Reunan

Reunan

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Je suis à peu près en forme, des douleurs à l’épaule gauche, un pied droit qui n’est pas très obéissant. Je m’essouffle vite, je digère bien, je dors mal. J’ai maigri, mon docteur est content, mais mon visage s’est relâché, ça pendouille sous le menton, j’ai des valises, des rides, des tâches brunes. Pour atténuer la débâcle, je me suis laissé pousser la barbe.

Mes cheveux ont la couleur de l’écume lors d’une grande marée, c’est-à-dire un blanc cassé, terne, parfois virant au gris. Aujourd’hui, j’accepte ma vieillesse, entre cinquante et soixante, j’étais irritable, je n'acceptais pas de ne plus être tout à fait le même, entre soixante et soixante-dix, j’étais guilleret avec un rien de perversité, je draguais les caissières de supermarché. Quel con ! Après soixante-dix, j’ai commencé à apprécier des trucs étranges, de petites choses, des moments, des saveurs, des paysages, une phrase, oui, un petit paquet de mots bien ficelés me mettait en joie. Je les collectionnais dans un carnet.

Tiens ! Un fort coefficient m’émeut, je suis excité à l’idée d’aller me balader sur la côte. Ces jours-là, j'espère de tout cœur que nous n’aurons pas un vent de suroît et un baromètre trop bas. Ceux qui apprécient l’écume comprendront.

J’aime le vent, les courants d’air, une petite brise, la propulsion, la météorologie, la fraîcheur de l’océan. J’aime la pluie, les ondées, le crachin, l’averse, la pluie fine, tellement ténue qu’il faut mettre la main pour voir si elle se mouille, la pluie emmerdeuse, rafraîchissante, la pluie incongrue. J’aime l’atlantique, les marées, le goémon, les enfants qui pataugent dans les algues. Les odeurs, les cris, les bouées, les balises, les horaires des marées !

Aujourd’hui, j’ai réussi à mettre Louisette dans la 4L. C’est une victoire, mais qui ne me satisfait qu’à moitié. Éprouver le bonheur d’être avec elle est un lointain souvenir. Depuis longtemps, Louisette m'emmerde, dans les grandes largeurs. Mon chien est mort l'année dernière à seize ans, j'ai eu de la peine, mais je me dis que désormais c'est Louisette que je trimbale. La seule différence, c'est que je ne vais pas la faire pisser.

C’est quand même bon d’être là, un dimanche à Concarneau. La côte est recouverte d’un blanc un peu sale. Je me sens bien comme ça, j’ai un peu froid, mais tu t’en fous si t’es bien couvert, un kabig bien épais et tu tues le froid. C’est humide mais tu t’en branles si tu ne touches à rien. Je suis bien, le climat est adapté à mon génome. Mon arbre généalogique retrouve ses racines.

Des paquets d’écumes s’envolent dans les rafales, moi, j’ai mes cheveux qui restent bien accrochés. Le vent fait de la musique avec tout ce qu’il trouve : les poteaux électriques, les arbres, les poubelles, les panneaux indicateurs. Ce n’est pas encore le mouvement final, la symphonie prend un rythme de croisière, le déplacement de l’air est supportable. Je revis, je respire bien, j'ai les yeux grands ouverts, j'en perds pas une miette.
Louisette affronte le mauvais temps en ronchonnant, comme à son habitude. Je porte mon regard sur elle, sans conviction. Tu vois Louisette, ta peau est pleine de taches et ressemble à la fourrure des hyènes. Tu es une vieille maintenant. Un truc courbé, plaintif, tu n’aimes plus voir voler les paquets d’écume. Tu geins, oui, tu geins ! Tu passes ton temps à geindre. Nonobstant, tu restes ma femme, en ce sens où je pense avoir une femme, mais je n’y ai jamais vraiment cru. Tu es ma suivante, ma colocataire, mon accompagnatrice, tu n’as jamais su prendre des initiatives mais j’ai accepté, j’ai mené notre barque. Sera-ce jusqu’au naufrage ? Je t'ai supportée, je t'ai même portée mais je ne sais pas si je veux couler avec toi.

Tes yeux, peut-être, ne me voient plus. Je suis depuis tellement longtemps dans ton paysage que tu m’occultes. Tu ne m’entends pas non plus, parfois, je te parle et tu continues à regarder ailleurs. Tu as de la buée sur les lunettes et de la merde dans les oreilles. Tu ne vois même plus ce qui est beau, comme l’écume, les enfants qui crient dans le vent, les mamans qui rient de voir leurs mômes si joyeux, elles sont si belles quand elles sont heureuses. Toi, tu te plains, tu regardes ta montre, tu fais la grimace. Vieille guenon !

Louisette, pour toi, je suis comme une boule d’écume, aucun intérêt. Je m’en fous, après tout. Que tu ne me calcules plus m'arrange. J'ai la paix. Je me sens pré-célibataire, en attente de veuvage. Dans le salon, il y a un canevas qui représente une scène de chasse, c'est ta mère qui te l'a offert et je n'ai jamais réussi à décrocher cette merde pour la foutre dans la cave. Tu as le même statut que ce canevas Louisette ! Jamais réussi.

— Qu’est-ce qu’on branle-là à regarder la mer avec ce vent ? balance Louisette avec son parlé vulgaire.
— On regarde l’écume. On se détend, on prend l'air. On revit.
J'ai fait ma petite recherche sur le bienfait des balades en bord de mer, surtout déchaînée. On se sent bien parce que l'eau étant maltraitée par les vagues dégage des ions négatifs qui sont bon pour le bien-être. Fier de ma découverte, je rajoute une précision pour Louisette.
— Il y a des ions négatifs autour de nous, on se sent bien.
— Et alors ! L’écume, l’écume, l’écume... ton cul oui ! Et les ions, ton fion !!
— Tu fais chier Louisette, tu fais chier comme jamais, c’est beau l’écume ! C’est comme de la neige. On en prend plein la gueule ici, c’est un bon bol d’air. Regarde cette côte, comme elle est belle. Tu as des pauvres bougres qui habitent dans des banlieues qui donneraient leur chemise pour être là !
— J’ai envie de rentrer. Je m'en fous des banlieusards, qu'est-ce que j'en ai à caguer des pauvres types dans le RER.
— Dans ta connerie tu vas rentrer. Tu fais partie du monde Louisette, tu es un être humain comme les autres, et eux ils souffrent parfois plus que toi.
— S’il te plait ne soit pas désagréable.
— Regarde l’écume Louisette, c’est la sueur de la mer.
— Je ne vois pas. Tes délires m’ennuient. Je suis fatiguée, j’ai froid, c’est humide, le vent m’emmerde.
— Qu’est-ce que t’as vu de ta vie Louisette ? Qu’est-ce que tu as fait de ta vie ? Tu m’as suivi, tu m’as attendu, tu m’as regardé faire.
— J’ai mes raisons. Ma vie de merde. Que des merdes avec toi, des grosses merdes.
— Reste sur l’écume Louisette, ne creuse pas. Je te parle d’écume Louisette, l’écume, pas de merde.
— Allez ! je veux partir, je veux rentrer, j’ai mes médicaments à prendre. L'infirmière passe ce soir pour ma piqûre.
— Cet endroit est beau Louisette !
— J’ai la migraine. Je n’ai pas pris mon médicament, ça va aller plus mal.
— T’es conne Louisette, t’es conne de ne pas vouloir voir ça.
— Et toi, tu es quoi, tu te crois mieux conservé que moi, vieux croûton, t’as une demi-molle depuis des décennies, tu m’emmerdes à t’esbaudir de conneries, l’écume, les oiseaux, la poésie, les mamans que tu trouves belles, qu’est-ce que j’en ai à foutre de ton écume de merde, vieux vicieux, si tu crois que tu vas bander encore, tu te fous le doigt dans l’œil. J’ai mal partout, je perds la mémoire, Concarneau, c’est bon, je connais, la ville close me fait chier !

Louisette, tu trembles et tu ne sais plus me dire que tu m’aimes, sans doute parce que tu ne m’aimes plus depuis longtemps. J'aime quand même croire que dans le fin fond d'un recoin de ton cerveau mité tu as un peu d'estime pour moi. Tes mains vibrent, tes jambes te portent à peine. Tes bras s’évadent, faibles et minces. Jamais plus ils ne se posent sur moi. Ils ont oublié le chemin. Je ne sais plus si j’ai envie qu’ils retrouvent leurs vielles habitudes. Je ne sais vraiment plus. Sans doute pas. certainement pas. Ta tête s’en va, ou à gauche, ou à droite, ton cœur est poreux, loin, sûrement, il ne bat plus pour moi en tout cas, il palpite juste pour te faire survivre encore un peu. Combien de temps Louisette ? Est-ce que tu partiras avant moi ? J’aimerais assez, pour avoir la paix quand la mer s’agite. J’irai voir l’écume tranquillement, peut-être même que j’y balancerais tes cendres. Et j’espère, même si c’est un vœu pieux, que quand celles-ci disparaîtront dans les flots, je recommencerais à bander Louisette, comme un turc. Vielle peau !

Louisette, je m’emporte, je réagis. Est-ce que tu sais encore ce qu’aimer veut dire ? Est-ce que tu sais que nous nous sommes aimés ? Tes petites attentions me faisaient de grands plaisirs. Tu n’aimes plus la poésie, mais rappelle-toi, autant que possible, que tu me lisais des passages de tes auteurs préférés. Hier, tu t'es endormie sur le canapé devant ton feuilleton de merde. Tu bavais Louisette, tu bavais !

Notre relation dégénère, et le mois de mai qui reviendra n’y fera rien. Sans doute. Tes cheveux à foison ont vécu des quantités de moissons, puisque je suis vieux, tu es vieille. Tu es plus vieille que moi, non pas à l’état civil, pas sur le papier, mais sur la vie. Tu n’es plus blonde Louisette, tu es chiasseuse, le dégradé de tes cheveux relève d’une courante. Désolé Louisette, tes mèches péteuses, même détonantes, endorment le chaland. Je me sens méchant, j’ai envie de te pousser parfois, de te faire tomber, que tu casses ton col du fémur. J’aimerais être un chien pour te mordre, mais je garde ma rancœur sans presque rien te dire. À quoi ça sert de te dire que tu es une merde ? Tu me parles des enfants que tu n'as pas eu, pourquoi parler de ça à soixante-quinze piges ? Qu'est-ce qu'on en a foutre ? Tu me parles d'une promotion que j'ai loupé quand j'avais cinquante ans, d'une cuite durant laquelle j'ai bousillé la Simca. Qu'est-ce qu'on en a à foutre Louisette ? Je ne t'ai jamais trompé, détail important, mais non, on ne revient pas là-dessus. J'aurais dû te tromper Louisette, comme tout le monde, j'ai eu des occasions. Tiens ! une stagiaire lorsque je suis passé directeur des ventes qui m'a dit : « Monsieur, j'ai toujours aimé votre style, si vous étiez partant, on pourrait s'amuser. » Et moi Louisette, j'ai répondu : « S'amuser à quoi ? » Tu vois Louisette comme j'ai été le roi des cons.

Louisette, je ne te remettrai plus en tête certains souvenirs, parce que tu ne m’aimes plus. Dans mon cœur tu es une petite fille qui, dans mes rêves, habite au rez-de-chaussée, dans la douceur du jardin fleuri de ma vie, plein de tes rires et de tes jolies courbes. Tu as oublié mais pas moi. J'ai cette chance de jouir de souvenirs agréables.

Dans le jardin où je t’ai rencontrée, au milieu des lentisques, des pins parasols et des effluves du cigare de ton père, j’avais peur, de ton vieux, de l’avenir, d’être inintéressant. Mais ta tunique à contre jour avait eu raison de ma testostérone, tu étais presque nue, je voyais ce triangle sombre. Je bandais comme une mule Louisette. Mes génitoires jouaient une symphonie et mon acné s’éloignait.

Louisette, je suis toujours riche de toi, et avare à la fois, je garde tout dans un coffre blindé. Mon capital est intact. Toujours j’aime cette jeune femme que tu étais et je garderai ton cœur amoureux dans ma mémoire quand tu seras morte. Louisette, même si tu es conne, je t’aime encore... un peu. Je ne suis pas complètement mauvais. Tout ça ne veut plus rien dire ! Tu n'aimes pas l'écume, soit, je n'aime pas ce que tu es devenue mais celle que tu étais existe toujours un peu. J'aimerais tant que tu ais la même façon que moi de comprendre la vie. L'as-tu eu un jour ?

Nous sommes vieux et volatiles. Vieux cons, vieux désirs, vieux souvenirs de fornications violentes ? Mes souvenirs sont-ils les tiens ? Tes souvenirs m’appartiennent-ils ? J’aimerais bien le savoir, toi et moi, à trente ans, tu te rappelles ? Ces cavalcades partout où nous mettions les pieds, toutes ces chambres d’hôtel, ces lieux insolites, Carnac, je t'ai baisée derrière un menhir, Brocéliande, on a attendu la nuit pour forniquer, le Louvre (et oui nous avons baisé au musée), les mégalithes de Bidon, le Kastel Du, le petit mont, la chaussée des géants, accrochée à un rocher, tu as pris ce qu'il fallait, le Sahara, tu avais du sable dans la culotte, les ascenseurs, avec et sans Rieu, les cabines d’essayage, les voitures, les aires d’autoroutes, les toilettes des restaurants à Las Vegas... c'est même pas croyable Louisette, quand je te vois, je me dis que ma vie n'a pas eu lieu, j'ai rêvé tout ça. On habite une belle maison, nous avons deux belles retraites, j'ai de l'argent placé et toi aussi, mais moi je serais capable de tout donner pour revenir à cette époque.

S’aime-t-on encore ? Comment te poser la question Louisette ? Nous nous sommes aimés à vingt ans, adorés à trente ans, à quarante ans, c'était une fougue incommensurable. Pour la suite, je ne me prononce pas. On s’aime encore, c’est probable. À moins que l’amour ne soit un mensonge. Quand je vois que tu ne veux faire aucun effort pour apprécier l'écume, je me dis que l'amour est peu de chose face à l'immensité de l’océan. Ce genre de banalité me permet de ne pas attendre une réponse de Louisette.

— Louisette, tu m'aimes ?
— Connard, t'as pas d'autres questions plus intéressantes. Qu'est-ce qu'on bouffe à midi ?
— De l'écume !
— Tu ne veux pas bouffer mon cul aussi, non !
— Non Louisette, nous n'avons pas de menhir !
— De menhir ?
— Te souviens-tu de Carnac ?
— Non, on y a été.

Notre tirelire d’amour, un petit cochon rose, a-t-elle été cassée ? On n’y mettait des pièces, les nôtres, nos joies, nos envolées ! Notre lyrisme aussi. Je l'ai cette tirelire, Louisette ne l'a plus. Et sa fatigue a pris le pas ! Qu’est-ce que Louisette peut y mettre aujourd’hui ? Ses oublis ? Ses post-it ? Son agenda électronique ? Ses séances mémoire avec les spécialistes ? Ses prescriptions médicales ? Ses analyses de sang ? Les radios de ses os transparents ? Vas-y Louisette, mets ton squelette dans le cochon rose.

Louisette, m’aimes-tu à travers ta mémoire qui renie ton âme ? Me parleras-tu encore de tes plaisirs ? De nos voyages ? De nos désirs ? De nos boulots ? Et les caresses, et les petits riens, et les je t’aime, et les baisers... envolés ?