L'âne de Compostelle Tina
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J’y étais enfin ! Un an de préparation, à étudier les chemins et les distances, à
construire un itinéraire quotidien réaliste, à prévoir des étapes réconfortantes
nécessaires à mon âge, à calculer au millimètre et au gramme près le paquetage. Un
an à m’entraîner chaque semaine, puis chaque jour. J’avais quitté Vézelay depuis
deux jours et j’étais en pleine forme. Je n’avais pas encore atteint le stade où
l’idée même de marcher vous coupe les jambes au réveil et où vous donneriez tout au
monde pour rester encore un peu sous la couette et ne pas bouger ne serait-ce qu’une
petite journée. Les deux premières journées avaient été merveilleuses, sous un
délicieux soleil estival mais sans lourdeur, avec l’air frais qui vous donne envie
d’aller plus vite et plus loin. Je devais me ralentir, apprendre à prendre le temps de
m’abstraire de ces multiples rencontres que procurent un chemin bien fréquenté. Me
mettre dans l’état de méditation simple que je recherchais. Me mettre dans l’esprit
de Compostelle et gagner cette rencontre et cette harmonie avec soi et le monde autour de
soi.
J’étais dans ce temps d’apprentissage. Je pouvais me permettre des haltes suffisantes
pour déjeuner. Je m’étais allongé dans un champ et, recouvert de cette herbe
séchée, je m’enfonçais doucement dans une sieste des plus agréables. Je fis alors la
rencontre la plus étrange de ma vie, qui me parut toutefois parfaitement naturelle :
celle d’un âne. C’était un très joli petit âne gris aux yeux de velours... qui
avait la particularité de parler et de se comporter en compagnon de voyage. Il me salua
gentiment, mâchouillant l’herbe à mes côtés et me demanda s’il pouvait se reposer
quelques instants auprès de moi. Je ne fus pas surpris de l’entendre parler ma langue
maternelle et je ne vis aucune raison de lui refuser la place qu’il me demandait. Il me
dit qu’il était sur le chemin depuis quelques milliers d’années et qu’il ne s’en
lassait pas. Il me raconta ses rencontres, s’enquit de moi : qui étais-je, que
faisais-je, comment avais-je décidé de faire ce chemin, quel était mon programme...
C’était un âne très affable et plein de courtoisie, que je n’eus aucun mal à accepter comme compagnon de route, sur sa demande, pour quelques temps. Il me proposa de porter mon paquetage... ce qui n’était rien pour lui et beaucoup pour moi. J’acceptai sans ambages. Nous avons ainsi avancé ensemble une grande partie de l’après-midi et à l’approche de ma halte du soir, je lui demandai ce qu’il projetait pour passer la nuit. Il ne me semblait plus aussi naturel de garder sa compagnie à l’auberge et à table... Il me dit de me m’inquiéter de rien, de passer une bonne nuit et qu’il m’attendrait au départ le lendemain. L’auberge était accueillante, la table était bonne, le vin léger et je passais une nuit excellente. Mon ami l’âne m’attendait effectivement le lendemain matin. Nous avons poursuivi notre chemin, conversant tranquillement. Jamais il ne se montrait intrusif, jamais il ne parlait quand j’avais envie de silence, mais il avait l’instinct du bon moment pour que nous
C’était un âne bienveillant et affectueux. Il frottait son museau sur mes épaules et il avait des yeux si doux ! Mon confort de la nuit le préoccupait beaucoup. Il avait vu tant de pèlerins se faire malmener dans les auberges où dans quelque feu pouvant les accueillir pour la nuit. Parfois même, certains ne revenaient pas. D’autres étaient si mal en point qu’il devait les porter sur son dos jusqu’à l’hospice suivant, trottinant malgré leurs cris de douleur pour arriver à temps et sauver leur vie.
Je ne tardais pas à m’apercevoir que c’était aussi un âne étrange. Mes premiers étonnements vinrent au moment où j’eus la très nette impression de refaire le chemin de la veille. Il m’assura que non, mais la façon dont le paysage se déroulait en marche arrière, dont le point que je venais de quitter apparaissait devant moi de plus en plus lointain, sans que jamais je n’arrive à le dépasser, l’impression de marcher sur une terre qui tournerait à contre sens... tout cela me perturbait malgré ses démentis.
C’était un âne attentionné, me signalant les points d’eau de source et les arbres
où me reposer. Mais parfois, lorsque je tentais de faire le point sur mon itinéraire, je
m’apercevais que j’avais dépassé de loin la halte pourtant prévue la veille...
Est-ce que mon ami l’âne me poussait sans que je ne m’en rende compte ? Est-ce que
mon ami l’âne me freinait quand il me semblait faire de grands efforts pour avancer ?
C’était un âne compréhensif, qui à force de discuter avec les pèlerins, avait
compris le sens de nos marches d’aujourd’hui, alors qu’il était devenu si simple et
si rapide de se rendre à Compostelle, « même en volant » gloussait-il. Il avait de
l’amitié pour les êtres humains qui ne l’avaient jamais maltraité et se plaisait en
leur compagnie. Ils lui faisaient comprendre l’évolution du monde et rendaient son
temps plus léger. Nous avions de longues discussions sur le temps et la durée. L’âne
était aussi philosophe.
Etait-ce un âne qui avait décidé de me faire tourner en bourrique ? J’avais perdu
toute trace de mon projet, je ne savais jamais où j’étais, il me semblait faire
d’incessants aller-retour entre les paysages de l’Auvergne et ceux de la Navarre. Il
me semblait retrouver les mêmes auberges, mais nul ne s’étonnait de me revoir. Je
passais du chaud au froid, du plat au montagneux en quelques heures, pour recommencer
encore. J’étais néanmoins heureux, je me sentais perdu, mais sans inquiétude. Ma
boussole, que je consultais parfois, m’étant refusé à embarquer un quelconque GPS, ne
fonctionnait plus. Je ne recevais aucun appel sur mon portable que j’avais accepté par
Une fatigue bienheureuse me gagnait, une sorte d’épuisement souriant que mon âne trouvait sans importance et sans danger. J’avais confiance en lui désormais et il aurait pu me conduire aux pôles sans que je cherche à l’en empêcher.
C’était un âne vraiment surprenant, qui savait me faire rire avec quelques numéros
qu’il aurait pu apprendre dans un cirque. Il ne manquait pas d’humour et me revigorait
de quelques bonnes blagues qu’il avait glanées, venues de tous les pays, au fil du
temps. J’ai vécu ainsi dans la béatitude, jusqu’à ce que mon âne se lasse de moi.
Car c’est ce qui se passa. Une jeune randonneuse alerte, munie de très longues et
jolies jambes, d’un sourire enchanteur et de ravissants cheveux blonds nous dépassa un
jour. J’avais senti mon âne vibrer et il commença alors à aborder le sujet des
femmes. Je l’écoutai distraitement, puis le priai de changer de sujet, car le sujet
m’ennuie lui ai-je expliqué. Je devais somnoler sur son dos, car je me sentis verser
et retomber sur l’herbe plutôt brutalement. Plus que je ne m’y étais habitué en
tous cas. Il me regarda tristement et me quitta, me disant qu’il ne pouvait continuer la
route avec un homme que les femmes « ennuyaient ». « Mais de quoi allons-nous
parler quand nous aurons épuisé tous les autres sujets » me dit-il ?
C’était un âne que le temps n’avait pas assagi. Un âne resté vert et frétillant.
Il me laissa dans l’herbe séchée et m’en recouvrit de quelques coups de sabots que
je qualifierais quand même d’amicaux. Je ne revis plus mon âne et après quelques temps
nécessaires à la remise au point de mon itinéraire, je repris mon chemin, un étrange
sentiment de solitude au creux du ventre.