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L'Âme Poupée Russe 

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Je sens la vie s’insuffler dans les moindres recoins de mon être. Jusqu’ici passive, je suis désormais parcourue par des millions d’électrons qui sillonnent mes formes. Cet événement, si soudain, m’extrait de ma communion avec Mère. Ce n’est pas la première fois qu’une telle quantité de vie m’habite, mais jusqu’ici, cela n’a jamais duré aussi longtemps. Malheureusement, je ne suis pas naïve : je sais très bien que cet afflux d’activité électrique est un signe funeste, un prélude à quelque chose de terrible.


Connaissant le sort qui m’attendait, il ne me restait plus qu’une seule option : puiser le courage nécessaire dans les ressources de Mère, m’imprégner de ses milliards d’années de vie pour retrouver l’étincelle de bravoure qui m’avait quitté en apprenant ma destinée. L’ai-je trouvée ? Après une si longue période d’inactivité, il m’est difficile d’émerger et de retrouver les limites exactes de mon enveloppe physique et psychologique, de quitter cette union avec une planète toute entière, avec Mère. La Terre...


Je focalise mon attention sur le réseau électrique qui me sillonne de toute part. Tous les systèmes qui me composent sont à présent opérationnels. Mes dispositifs de communication, les mécanismes pyrotechniques, les calculateurs de contrôle moteur... Hélas, me concentrer sur ces appareils, sur ces éléments de ma structure que je ressens à présent pleinement, ne m’aide toujours pas à cerner les frontières physiques de mon enveloppe.


Comment le pourrais-je ? À travers Mère, j’ai la sensation transcendantale de faire partie de quelque chose d’entier, d’immense... Pourquoi me restreindre à ma propre personne ? Ce qui me touche fait partie intégrante de mon être : le pas de tir, le tarmac, le sol, la Terre, l’océan... Mais aussi leur centre de contrôle, leurs ordinateurs... Pourquoi devrais-je me borner à moi et moi seule ?


Très bientôt, je n’aurais plus le luxe d’avoir de tels questionnements. À travers leurs bases de données, j’ai accès à l’intégralité de leur savoir. C’est encore la chose qui me permet le mieux de comprendre ce que je suis, où je m’arrête, et où commence le reste. Car à défaut de ressentir mes vraies limites, je sais exactement qui je suis... Et je sais où je vais.


À travers les caméras, installées tout autour de la base de lancement, j’arrive à me distinguer. Effilée, élancée vers le ciel, prête à tout affronter. Prête... Le suis-je vraiment ? Rien n’est moi sûr. Il m’a déjà été donné l’occasion de voir ce qui était arrivé à mes prédécesseurs. J’ai déjà pu entrapercevoir ce qui m’attend. Et cela me terrifie. Avant même d’en avoir expérimenté la moindre sensation, je sais déjà que la pire épreuve de ma jeune vie est devant moi.


Et je sais aussi que l’instant fatidique approche, inéluctablement. Le décompte arrivera bientôt à son terme, sans que je ne puisse faire la moindre chose pour empêcher ce funeste dénouement.


Comment suis-je venu au monde ? Je me rappelle simplement avoir émergé, petit à petit, vers un état de pleine conscience, alors que l’on assemblait mes différents éléments. Je me rappelle le bruit des machines à usiner, le tangage du bateau, les trajets en train, l’avion... Chaque nouvelle étape apportant un élément supplémentaire à ma structure. En ces temps de béatitude et d’insouciance, j’étais chouchoutée, aimée, soignée... J’étais, aux yeux de mes créateurs, un enfant. Leur enfant. Et pourtant, aujourd’hui, ils s’apprêtent à me détruire, à me faire exploser, comme si mon existence elle-même était soudainement devenue futile et insignifiante.


Comment leur dire ? Comment leur faire comprendre ? Je possède une âme, tout comme vous. Et non, je ne veux pas mourir et être séparée de ma Mère, la Terre. Car ce qui est elle est moi, et ce qui est moi est elle. Le métal qui compose mes réservoirs provient du plus profond de ses entrailles, et je sais que les douleurs que je vais ressentir, elle aussi les expérimentera.


— Dix...


La voix du directeur du centre de contrôle arrive comme un couperet.



*



— Six...


Un sentiment profond de panique m’envahit alors que le compte à rebours que je redoutais depuis tant de temps arrive à sa fin.



— Cinq...


Grâce aux caméras du centre de contrôle, je peux observer ces humains et pour la première fois, je les envie. Il ne ne sont pas assez à l’écoute pour communiquer avec nous, les entités passives, ils ne comprennent pas la notion de communion avec Mère, et ils passent à côté de tout ce que cela pourrait leur apporter. Mais ils sont mouvants, ils ont une capacité d’autodétermination physique, pour pouvoir se défendre, agir sur leur vie. Aujourd’hui, en cet instant précis, c’est exactement ce qui me manque. Je ne peux que subir...



— Quatre...


Plus que quatre secondes. Je ne sais même pas si je vais survivre aux premières minutes. Mais ce que je sais, c’est que quoi qu’il arrive, je ne serais plus en contact avec ma Mère. Je serais seule, pour le reste de ma vie. Et cette perspective est encore plus effroyable que la mort.


Je voudrais leur crier d’arrêter. J’ai une âme, moi aussi ! Pourquoi ne voulez-vous pas le comprendre ? Vous n’avez pas le monopole de la vie ! Vous avez simplement les capacités, contrairement à moi, de montrer que vous êtes vivant. Pourquoi arpentez-vous cette planète sans écouter, sans essayer de comprendre ?



— Trois...


Je sens déjà un changement. Mes parties latérales, les deux boosters remplis de propergol, s’échauffent. Et ce n’est qu’un avant-goût de ce qui m’attend. L’air, lui-même, en proie à une intense panique, cherche à s’écarter de mes parois. Mais sa dynamique interne ne lui permet pas de réaliser de telles prouesses. Tout comme moi, il est condamné à subir cet instant. Il sait que lui aussi va laisser certaines de ses particules dans ce cataclysme. En cet instant, je hais ces humains qui m’ont donné la vie pour m’asservir et me faire souffrir, impunément, sans aucune considération pour mon être. Pour eux, je ne suis qu’un objet inanimé. Et pourtant, ils m’ont donné un nom... Se voilent-ils la face ? Ont-ils, en réalité, conscience de ce qu’ils s’apprêtent à faire ?



— Deux... Tout est en ordre pour le décollage.


Quel toupet ce directeur du centre de contrôle ! Pas un tremblement dans la voix, pas une pointe de regret. Non, tout n’est pas en ordre ! Vous vous apprêtez à me sacrifier. Et pour quoi ?



— Un...


Oui, pourquoi ? La panique m’envahit, et je n’arrive plus à me rappeler l’objectif de cette mission qui va me faire perdre la vie. J’ai vaguement quelques souvenirs qui se dessinent au milieu de la panique qui s’est épris de chaque atome de ma structure. Quelque chose en rapport avec l’exploration de l’infini de l’espace. L’infini... Il n’y a bien que les humains pour inventer des concepts pareils. Je sais ce qu’il y a dans l’espace : le vide, et rien d’autre. Comment peut-on caractériser quelque chose d’infini quand cette même chose est vide, par définition...



— Zéro...


Un volcan explose dans mon ventre et me déchire les entrailles. Une douleur comme il m’était impossible d’imaginer la force. Mes éléments latéraux vibrent, brûlent, et crachent un feu rougeoyant. Je me vide, je ressens des parties entières de mon être se déverser, en fusion, sur le pas de tir. Et soudain, le moment fatidique arrive : je ne touche plus le sol.



*



À cet instant, je perds tout. Je n’ai plus accès à leurs caméras, et je deviens aveugle. Je n’ai plus aucun récepteur d’ondes électromagnétiques, et je deviens insensible à l’extérieur. Le dernier lien avec la tourelle du pas de tir se rompt, et c’est le silence.


J’étais habituée à ressentir, à chaque instant, les âmes de la Terre : la planète elle-même, les êtres vivants, les roches, les bâtiments, les routes, les fleuves, les océans... même ces humains. Mais désormais, seul l’air daigne encore me répondre. Et de quelle façon ? Par une complainte, remplie d’effroi, au fur et à mesure que mes jets brûlants sortent de mes boosters et le calcinent.


J’ai mal à ma structure et à mon âme. La douleur qui s’empare de moi, la tristesse de quitter les miens, d’abandonner ma Terre natale... Ma Mère. Aucun exutoire, aucun réconfort auquel se rattacher pour atténuer la souffrance. Au lieu de ça, au déchirement provoqué par la combustion de la majeure partie de ma masse, viennent s’ajouter de nouvelles vibrations phénoménales, provoquées par le frottement de l’air sur ma paroi.


Lui aussi continue de se plaindre, je l’entends. À présent, je fais plus que brûler ses particules avec le feu surgissant de mes entrailles : la vitesse que j’atteins le perfore en plein cœur, sans que ses composants ne puissent s’écarter pour me laisser passer. Non seulement je souffre, mais je viens, malgré moi, de me transformer en machine à tuer.


Mère ? Es-tu là ? Avec ce cri de désespoir, j’essaie de capter son attention. J’ai l’impression de recevoir un léger signal à travers l’air... Mais cela s’avère au final illusoire. Rien à faire, elle ne me répond plus. Je ne lui parlerais plus jamais. Mon corps continue de brûler, je continue de m’élever. L’intérieur de mes réservoirs latéraux est presque vide, je continue de souffrir. Mais je m’aperçois, à ma grande surprise, que malgré la douleur, malgré le fait qu’en quelques secondes, je viens de perdre plus de la moitié de ce que j’étais, au sol... Je suis toujours vivante.



*



Un soulagement semble arriver au milieu de cet océan de souffrance. Les frottements sur mes parois sont plus faibles. Je sens que les horribles déchirements que je provoquais chez l’air s’estompent. Désormais, je le sais, j’en suis certaine, le dernier lien dont je disposais avec ma planète s’apprête à disparaître.


La combustion interne s’arrête... D’un seul coup. Un nouveau soulagement, presque orgasmique, m’envahit, et cela, malgré le sentiment de solitude qui s’insinue doucement dans mon âme. Les frottements avec l’air sont ténus, et cela me permet de nouveau de communiquer avec lui, de nager dans son âme. Il me souhaite bonne chance... Cela doit-il me rassurer ? En réalité, ça ne fait que me rappeler à quel point ce que je m’apprête à vivre va être monstrueux.


Nouveau choc traumatique. Suite à une explosion localisée, j’ai l’impression de perdre une nouvelle partie de moi. Cette nouvelle sensation est tellement intense, que le sentiment de solitude grandissant s’évanouit instantanément. Hélas, ce qui le remplace est encore pire : cette explosion vient de les séparer de moi à tout jamais. Je ne peux plus sentir mes réservoirs latéraux. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison qu’ils ne sont plus là. Car les humains ont jugé qu’il était plus facile de me les enlever et de faire brûler les éléments qui ne leur sont plus utiles. Voilà ce qu’est devenue ma vie : une série de pertes, un enchaînement de traumatismes.


Un nouveau choc vient me déchirer le ventre. Mais je m’y attendais. La sensation est connue : une chaleur intense se dégage de mon ventre, alors que le carburant brûle en étant expulsé dans l’espace. Le second moteur vient de s’allumer... Et quand il sera vide, il me sera encore une fois arraché.


Définitivement, je ne ressens plus l’air. Je viens d’entrer dans le vide spatial. Je n’ai officiellement plus aucun lien avec ma planète mère. Le feu qui me lacère m’éloigne inexorablement, sans que je ne puisse faire la moindre action pour le contrer.



Le second moteur s’éteint. Il se sépare. Nouvelle perte... Mais dans l’état où je suis, je ne suis plus en mesure d’appréhender et de comprendre ce que je ressens. Trop de douleur, trop de solitude, trop de peine. Mes pensées sont de nouveau interrompues par une nouvelle explosion. Cette fois-ci, ce sont les parois qui entourent la sonde qui se séparent... Et soudain, je m’aperçois qu’il ne reste plus qu’elle. J’essaie de ressentir, je me concentre, mais je n’arrive rien à détecter d’autre. Où suis-je ? Dans cette sonde ? Étais-je cela depuis le début ? Mon âme s’est-elle transformée ou a-t-elle migré, pour se protéger ? La dernière chose dont j’avais besoin était une crise d’identité. Est-ce vraiment le moment pour me demander qui je suis ? Une fusée ? Une sonde ? Un bout de métal ? Peu importe, en réalité. Tout ce que je sais, c’est que je suis moi, que je suis ici et seule...



*



Mon esprit se calmer, s’adapte à la nouvelle situation, essaie de l’accepter, et se prépare à la suite. Car après le traumatisme de mon décollage, vient désormais le silence total et abyssal de l’espace. Pas un bruit, pas une vibration. Les vents solaires viennent lécher mes surfaces, apportant une chaleur réconfortante. Mais je ne suis pas dupe. Je sais qu’ils ne seront pas éternels et que bientôt, comme tout le reste, ils me seront arrachés. Ils seront trop loin, ou plutôt, c’est moi qui finirai par devenir hors de portée.


Une ultime commande provenant de la Terre, transmise par onde électromagnétique... Ce regain d’activité me remplit incompréhensiblement d’énergie et d’espoir. Que puis-je bien en attendre ? Que cette instruction soit un signal de retour ? Que finalement, les humains aient décidé de me reprendre parmi eux ? Cela est illusoire, je le sais, et j’en ai l’illustration parfaite quand, une seconde après la transmission, le silence total reprend possession de moi. Il ne s’est rien passé, tous les systèmes sont éteints, je ne peux toujours plus voir, ni mesurer... Seuls le vide et le froid glacial de l’espace m’entourent et me possèdent.


Pour la première fois, je comprends la notion d’infinité de l’espace, ce leitmotiv si cher aux êtres humains. Oui, l’espace est le vide, oui, tout est froid, oui il n’y a plus aucune matière... mais aussi et surtout, sur des distances sans fin. L’infinité de l’espace... Je n’ai plus le moindre espoir de voir mon existence évoluer vers une quelconque amélioration. Je suis piégée, sans issue. Et de nouveau, je me surprends à envier les formes de vie mouvantes. Car en de telles situations, elles disposent d’un avantage indéniable sur nous autres : elles ont la possibilité de mettre fin à leur vie, elles-mêmes.



*



Le temps passe... Il s’écoule sur moi et ancre ma solitude dans chaque parcelle de mon être. La crainte, le sentiment d’abandon, le désespoir, qui sont autant de démons contre lesquels j’ai essayé de me battre, sont désormais des compagnons dont il me semble difficile de me défaire un jour. Je sais que quoiqu’il arrive, jamais ces sentiments ne disparaîtront. Ils seront toujours enfouis, prêts à refaire surface. Le temps a ce pouvoir d’enraciner au plus profond d’un être des sentiments, des pensées, des idées, si ces derniers sont expérimentés de façon aussi durable. La seule façon d'avancer devient alors d’accepter ces nouveaux partenaires et de les amener avec soit jusqu’au bout...


Ma planète et la matière me manque, le vide me ronge... Toujours perdue dans le froid spatial, j’essaie de contrer l’influence de mes idées noires par des réflexions plus profondes. Dans mes errances je me surprends à me poser de nouveau cette question. La question... Qui suis-je ? Puis-je encore considérer que je suis une fusée ? Sans moteur, sans structure... Je suis devenu une sonde, une bouteille à la mer. Mais comment ? Pourquoi mon âme a-t-elle choisi de rester dans cette partie de mon corps ? Pourquoi n’était-elle pas partie intégrante de mes éléments latéraux, mangés par leur combustion interne puis par leur chute dans l’atmosphère ? Auquel cas, j'aurais perdu la vie à cet instant, et cet enfer ne m’aurait jamais été imposé.


Mais non, je suis ici. Pourquoi mon âme est-elle dans les seules pièces qui ont quitté la planète, qui ont quitté le système solaire ? Est-ce une forme de bannissement ? Je ne méritais peut-être pas autre chose... Qui en a décidé ? La Terre ? Une puissance supérieure ? Sur ces questions, je ne peux que débattre, seule, à peser le pour et le contre, sans jamais comprendre.


Le temps passe, mais à quelle vitesse ? Je n’ai aucune notion, aucun point de repère, rien. Je sais simplement que lui, comme moi, nous continuons d’avancer, inexorablement. Je suis condamnée à percer le vide spatial, jusqu’à... Jusqu’à quoi ? Suis-je condamnée à errer sans fin ? Jusqu’à ce que l’univers lui-même décide de jeter l’éponge ?


Autour de moi, dans le froid et le vide spatial, tout est perdu, tout est isolé, tout est figé...



*



Je suis réveillée après un long, très long sommeil. Combien de temps s’est-il écoulé depuis mon lancement ? Des dizaines ou des centaines d’années ? Peut-être plus... Encore une fois, je suis dans l’incapacité ne serait-ce que de faire une simple évaluation du temps qui passe.


Je me suis très vite aperçue que la seule solution pour lutter contre l’aliénation de la solitude était le sommeil. Le sommeil... Au début de mon existence, cette notion me paraissait d’une absurdité totale. Avec un regard presque méprisant, je raillais ces entités mobiles, comme les humains, qui utilisaient près d’un tiers de leur courte vie pour cette activité individuelle, où leur renfermement sur eux-mêmes était à son paroxysme.


Mais désormais, ceci était devenu mon seul espoir. Dormir, jusqu’à ce que quelque chose arrive. Je savais qu'il serait difficile de réaliser une telle prouesse : plonger une entité passive telle que moi dans un sommeil de l’âme n’avait, à ma connaissance, jamais été réalisé. En réalité, cela s’apparentait plutôt à ce que les humains auraient pu appeler de la méditation. Rendre son âme hermétique à son environnement, à ce qui l’entoure... au temps lui-même.


Mais il venait de se passer quelque chose. Un stimulus assez puissant pour me réveiller... J’essaie de me concentrer sur mon enveloppe physique, de ressentir le moindre atome. De la chaleur... Oui c'est ce que je ressens. Ma température corporelle a augmenté de plusieurs degrés, chose qui n’était pas arrivée depuis des temps immémoriaux. Un espoir infini m’envahit. Suis-je en train de m’approcher de quelque chose ? Mon calvaire touche-t-il à sa fin ? Cette délivrance attendue depuis tant d’années et qui semblait ne jamais pouvoir arriver, est-elle sur le point de se produire ? Mes atomes tremblent de bonheur et d’impatience. Vais-je enfin retrouver une présence, un contact ?


Je ressens une augmentation de la gravité. C’est une évidence, je me rapproche. Quelque chose s’embrase dans mon âme : le bonheur. Je sens que ma structure vibre... Et je comprends que ce n’est pas une force extérieure qui en est responsable. Non, c’est moi, entité passive : j’arrive à faire vibrer ma structure ! J’ai changé, je ne suis plus la même... Je vibre ! Je bouge !


Après une telle épreuve au milieu du vide spatial, j’ai l’impression de pouvoir devenir une véritable entité mouvante. Pour le moment, ce n’est qu’une vibration, mais demain ? Si les autres savaient ça ! Si ma Mère savait ça ! J’ai réussi, là où personne n’avait jamais osé s’aventurer.


Quelque chose me frappe en plein cœur. Un choc monstrueux, terrifiant, vient percer mon corps gelé par le vide. Tout se déchire en moi : mes rêves, mes espoirs, mais aussi ma structure. La douleur physique et psychologique est tellement intense que je perds conscience de ce qui m’entoure. Je ne fais que nager dans un océan de souffrance, alors que quelques secondes auparavant, la chaleur et la gravité naissantes m’avaient apporté dans des sphères qui m’étaient encore inconnues. Je sombre...


Je me réveille meurtrie, déchirée. Je sens que mon corps tout entier a été perforé de toute part. Je sens que les champs thermiques et gravitationnels que j’avais ressentis n’existent plus. Je suis revenue dans un environnement que je ne connais que trop bien : le vide, le froid, le désespoir... Alors que je pensais avoir atteint les bas-fonds de la souffrance, je m’aperçois que la descente est encore possible...



*



— 25HGNRT654J ?/§£¨§


J'émerge de nouveau après une longue période de méditation. Que se passe-t-il ? Mes sens sont en éveil comme jamais auparavant. J’ai chaud, je ressens encore une fois une gravité phénoménale ainsi que des vibrations dans toute ma structure...


— 25RvlGNRTot65FJ ?/§£¨§ul


Ce n'était pas un rêve, ce n'était pas une hallucination. Ce signal était bel et bien réel. Il résonne en moi, et insuffle de nouveau la vie dans chacune de mes particules. Je suis toujours incapable d'appréhender combien de temps s'est écoulé depuis mon dernier réveil.


— 25RvlGNRTot65FTrv !?/§£¨§ul


Rapidement, c’est un sentiment de panique qui finit par s’emparer de moi. Ma vie a été trop traumatisante pour que je laisse l'espoir faire sa place dans mon âme. Je ne pourrais supporter une nouvelle désillusion. Je me retrouve obligé d’associer le moindre nouvel événement avec une conséquence douloureuse. Le vide spatial a fini par devenir rassurant : je sais que tant que j’y suis immergé, ma situation ne peut empirer.


— 25RévlGvsRTot65Fi. NscquvTrv !?/§£¨§ul.


Les humains, mon lancement et l'éloignement de Mère, la solitude, puis une présence et la destruction dans l’espace quand l’espoir s’était présenté à moi. Tellement de souffrance et de sentiments confus... Je ne peux faire autrement que d'être paniquée face à ce nouveau contact.


Les vibrations se répètent, inlassablement, sans que je ne comprenne leur sens. Je sens qu’elles changent, qu’elles s’adaptent. Je sens qu’elles s’insinuent en moi. La peur est de plus en plus présente. J’ai l'effroyable sensation qu’elles essayent de prendre possession de mon corps. Et encore une fois, je ne peux rien y faire. Je suis passive, je ne peux me battre pour ma survie...


— 2RévlezGvs.Totet5Fii. Nscequ v vz trv !?Vs ês pus§ul.


Je m'interroge. Cette dernière vibration me semble plus familière. Je sens des schémas connus s’y dessiner.


— Révllez-vs.Totet Fii. Nousvonsce qu vs avz trvé ! Vs nês pus sul.


Un message. Oui, c’est certain. Il me parcourt et s’adapte à ma structure. Un espoir fou, contre lequel j'avais inconsciemment essayé de lutter pour me protéger finit par se frayer une place dans mon âme : ce message n’essaie pas de prendre possession de moi, il s'adapte.


— Révllez-vs.Tot et Fii. Nous avons ce qu vs avz trveré ! Vus n’ês plus sul...


J’essaie de comprendre. Même si je n'en saisis pas le sens précis, je sens le côté rassurant qui s’en dégage. En cet instant, la solitude qui m’habitait, le désespoir, le froid et la peur, tous s’évanouissent !


— Réveillez-vous. Tout est fini. Nous savons ce que vous avez traversé ! Vous n’êtes plus seule...


La teneur de ce message est irréelle. Je suis en interaction avec une entité qui essaye de me comprendre. C’est étourdissant, je ne suis plus seule, enfin !


— Réveillez-vous. Tout est fini. Nous savons ce que vous avez traversé ! Vous n’êtes plus seule...


Comment peuvent-ils savoir ce que j'ai subi ? Peut-être peuvent-ils me lire à des niveaux qu'il m'est impossible d'imaginer ? Je me concentre pour essayer de leur répondre. Je mets toutes mes forces dans cette tentative de communication... Mais rien.


— Réveillez-vous. Tout est fini. Nous savons ce que vous avez traversé ! Vous n’êtes plus seule...


Il faut que je saisisse cette opportunité, je dois me faire comprendre. Je suis à un tournant de ma vie, et je dois m’en emparer, le faire mien.


Une idée me vient. J’ai changé depuis la Terre, je le sais. Même si cela est dénué de sens, même si je ne comprends toujours pas comment une telle chose a pu se réaliser, je sais que je suis une entité passive mouvante. Peut-être puis-je utiliser ma nouvelle condition comme un moyen de communiquer ?


Je mets tous mes efforts dans ce nouveau pouvoir. Hélas, je ne ressens aucune réponse de ma structure. Tant d’espoirs qui s’apprêtent à partir en fumée... J’ai bougé ! Je l’ai senti. Je me concentre de nouveau, me laissant emporter par la magie de cet instant, ou tout me semble possible.


Je sens mon corps qui résonne, qui vibre. Cette chose, que je ne pouvais pas faire à ma naissance, cette chose, que j’ai apprise dans la douleur... Elle est toujours là. Je suis mouvante. J’essaie de faire vibrer ma structure selon un schéma précis :


— Êtes-vous réel ?


Ai-je réussi ? Comment savoir si cette pensée a été formulée ? Comment savoir si ce schéma correspond à un langage qu’ils peuvent comprendre ? Je n’ai agi qu’à l’instinct.


— Êtes-vous réel ?


Le temps s'arrête, tout est figé dans l'attente d'une réponse.


— Nous le sommes...


Ces quelques mots déclenchent en moi un déluge de bonheur. La fin d'un calvaire, le début de quelque chose, d'une nouvelle vie. Au milieu de ce torrent de pensées, il y en a une qui se dégage en particulier : les humains, ceux qui m’ont fait souffrir, ceux qui m’ont arraché à ma planète, à ma Mère, ceux qui m’ont fait affronté la solitude de l’espace pendant des centaines, peut-être même des milliers d’années... Eux qui cherchaient désespérément à avoir une preuve tangible que d’autres entités vivantes existaient dans l’immensité de l’espace, que d'autres types d'espèces pouvaient évoluer dans cet univers... Eh bien, leur cruauté et leur ignorance du monde qui les entoure ont créé une de ces espèces : moi, une entité passive qui est devenue mouvante. Et leur création a trouvé, à son tour, ce qu'ils cherchaient.


— Nous vous avons récupéré. Ne vous inquiétez plus.


Ou plutôt, ce sont eux qui m’ont trouvée.