L'héritage Valou

Finaliste
Grand Prix Printemps 2013

— Et voilà, encore une journée de finie, remarqua Wiomar’ch d’un air morne en regardant les trois poissons qui se débattaient au fond de sa barque. Ce n’est pas encore aujourd’hui que nous ferons un festin. Qu’est-ce que tu en penses Bleizh ?
Comme d’habitude, la pêche n’avait pas été exceptionnelle et comme d’habitude, Bleizh ne répondit pas. Sa fourrure soyeuse balayée par les courants d’air réguliers prenait des teintes argentées et son regard tourné vers la mer lui donnaient un aspect empreint de noblesse. Dressé sur ses quatre pattes en une posture volontaire, il laissa passer quelques secondes avant de ramasser l’amarre traînant dans le sable entre ses crocs.
— Tu as raison, pressons-nous de ramasser cela avant la nuit.
Le vent soufflait avec force mais pas plus que d’habitude. Tirant son embarcation sur le sable, Wiomar’ch eut tôt fait de rapporter ses prises dans la petite masure de bois et de paille surplombant la plage et abritant ses vieux parents. Au loin, de l’autre côté de la baie, se dressaient les murs blancs de Nantes et ses hauts remparts. Lorsque tout fut entreposé dans le grand saloir, il poussa la porte de la cabane et déposa son couvre-chef à l’un des crochets de métal fichés dans le mur.
— Et voilà, lança-t-il avec une pointe de fatigue dans la voix. Nous avons de quoi tenir quelques temps avec tout cela.
Un feu crépitait dans la petite cheminée autour de laquelle était rassemblée la famille. Les rejoignant, Wiomar’ch et Bleizh s’assirent, l’homme contemplant pensivement les flammes et le loup se lovant au plus près de son ami.
— Il devient plus fort de jour en jour, fit remarquer la vieille Soazig. Je me souviens de son arrivée comme si c’était hier.
— Oui Mère, l’interrompit Wiomar’ch. Tu nous as déjà raconté mille fois cette histoire. Vous étiez jeune et je venais de naître lorsque vous avez accueilli cette prêtresse de l’ancienne religion qui a péri dans cette pièce pendant une nuit de tempête. Elle avait avec elle un louveteau que vous n’avez pas eu le cœur de faire disparaître et vous l’avez mis dans mon berceau pour que je ne meure pas de froid. Qui sait, c’est peut-être cela qui me lie tant à lui, ajouta-t-il pensivement en passant sa main sur la tête du grand loup.
— Ne prend pas cela à la légère fils, le reprit son père de sa voix bourrue. Les prédictions des anciennes prêtresses sont souvent signes de malheur. Surtout celles prononcées sur leur lit de mort.
— Je sais, répondit Wiomar’ch. Quand Hermine et Lys se déchireront en une folie sauvage, à ce monde cette famille laissera son héritage. Combien de fois n’ai-je entendu cette phrase ?
— A ce propos, reprit la vieille mère. As-tu eu des nouvelles au village ?
— Oui et elles ne sont pas bonnes. L’armée de France a pris Ploërmel et Vannes. Nul ne sait quand elle sera sur Nantes. Mais sur ce, je vais me coucher, j’ai encore une longue journée de pêche demain.
— Je n’aime pas te savoir sur la mer mon fils, surtout avec les vauriens de cette brute de Charles de France. Reste avec nous demain, l’ouvrage ne manque pas ici.
— J’aimerais tant cela, Mère. Mais la place d’un Breton est sur la mer. Et au moins, tant que je suis sur l’eau, les soudards français ne viendront pas m’y chercher. »
Embrassant ses deux parents, Wiomar’ch se coucha sur sa paillasse et dormit d’un sommeil agité jusqu’à ce que les rayons du soleil, passant à travers les planches de bois du mur, ne viennent le réveiller. Très vite, il était de nouveau sur les flots, prêt à lancer son filet et à tirer ses lignes.
— Et toi, qu’en penses-tu mon bon Bleizh? Père croit que la réalisation de la prophétie est proche avec cette folle guerre entre la Bretagne et la France. Que pourrions-nous laisser en héritage ? Nous ne possédons rien à part notre cabane, notre bateau et nos poissons. Et toi, bien sûr, ajouta-t-il en réponse au grognement indigné du loup. Enfin, j’espère que cela pourra au moins faciliter notre existence.
La journée se passa comme toutes les autres mais la pêche, cette fois-ci, fut prolifique. Des dizaines de poissons identiques à la tête lourde et aux dents longues se massèrent bientôt au fond de l’embarcation, l’alourdissant à tel point que les deux compagnons faillirent chavirer plus d’une fois.
— Nous avons dû trouver un banc de ces poissons. Courage Bleizh, jubilait Wiomar’ch en tirant de toutes ses forces pour remonter ses prises. Nous voilà sauvés et assurés de ne pas mourir de faim cet hiver !!
La pêche fut si bonne que pour la première fois depuis longtemps, Wiomar’ch rentra à terre avant que la moitié du jour ne soit passée. Il tirait sa barque sur le sable comme la veille, lorsqu’il entendit soudain une voix dans son dos.
— Eh bien, voilà qui tombe à pic. Allons mon garçon, pas d’histoires, donne-nous donc ce poisson. Le Roi Charles t’en sera reconnaissant.
Lâchant sa corde sous la surprise, Wiomar’ch se retourna pour se retrouver face à deux soldats portant l’uniforme de France pointant vers lui leurs épées.
— Non, ma famille en a besoin pour passer l’hiver. Il y a trop longtemps que nous n’avons pas eu le ventre plein.
— Dommage pour toi mais tu n’auras bientôt plus rien à nourrir, répondit le soldat en se ruant sur lui.
Plus rapide que l’éclair, Bleizh s’interposa, saisissant le soldat au mollet. Poussant un cri, il tenta de se dégager à grands coups d’épée mais ne fit que raffermir la prise du grand loup. Tombant au sol, il ne put résister aux crocs qui se plantèrent dans sa gorge. Son acolyte s’enfuit sans demander son reste. Resté seul, Wiomar’ch se précipita vers son compagnon dont le flanc se teintait lentement de rouge. Déjà, des spasmes agitaient son corps d’où s’enfuyait la vie. Pleurant sur son ami, il plongea ses yeux dans les siens pour l’implorer de rester près de lui. Alors, ouvrant doucement la gueule, Bleizh parla :
— Ne m’oublie pas, mon ami. Nomme ces poissons d’après moi. Qu’ils soient l’héritage que nous laisserons à ce monde et le souvenir de nos journées en mer. Prends soin de toi mon ami.
Wiomar’ch pleura de longes heures sur le corps refroidissant du loup disparu. Jusqu’à la fin de ses propres jours, il honora la volonté de son ami et aujourd’hui encore on nomme « loup » ces poissons aux dents longues hantant les eaux des mers froides, souvenirs marins d’une amitié passée.

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