleurs, il travaille déjà sur vos dossiers.
— Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Qu'est-ce que je vais faire, moi, après ?!
— Profitez de votre retraite pour passer du temps avec votre famille, voyager, découvrir de nouveaux loisirs...
Il éclata de rire. Décidément, le grand patron ne comprenait rien. Sa carrière n'était pas finie, elle ne pouvait pas s'arrêter là. Il n'avait pas grimpé tous ces échelons pour partir avant d'arriver au sommet. Et puis sans son travail, il n'était rien, plus rien. Si tout s'arrêtait aujourd'hui, son seul compagnon deviendrait l'Ennui. « L'Ennui... » murmura-t-il en écarquillant les yeux. Ses mains commençaient à trembler et le grand patron se leva.
— Didier, Didier, vous allez bien ? Vous êtes tout pâle. Il ne faut pas se mettre dans cet état, vous savez ! Allez, je vais vous raccompagner en bas. Rentrez et reposez-vous, vous n'avez plus de contraintes, maintenant ! s'exclama-t-il en le poussant vers la porte.

Il ne voyait plus rien, ne sentait plus rien. Son corps était comme en marche automatique. Sur le chemin pour rentrer chez lui, il bouscula de nombreux passants. Mais pour une fois, ce n'était pas volontaire. Il était hagard, les yeux perdus dans le vague, la bouche entrouverte, murmurant des paroles incompréhensibles.
Quand il rentra chez lui, son appartement lui parut soudain immense et vide. Il ne se sentait pas bien, comme s'il étouffait. Il ne pouvait pas rester ici. Il tituba en arrière et fit aussitôt demi-tour.
Il avançait au hasard dans les rues, sans savoir où aller et des pensées fusaient dans sa tête. « Mais qu'est-ce que je vais faire ? J'peux pas rester comme ça, j'peux pas gâcher la fin de ma vie à ne rien faire, j'y arriverai pas. J'y étais presque, j'étais si près du but... Plus de travail. Plus rien. La retraite, ce n'est pas possible, oh non, ce n'est pas possible. Mais peut-être que tout n'est pas perdu, peut-être que je pourrai trouver un travail ailleurs ? Là où mon expérience prônera sur mon âge ? N'importe quoi ! Tu dérailles, Didier, qui voudrait d'un vieux ? Personne, tu le sais parfaitement, personne ne voudra de toi, t'es foutu, je suis foutu, qu'est-ce que je vais devenir mon Dieu, qu'est-ce que je vais devenir... »
Soudain, cet homme dont les sentiments n'avaient jamais été autres que son amour du travail et de l'argent, cet homme toujours si froid, calculateur et imperturbable, se mit à pleurer. Il n'essaya même pas de se cacher. À quoi bon ? Tous ces maudits flâneurs dans les rues étaient trop occupés à gâcher leur vie pour remarquer les larmes qui coulaient le long de son nez droit et de sa peau marquée par le temps. Il accéléra le pas. Tout était flou autour de lui, mais il devait se dépêcher, trouver une solution, vite, très vite. Il perdait du temps, encore, toujours, il était en train de tomber dans une spirale infernale. Pourquoi n'arrivait-il pas à résoudre le problème ? Il avait pourtant toujours réussi, c'était sa spécialité, c'était ce pourquoi il était reconnu dans sa boîte. Mais aujourd'hui, quand il en avait vraiment besoin, où étaient les idées ? Disparues, envolées, elles le laissaient seul, désespéré, à courir dans des rues bondées au hasard, à traverser des boulevards, sans même se préoccuper ni des voitures ni des feux. On klaxonnait derrière lui, mais il ne les entendait pas, il poursuivait sa course, inlassablement, jusqu'à ce que...

— Oh mon Dieu, un homme vient de se faire percuter !
— Merde, merde, merde, appelez une ambulance, vite !
— Je vous jure, j'ai rien fait, il s'est jeté devant moi, il courait, mon feu était vert depuis longtemps ! C'est pas ma faute, j'ai vu son regard, il était fou, j'ai freiné mais il n'a pas bougé, je... je l'ai vu sourire... Mon Dieu, mais qu'est-ce que je vais faire...
— Il est mort ?
— Laissez passer, j'ai mon brevet de secourisme !
— J'espère qu'il va s'en sortir...
— On ne peut plus rien pour lui, je suis désolée.
— Je suis sûr qu'il l'a fait exprès, il a souri ! Il a souri !
— Monsieur, calmez-vous.
— J'ai tué quelqu'un... Il souriait...