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 Drame

L'argent des autres 

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A trois ans Emile collectionnait déjà les petites pièces jaunes qu’il trouvait un peu partout : sur les trottoirs, dans les replis des canapés ou des sièges de la voiture, à la plage même parfois. Cette manie lui était venue – on ne le saurait que bien plus tard – alors qu’il était à la maternelle depuis quelques semaines, probablement à la suite d’une lecture faite à voix haute par sa maîtresse, madame Piquerelle. L’histoire était celle d’un petit marin embarqué pour un très long voyage et qui découvrait sur une île déserte un coffre rempli de pièces d’or. Le petit marin avait décidé, pour ne pas avoir à partager son fabuleux trésor, de dissimuler toutes les pièces dans divers endroits du navire, où personne ne les trouverait avant le retour au pays. Et pendant les quelques jours qui avaient précédé l’arrivée à bon port, le petit marin s’était mis à fouiller le navire, pour récupérer ses pièces d’or. Il n’en avait retrouvé que trois : une sous son oreiller, une dans sa gourde et la troisième qui n’avait jamais quitté le fond de sa poche. Le petit marin n’avait jamais osé se plaindre ni réclamer quoi que ce fût puisqu’il avait tenu secrète sa découverte. Si bien que le dernier jour, juste avant le débarquement, le capitaine du navire avait rassemblé l’équipage sur le pont et donné à chaque marin une pièce d’or en gage de sa reconnaissance pour cette belle traversée, où chacun avait fait preuve de courage et d’esprit collectif. Lorsque le tour du petit marin était arrivé, le capitaine l’avait regardé dans les yeux et lui avait dit : « Toi, mon garçon, tu ne mérites pas une pièce d’or, mais je te félicite pour deux choses : tu es prévoyant et discret. Il ne te manque que l’essentiel à comprendre : ce que l’on partage a toujours beaucoup plus de valeur que ce que l’on garde pour soi tout seul. » Le petit marin avait reçu cette humiliante leçon avec dignité. Et madame Piquerelle d’expliquer à ses petits élèves l’intérêt de partager avec ses camarades, de ne pas penser qu’à soi parce que l’on était toujours puni quand on agissait comme un égoïste. Lorsqu’Emile avait trouvé par hasard sa première pièce jaune quelque temps plus tard, il avait tout de suite pensé à l’histoire de ce petit marin pour qui il avait curieusement ressenti une immense compassion.
Emile n’était jamais revenu sur cette histoire fondatrice pour se justifier sur l’origine de sa patiente collection et pas davantage sur la morale édifiante qu’il fallait en retenir. Emile était un enfant silencieux et intrigant, probablement très sensible, qui gardait pour lui ses conclusions. Tout ce que les autres voyaient c’était cette manie obsédante de collectionner les pièces jaunes, et uniquement les pièces jaunes et uniquement celles qu’il trouvait par hasard. Parfois une semaine passait sans qu’il en trouvât une seule, d’autres fois, il en récoltait trois ou quatre le même jour : au cinéma, dans le train, à la piscine...
A l’âge de douze ans, Emile avait un bocal à poisson rouge plein de pièces, pas encore de quoi remplir un coffre mais tout de même. A ceux qui s’étonnaient de cette étrange collection il répondait toujours la même chose : « Un jour, vous verrez, je saurai quoi en faire de toutes ces petites pièces. » Cette habitude singulière ne gênait personne. Ses parents trouvaient juste qu’elle n’était pas très enrichissante, d’un point de vue culturel en tout cas. Ils auraient bien préféré que leur fils collectionnât les cailloux, les modèles réduits de voitures ou même les petites amies. Ils plaisantaient parfois en disant à Emile : « Tu seras banquier, mon fils ou collecteur d’impôts ! Il n’y a que ça ! Tu rempliras des coffres et des coffres de pièces jaunes, puisque c’est ta vocation. » Emile souriait mais ne disait rien, posant sur ses parents un regard vide, indéchiffrable qui les mettait mal à l’aise. La valeur de sa collection résidait, semblait-il, dans autre chose que la quantité d’argent qu’elle représentait. Du reste Emile n’avait jamais aucune envie, ni aucun besoin que l’argent lui aurait permis de satisfaire. Il semblait toujours comme détaché de tout et de chacun. Au début, ses parents avaient plaisanté avec lui en le traitant de Picsou, ce vieux canard pingre qui plongeait chaque jour dans sa piscine remplie de pièces jaunes et Emile gardait le silence.

Avec le temps, les choses prirent une tournure plus préoccupante. Adolescent, Emile n’avait aucun ami. Il ne sortait guère comme les jeunes gens de son âge, ne fréquentait ni les cafés, ni les soirées du lycée. Il passait un temps infini dans sa chambre, seul, s’occupant à une seule et obsessionnelle activité : il comptait ses pièces jaunes. Emile consacrait des heures, des jours, des semaines entières parfois à compter ses pièces. Il en faisait des petits tas, des piles parfaitement droites et alignées ou bien dessinait sur le tapis des circuits dorés, ou bien encore les faisait tenir sur la tranche, dans de très fragiles constructions. Ses parents commençaient à s’inquiéter pour de bon. A dix-sept ans, Emile n’avait toujours pas laissé tomber cette manie qui leur était devenue insupportable et ils décidèrent de l’emmener consulter un psychiatre.
Le rendez-vous fut pris dans un centre spécialisé dans le traitement des comportements compulsifs chez les jeunes. Le médecin qui les reçut tous les trois avait l’air expérimenté et très rassurant. Il s’adressa aux parents d’abord, puis à Emile, qui répondit par monosyllabes, ne comprenant pas du tout pourquoi on l’avait traîné là. Pendant l’entretien, Emile soupirait et haussait les épaules, la tête penchée vers le sol et les poings serrés dans ses poches. Ses parents expliquèrent qu’ils étaient soucieux, très soucieux même de voir leur fils s’enfermer ainsi dans un comportement solitaire et se passionner pour une activité stérile qui de surcroît semblait ne jamais devoir finir puisque aussi longtemps qu’il existerait des pièces jaunes, Emile s’acharnerait à les collectionner. Ils avaient tenté à cent reprises de lui faire entendre que toutes ses pièces se ressemblaient plus ou moins, que même s’il se mettait en tête de rassembler des pièces provenant de différents pays d’Europe, il en aurait vite fait le tour. Il n’avait jamais rien répondu, ce qui exaspérait ses parents et les désespérait aussi. Emile savait lui que sa collection s’arrêterait un jour.
Dans le cabinet du médecin ce jour-là, il frottait de plus en plus fort sa pièce entre le pouce et l’index pour la faire briller tout en fixant un point sur le sol et en balançant son buste d’avant en arrière. Le psychiatre demanda aux parents de sortir et de le laisser s’entretenir avec Emile quelques instants. En tête-à-tête avec le jeune homme, le médecin se montra bienveillant, compréhensif. Il en avait vu d’autres. Il lui demanda s’il lui arrivait de faire des achats, de se rendre seul dans un magasin et de dépenser un peu de son argent. Emile répliqua que oui parfois, mais qu’il ne touchait pas à ses pièces jaunes, qu’elles étaient sacrées. Le psychiatre jugea qu’il était inapproprié de lui demander tout de go en quoi elles étaient sacrées. Il savait que le fétichisme est une pathologie sérieuse dont il est risqué de poser le diagnostic trop vite. Ce jeune homme avait peut-être des craintes sur son avenir et cette accumulation, même s’il elle n’avait de valeur que symbolique, le rassurait. Le problème était qu’il ne fallait pas qu’elle devienne son unique et obsédante activité. D’autant plus que cet argent était curieusement acquis. C’était l’argent que le hasard mettait sur son chemin. Et rien n’était plus angoissant que de s’en remettre au seul hasard. Le psychiatre lui posa alors la question suivante : « Dis-moi Emile, si tu trouvais un billet de cinquante euros par terre dans la rue, qu’en ferais-tu ? » « Oh je ne sais pas, je suppose que je le dépenserais pour acheter un coffre. J’ai besoin d’un coffre pour y mettre mes pièces et mes parents refusent de comprendre ça. » On était bien face à un comportement obsessionnel, qui ne laissait aucune trace de culpabilité chez ce jeune sujet.
Après avoir fait revenir les parents dans son bureau, le psychiatre proposa la chose suivante : Emile serait pris en charge pendant quelques semaines dans un établissement de sevrage où l’on tenterait de le débarrasser de cette manie qui, si elle n’était pas dommageable à sa santé physique, n’en comportait pas moins des risques pour sa santé psychique et pouvait compromettre son insertion dans la vie professionnelle plus tard et même le priver définitivement de toute vie sociale. Il s’agissait d’une forme d’addiction finalement. D’autres adolescents se complaisaient des nuits entières dans le jeu vidéo, d’autres s’adonnaient à la drogue, Emile quant à lui était un collectionneur obsessionnel compulsif : un COC. Et ce trouble du comportement se doublait d’une totale absence de créativité et d’ambition. D’autres collections visent à dresser des inventaires exhaustifs et à faire avancer la connaissance, celle d’Emile ne faisait rien avancer du tout, elle n’avait pour effet que de l’enfoncer toujours davantage dans un isolement pathologique. L’utilité de cet argent qu’il collectait n’était, jusqu’à preuve du contraire et Emile s’obstinait à garder le silence là-dessus, pas très claire. Il était sans doute plutôt destiné à un projet personnel que réservé à des fins altruistes mais la différence n’était pas nécessairement très nette. En outre, Emile ne semblait pas ressentir de jubilation particulière à cet ammassement. Et puis il y avait cette formule qui revenait sans cesse dans son discours : « C’est l’argent des autres », comme si le sujet, en se désignant comme dépositaire, mais non comme propriétaire, ne se sentait ni responsable de cet argent, ni concerné par son devenir. Il n’avait d’ailleurs pas dépensé une seule des pièces de sa collection. C’étaient, stricto sensu, « des pièces de collection ».
Le médecin croyait déceler dans cette compulsion une tentative inconsciente très paradoxale d’effacement identitaire. Symboliquement, dans une société où le culte de l’avoir avait supplanté celui de l’être et où l’on était ce que l’on avait, toutes ces pièces semées sur sa route constituaient les indices de la déperdition identitaire des autres mais elles ne participaient pas pour autant à la construction de son être : à prétendre ne rien posséder, il prétendait aussi n’être personne...
La seconde hypothèse que le psychiatre formula procédait d’une logique morale. Emile serait engagé dans un long processus de réparation. Il aurait un jour décelé une situation d’injustice. Le souvenir de celle-ci serait peut-être désormais logé dans les profondeurs de son inconscient et il s’emploierait presque malgré lui à réparer l’injustice. Les jeunes gens étaient sensibles à l’injustice et la misère économique en était la forme la plus visible. Le médecin suggéra qu’il pourrait donc s’agir du syndrome de Robin des Bois mais celui-ci concernait plus souvent des sujets activement kleptomanes pour qui la prise de risque était une nécessaire condition d’aboutissement de leur projet. Qu’Emile ne sût pas lui-même ce qu’il ferait de cet argent au bout du compte ne surprendrait pas du tout le médecin. C’était inconscient tout cela, mais c’était tout de même bien réel, comme une menace sourde qu’il ne fallait pas ignorer.
Il fut donc décidé qu’Emile passerait l’été de ses dix-sept ans dans cet établissement de soins psychologiques. L’endroit était très accueillant, doté d’un grand parc et de belles installations sportives. Les pensionnaires étaient tous plus ou moins de son âge et Emile pourrait donc mettre ce séjour à profit pour nouer des liens avec d’autres jeunes gens. Il n’en fut rien. Emile passa le séjour à ronger son frein, sans adresser la parole à quiconque. Il avait pu garder au fond de sa poche au moment de l’admission une seule et unique pièce jaune et il la serrait passionnément dans sa main jour et nuit, jusqu’à en sentir la brûlure dans sa paume. Il lui arriva même de tromper la surveillance du personnel et, sans en avoir l’air, de fouiller du regard les pelouses du parc à la recherche de sa prochaine prise. Il dénicha au moins six pièces jaunes durant les deux mois de son séjour et considéra ce score comme un véritable exploit.

Les mois qui suivirent constituèrent une sorte de trêve dans la guerre froide que lui et ses parents se livraient, car Emile eut la sagesse de ne plus rien laisser voir de sa passion et ne s’y adonna que la nuit. Un beau jour, il quitta le domicile familial pour s’installer dans une chambre en ville et il retrouva toute sa liberté d’action. Il poursuivait des études de chimie, avec succès. Sur le chemin de l’université chaque jour, il gardait les yeux rivés sur les trottoirs, à l’affût. Il fouillait de la main chaque distributeur à café en faisant mine d’y chercher sa monnaie, arpentait les amphis et les couloirs comme une ombre lorsque ceux-ci étaient déserts. Il passait pour un étudiant sérieux mais étrangement solitaire et taciturne.
Dans sa chambre de bonne au mobilier sommaire trônait en évidence un coffre en bois qu’il avait eu toutes les peines du monde à faire passer par l’escalier de service. Chaque nuit, une fois ses cours appris et ses formules rédigées, Emile plongeait les deux bras dans son coffre et laissait glisser entre ses doigts les petites pièces lustrées et en écoutait avec attention le crépitement métallique. Il ne manquait pas grand chose pour que le niveau maximum de remplissage du coffre fût atteint, et par là même l’objectif d’Emile. Il ne partageait son secret avec personne et personne ne venait jamais interrompre sa solitude.
Ses parents, le sachant réussir ses examens et ne l’ayant plus sous les yeux, se félicitaient d’avoir pu prévenir le mal avant qu’il ne devienne inguérissable et racontaient à qui voulait les entendre comment leur fils avait failli plonger dans l’enfer de l’addiction et avait été sauvé in extremis par le Professeur P. Plus rien ne leur semblait menaçant et toute cette histoire du souvenir inconscient, du processus de réparation leur était sortie de l’esprit. Ils racontaient aussi qu’à leur grande fierté Emile avait décidé de faire partie d’une association de quartier pour encourager les enfants à la lecture et qu’ainsi il finissait par sortir un peu de son isolement. Il se rendait deux après-midis par semaine dans une école maternelle proche de chez lui et faisait la lecture à voix haute à des élèves de milieu défavorisé. A vingt-quatre ans, Emile était parvenu à décrocher son diplôme de fin d’études et l’avenir s’ouvrait devant lui.

« Il n’avait aucun ami, aucun réseau. Il était taciturne, nerveux, et insondable. » C’est dans ces termes-là que le journaliste décrivit Emile le jour qui suivit le fait divers étonnant de l’école maternelle Jacques Prévert. La bombe était dissimulée dans un coffre de taille moyenne, un coffre en bois ordinaire, rempli jusqu’en haut de pièces jaunes. La veille, le coffre avait été transporté et placé au milieu de la bibliothèque par le jeune homme, un familier de l’école qui y venait toutes les semaines faire la lecture aux enfants. Ce mardi là il était arrivé déguisé en marin, coiffé d’un sympathique béret à pompon et avait réuni autour de lui tous les élèves de petite section de madame Piquerelle. Il avait ouvert son coffre rempli de pièces jaunes qui brillaient comme des Louis d’or devant les yeux des gamins éblouis. Et à 15h12, il avait fait exploser la bombe provoquant le crépitement scintillant d’une pluie dorée.
Les dégâts matériels étaient légers mais il fallut une journée entière pour ramasser les piécettes qui s’étaient glissées dans les replis des fauteuils, sous les plinthes, dans les grilles des radiateurs et même entre les pages des livres. Il s’ensuivit donc une joyeuse chasse au trésor sous le regard hilare d’un Emile transfiguré, dont le triomphe fut forcément de courte de durée, mais bien réel. Madame Piquerelle ne le reconnut pas ce jour-là mais elle lui rendit souvent visite à l’institution par la suite.