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 Famille Instant de vie

Joyeux anniversaire 

Gail

Gail

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Elle se trouve à un mètre du portail, à peine. La pluie tombe en fines gouttes. Elle a resserré la ceinture de son imperméable clair autour de sa taille. Sa vieille sacoche en cuir havane pèse lourd au bout de son bras. Ses escarpins vernis s’enfoncent dans la boue.

Il ne lui suffit plus que d’avancer d’un pas et de franchir la barrière pour rejoindre sa demeure. Toutes les lumières sont éteintes. Aucun bruit, aucun mouvement. Elle les devine tous cachés derrière la porte du vestibule, retenant leur souffle. Elle scrute attentivement au travers la fenêtre du salon afin de deviner quel est celui qui annoncera son entrée. Son mari, peut-être. Elle l’imagine, répétant les « chut, chut, la voilà ».

La surprise aurait pu être totale.

Cela faisait plusieurs semaines cependant qu’elle avait deviné ce qui se tramait derrière son dos. D’abord, il y avait eu la commande de champagne qui était arrivée et qu’il avait descendu discrètement à la cave. Elle n’avait eu aucun mal à découvrir les bouteilles cachées derrière le barbecue, inutilisé depuis des lustres et les pots en céramique d’un autre temps. Elle ne sait plus ce qu’elle était descendu chercher mais elle avait tout de suite repéré les cartons empilés. Elle avait tressailli à leur nombre. Combien diable en avait-il acheté ? Ensuite, les conversations téléphoniques à voix basse, l’ordinateur qu’il fermait brusquement lorsqu’elle entrait dans son bureau. Le traiteur qui avait laissé deux messages sur le répondeur et qu’elle avait effacé subrepticement (pourquoi n’avait-il pas d’ailleurs utilisé son téléphone portable ?).

Aujourd’hui, elle a cinquante ans...

Toute la journée, cette petite phrase avait tourné en boucle dans sa tête « j’ai cinquante ans. Cinquante ans déjà». Un demi-siècle ! L’heure du bilan. Qu’avait elle fait de ces cinquante années ? Cette question qui la taraudait depuis le matin...

Non, ne pas se mentir. Cela fait plusieurs mois déjà que de nombreuses questions existentielles la tourmentent. Depuis que les enfants sont partis, deux beaux bébés qui aujourd’hui vivent leur vie. Normal. Elle et lui se sont alors retrouvés seuls, plus seuls que jamais, perdus dans leur grande maison, calme. Trop calme. Des années qu’ils n’ont plus rien à se dire. Chacun vaque à ses occupations sans se soucier de l’autre. Il ne s’étonne plus quand elle se réfugie dans son atelier pour peindre, lire ou s’endormir sur sa méridienne. Jamais plus, il ne vient étendre sur ses jambes sa courtepointe élimée par le temps. Il ne la cherche plus. Pourquoi faire ? Il s’endort de son côté, le plus souvent devant la télévision. Quand il se réveille en sursaut, il monte se coucher, à peine surpris de trouver le lit conjugal froid et vide.

Le week-end, il part jouer au golf avec ses amis. Elle ne met plus un pied sur le green, où elle ne s’y est que trop ennuyée. Des heures interminables à l’attendre. Que de temps perdu !

Plus qu’un pas, et elle les entendra en chœur : « surprise ! »

Les enfants sont-ils venus ? Probablement pas. Ils sont à un âge où l’on n’aime pas se retrouver dans l’antre familiale, entourés de quinquagénaires, plus suffisants les uns que les autres. Car leurs amis sont comme ça, fiers de leur réussite, fiers de leur dernière voiture totalement connectée – une révolution –, fiers des derniers travaux effectués dans leur maison de campagne...

Allons, ne crache pas dans la soupe, se houspille-t-elle. Tu en profites bien quand même !

C’est vrai qu’elle a aimé cette vie. Ils ont l’un et l’autre travaillé dur pour s’offrir tout ce dont ils avaient besoin. Aujourd’hui encore, elle travaille d’arrache-pied même si elle peine à donner du sens à toutes ses heures passées derrière son ordinateur. En grande professionnelle, elle ne faiblit pas. Jamais. Fidèle et consciencieuse. Son patron l’a d’ailleurs accueillie chaleureusement ce matin. Avec un joli bouquet. Cinquante ans et vingt-deux ans de bons et loyaux services à ses côtés, il n’avait pas voulu manquer l’occasion. Elle avait souri. Elle y avait entendu un message caché. N’était-il pas temps de laisser la place à de jeunes recrues, diplômées et ancrées dans le monde moderne... ?

La pluie continue à tomber, fine et drue. Ses épaules sont glacées. La boue vient recouvrir ses pieds. Bientôt, elle ne pourra plus les décoller du sol. D’un geste machinal, elle s’est débarrassée de sa sacoche dans le fossé qui borde l’allée. Elle la regarde s’enfoncer sous les herbes. Elle déchausse un escarpin, puis l’autre. Elle a maintenant les deux pieds dans la boue. Le froid lui remonte le long des mollets. Comme cette sensation lui fait du bien ! Elle prend une grande inspiration. Il y a donc de la vie en elle !

Elle pense à leurs amis, à l’intérieur, bien au chaud, à quelques mètres d’elle. Impatients de profiter du buffet, qu’elle devine bien achalandé. Profusion de viandes et charcuteries, du champagne, comme son mari aime. Voilà plus de dix ans qu’elle est végétarienne, y a t-il seulement songé ? Elle boit très peu aussi ; elle préfère aux alcools son thé au jasmin qu’elle consomme tout au long de la journée. C’est sa meilleure amie qui l’a initiée aux bienfaits d’une vie plus saine. Avant de partir, mangée par ce foutu crabe. Comme un testament.

Les larmes lui montent à ce souvenir. Elles avaient beaucoup parlé, de tout et de rien, de l’essentiel et de l’inutile. Elles avaient tant ri et tant pleuré aussi. Elle refoule ses larmes. Comme son amie lui manque et comme elle aimerait qu’elle soit là ce soir.

De ses mains libres, elle se libère de son imperméable. Il tombe raide à ses pieds et se tâche immédiatement. Elle ruisselle de pluie, ses cheveux collent dans son cou. Elle lève les bras vers le ciel et pousse un cri.

Un long cri perçant.

Le rideau a bougé derrière la fenêtre. Quelqu’un la dévisage. C’est lui. Incrédule. Une autre tête émerge. Cette fois, il s’agit de son fils. Ses larmes coulent de plus belle. Les sanglots soulèvent sa poitrine. Il comprendra, elle en est certaine. Elle ne peut plus s’arrêter de pleurer. Ce qu’il reste de son maquillage, déjà mis à mal par la pluie, est dévasté.

Elle a pris sa décision.

Elle fait demi-tour et se précipite vers sa voiture. Elle ne sait pas où aller mais elle s’en va. Tout simplement. Les pneus crissent sur les petits cailloux blancs de l’allée.

« Joyeux anniversaire ! » s’écrie-t-elle tout-à-coup, heureuse et libérée.