Je suis passée à côté de ma vie... Abelys
AUTOMNE 2012 409 vues
En tournant la clé du rideau de fer électrique, je fais la moue et plisse les yeux,
comme pour me protéger de son insupportable boucan grinçant qui résonne dans toute la
rue, en pensant, gênée et compatissante, aux habitants du quartier qui tous les matins
du fond de leur lit doivent me maudire...
Sur la pointe des pieds je peine à le pousser vers le haut pour finir de l'ouvrir
complètement, me retrouvant nez à nez avec les énormes lettres autocollantes orangées
de la vitrine dont je commence à connaître par cœur les contours imparfaits :
POINT CHAUD DU SOLEIOU
PAIN ET VIENNOISERIES A TOUTE HEURE !
SANDWICHS VARIES - BOISSONS
Comprenez plutôt pain industriel et viennoiseries décongelées, dévorés dès l'ouverture par les employés municipaux, les maraîchers , les commerçants et autres passants matinaux ; et fades casse-croûtes engloutis à la pause déjeuner par des costards-cravates-RayBan trop occupés par leur smartphone pour dire "s'il vous plaît-merci" ou par des beautés prétentieuses sur talons hauts qui hésitent tous les jours entre un jambon-beurre sans beurre ou un poulet-mayonnaise sans mayonnaise ! Je déteste ces femmes aussi belles que froides mais j'aimerais tant leur ressembler parfois : elles sont si sûres d'elles et semblent emmerder le monde entier d'un simple regard !
A peine installée derrière ma caisse, je grimace à nouveau : une odeur écrasante de
brioche réchauffée et d'expressos trop serrés m'agresse tout autant que mon patron,
la clope au bec et la bedaine à l'air, qui en guise de bonjour me dit :
— T'as affiché la promo du jour ?
Pas le temps de lui répondre que Mme Durando est déjà là pour acheter, comme à son
habitude, son pain aux céréales, suivie de près par deux éboueurs affamés vêtus de
salopettes plus noires de crasse que jaunes fluo à cette heure-ci.
Ce que j'aime dans mon travail c'est observer jour après jour ces gens si différents les uns des autres mais tous guidés jusqu'ici par un même estomac vide et gargouillant, les écouter et suivre leur quotidien comme une mauvaise série ou une émission de télé-réalité si idiote qu'elle en deviendrait prenante, ayant pour fil conducteur une éternelle question : mais jusqu'où peut aller la bêtise humaine ?
Le banquier n'adresse jamais un seul regard à Titi le SDF boiteux du quartier alors qu'il
le croise tous les jours à la même heure :
— Je suis moins bien habillé que lui mais je suis moins con aussi, moi je te le dis !
Mémé Diop venait toujours à l'ouverture mais depuis qu'elle s'est disputée avec Mme
Durando à cause d'une histoire de cacas de chiens, elle vient une heure plus tard
qu'avant et raconte tous les jours à qui veut l'entendre l'anecdote de son irrésistible
accent africain qui mange tous les R :
— Elle est venue ce matin ? Ah, moi je veux pas la voi ! Elle est dégueulasse cette
bonne femme ! J'ai pas envie de glisser su une cotte, moi !
La coiffeuse du bout de la rue, elle, s'est apparemment fâchée avec sa nouvelle
apprentie puisqu'elle ne viennent plus ensemble boire leur café. Une vague histoire de
pourboire à ce que j'ai compris mais cela ressemble plutôt à un malheureux conflit de
— Elle a 17 ans et elle croit tout savoir celle-là ! Ah non, écoute, je ne la supporte plus, gémit-elle en terrasse chaque matin entre deux bouffées de Marlboro Light qui s'échappent de sa vulgaire bouche tatouée au maquillage permanent.
Elles se critiquent l'une et l'autre sans le savoir durant leurs pauses respectives : c'est à mourir de rire ! Rien de bien extraordinaire en réalité, mais m'intéresser à la populace est la seule chose qui me motive vraiment dans mon boulot.
Ils ne s'imaginent même pas qu'on peut écouter ce qu'ils se disent entre eux. Je leur dis bonjour et au revoir n'espérant même plus de réponses. Je leur rends la monnaie, demande machinalement "et-avec-ceci", ce qui leur fait murmurer malgré eux un vague "ce-sera-tout". Le merci étant en option. Ils n'imaginent pas que j'ai une autre vie que ça. Pour la plupart d'entre eux je ne suis pas plus qu'une pompe à essence ou un distributeur de billets. Ils ignorent que mes oreilles entendent, que mes yeux voient, que mon cœur bat. Puisque je suis invisible telle une spectatrice dans l'obscurité d'une salle de cinéma, je savoure le scénario de leurs vies pathétiques certainement pour oublier que la mienne l'est aussi.
Je ne suis même pas boulangère : juste vendeuse de pain ! Vous avez déjà entendu un enfant dire « Quand je serai grand je serai vendeur de pain ! » Je suis bien contente de l'avoir trouvé ce boulot quand même ! Jusqu'à présent j'élevais ma fille unique et depuis que mon mec est au chômage, déjà que ce n'était pas la joie dans notre couple, il valait mieux que l'un de nous deux aille travailler avant que l'on s'entretue !
— Oh ! Et la promo ? Tu l'as collée sur la vitrine ?
Allez, je prends mon rouleau de scotch et j'y vais avant de lui en coller une justement à
ce con ! Lui aussi, le patron, il faut le supporter ! Au moins en affichant ma pub, je
pourrais mieux écouter les deux vieux qui se traitent de tous les noms depuis dix minutes
à cause d'une voiture mal stationnée et me rassurer encore un peu à propos de ma pauvre
petite vie...
*
— Salut petit ouragan !
Depuis que l'ouragan Irène a sévi cet été aux États-Unis, Titi le gentil SDF, me
surnomme comme ça. Cela m'a touchée car c'est sûrement le seul du quartier à se
souvenir de mon prénom.
— Et comment qu'il-sait-ça lui ? s'est étonnée Mme Durando. Il a pas la télé, que
je sache !
Non, il n'a pas la télévision en effet dans son petit abri en carton, mais il passe
son temps à traîner près du kiosque à journaux pour lire les gros titres. Voilà
comment au milieu de Fukushima, Pippa et DSK, il avait repéré mon prénom tristement
d'actualité. Il m'avait même expliqué que les ouragans, les typhons et les cyclones
n'étaient que diverses façons de définir le même événement météorologique selon
l'origine géographique et qu'ils étaient baptisés de prénoms "humains" notamment
féminins pour mieux être identifiés par les scientifiques. La féministe frustrée que
je suis y avait encore vu une terrible injustice machiste ! Vraiment pas couillon ce
Titi ! Comment avait-il pu se retrouver à vivre ainsi dans la rue ? Comment peut-on
— A demain Titi, dis-je tout en me dirigeant d'un pas pressé vers le port, inquiète à l'idée de rater mon bateau-bus pour rentrer chez moi – sujet de dispute n° 1 en ce moment à la maison...
Me hâtant dans les ruelles sombres et vides de la ville lugubre, un vieil air s'invite
dans ma tête :
Comme un ouragan
Qui passait sur moi,
L'amour a tout emporté*
Cet échantillon des années 80 me fait rire toute seule mais mon enthousiasme s'arrête net quand, essoufflée, je me retrouve face à une frêle silhouette, entourée de fumée, le teint blanc, les yeux violacés de fatigue avec un semblant de paille pour cheveux : mon pauvre reflet dans la vitrine d'un des magasins pouilleux et désaffectés de la basse ville éclairée par un lampadaire tordu. Devant une telle vision, un bref regard suffit à se dire que l'on ne ressemblera jamais à ce qu'on aurait voulu et que ce n'est plus la peine d'attendre la beauté qui ne viendra plus. Enfant, je me disais que je deviendrai belle en grandissant. Adolescente, je me disais que je m'arrangerai une fois que mes seins pousseraient plus vite que mes vilains boutons.
Comme un ouragan
La tempête en moi
A balayé le passé*
Aujourd'hui, je n'espère plus rien quand je me retrouve confrontée à cette trentenaire usée qui commence à avoir des rides en plus de l'acné et qui a dans le regard la dureté fragile des êtres désespérés que je croise chaque jour.
Comme un ouragan
Qui passait sur moi,
L'amour a tout emporté.
Dévasté nos vies
Des lames en furie
Qu'on ne peut plus arrêter.*
Enfin arrivée sur le quai et soulagée de reconnaître les autres passagers habituels, je me rallume une cigarette qui m'écœure dès la première bouffée. Une voix d'un ton assuré, pas tout à fait inconnue, m'interpelle et me sort l'esprit de ce vieux refrain.
— Irène ?
—....
— Irène ! Tu ne me reconnais pas ? Audrey ! La sœur de Cécile Feraud !
En un regard une multitude de souvenirs se bousculent dans ma tête : Audrey, 10 ans, la
petite sœur de mon amie Cécile, : Ah ! Vous puez la cigarette ! Je vais le dire à
maman !
— Audrey ! Mais quel âge as-tu ? Je ne t'aurais jamais reconnue avec tes cheveux
courts !
Audrey, longues boucles rousses et folles : Cécile, arrête de vouloir toujours me
coiffer ! Tu vas encore m'emmêler les cheveux dans la brosse de maman et après c'est
moi qu'elle va engueuler ! C'est pas juste ! Mais euh ! Cécile ! Arrête, je te
dis !
— J'ai 22 ans ! Ça passe vite, hein ? La dernière fois que je t'ai vue j'avais 10
ans, je crois !
— 22 ans ? Mais c'était mon âge il n' y a pas si longtemps... C'est pas possible...
Attendre le bateau-bus 20 minutes dans le froid : une éternité.
Douze ans : un claquement de doigts !
— Moi, je t'ai immédiatement reconnue... avec ton châle ! C'est simple dès que je
vois une fille avec un châle noir à pompons je pense à toi ! Et là c'est toi !
Irène Torrès !
— Oui, c'est vrai, je l'avais déjà à l'époque...
Châle Pimkie 90 FF... Elle doit pas souvent penser à moi alors ! Je l'ai payé en
francs ! Quelle honte !
— Ma sœur t'aimait beaucoup ! Dommage que vous ne vous voyez plus... Elle t'a cherchée
sur Facebook ! Tu n'y es pas ?
— Oh non, Je n'aime pas trop et puis Franck râle si je me sers trop de l'ordinateur,
alors...
J'entends Franck d'ici : « Facebook, à part draguer, ça sert à quoi? Tu t'inscris
pas, je te préviens Irène ! Quelle connerie ce truc ! ». Ce serait trop beau de
retrouver mon amie Céçou...
— Franck ? Tu es toujours avec Franck Bertini ?
FB + IT = LOVE 4 EVER – platane, Place du Marché – Novembre 1998
Pâtes ou riz ce soir ? T'as pas sorti la poubelle ! Tu fais chier ! - HLM des
Hortensias – Octobre 2011
— Et oui ! Et on a une fille. Lisa – 3kg235 – 49 cm – une souris jaune pour
doudou. Elle a eu 11 ans fin mars. Elle vient de rentrer en sixième. Lisa – 40 kg-1m50
– un portable et déjà 6 heures de colle...
— Au fait ! Ma sœur est enceinte : elle va avoir une fille aussi ! D'ailleurs là,
ça ne va pas tarder, elle peut accoucher n'importe quand ! Ce serait l'occasion de vous
revoir ! Elle serait trop contente !
— Cécile ? Maman ? C'est pas possible !
Je repense à Céçou à 13 ou 14 ans : moi je n'aurai pas d'enfant ! T'imagines pour
qu'il m'emmerde comme j'emmerde mes parents ! Et puis, il paraît qu'il y a des femmes
qui font caca quand elles accouchent ! C'est trop dégueu ! Rien que pour ça, laisse
tomber !
— Vous en avez fait des conneries avec Cécile !
— T'as raison !
Vols à l'étalage dans les grands magasins... on s'est fait un sacré business en
revendant les stylos plumes. Et notre fugue en train jusqu'à Fréjus : ça nous
paraissait tellement loin, Toulon-Fréjus ! Pourvu que ma fille n'en fasse pas autant
d'ailleurs...
— Mais tu connais aussi Cédric Perrin ! Je bosse avec lui à la librairie du Chat
— Cédric Perrin ? Ah oui, oui je vois qui c'est...
Cédric 18 ans, des cheveux aussi noirs que ses yeux, un blouson américain en cuir, une moto pourrie, des dents blanches pour sourire, une barbe naissante, un pendentif de l'Afrique vert-jaune-rouge autour du cou, des regrets, des remords, des nuits blanches à y penser...
— Passe moi ton numéro de portable, je le donnerai à Cécile ! Il faudra que tu ailles voir son bébé ! Promis ?
— C'est promis, Audrey !
Mon numéro de portable gribouillé à la va-vite sur un ticket de caisse, émue, je dis au revoir à Audrey en espérant la revoir bientôt ainsi que sa sœur. Mais en même temps je n'y crois qu'à moitié... On ne rattrape pas le temps perdu en amitié. Il vaut peut-être mieux laisser tomber ? De toute façon elle ne me rappellera peut-être jamais... C'est mieux que ce soit Audrey qui ait pris mon numéro et pas l'inverse : je crois que je n'aurais pas osé appeler Cécile ! Je n'aurais pas osé aborder Audrey si c'était moi qui l'avais reconnue... J'ai toujours peur que l'on ne se souvienne pas de moi alors je n'aborde jamais les gens, je me fais discrète et je passe mon chemin.
Ce soir plus que jamais en traversant mon petit bout de mer pour rentrer chez moi, je me suis demandé où étaient passés ma jeunesse, mon innocence, mes illusions, mes projets, ma joie de vivre, mon amitié pour Cécile aussi... En espérant que le peu que j'avais eu un jour de tout ça se trouvait aujourd'hui à l'intérieur de ma fille.
*
Biip – Bipbipbip – Biip !!!!
— Putain ! C'est pas une heure pour recevoir des messages ! T'es chiante ! Putain !
— Oh ! Ça va ! Rendors-toi !
Franck est tellement désagréable par moment que je me demande comment je fais pour
encore vivre avec lui... Je ne sais même plus pourquoi je suis tombée amoureuse de lui
si ce n'est que quand on s'est connus, c'était un beau garçon que toutes les filles du
lycée m'enviaient. Fière dans ses bras, je ne cessais de me demander pourquoi il m'avait
choisie, moi qui suis si banale physiquement. Nous étions un de ces petits couples d'ados
qui se croyaient parfaits et immortels, qui confondaient amour avec jalousie et
possession. Puis la passion s'est essoufflée et nous sommes devenus comme tous ces
couples qui font semblant de se supporter pour élever leur enfant.
Biip – Bipbipbip – Biip !!!!
— Putain ! Que t'es conne ! Éteins-le ce téléphone ! Merde !
— Oh, écoute c'est pas de ma faute si on m'envoie des messages à cette heure-là !
2 nouveaux messages
N° Inconnu
23h37
Lire
Coucou ! C'est Audrey ! Tu ne vas pas le croire !
Quand on s'est vu tout à l'heure sur
le quai, ma sœur était entrain d'accoucher !
Elle est chambre 344 à St-Jean :
va la voir demain ! Promis ?
Je te fais suivre THE photo du plus
beau des bébés !
—
Notre petite Serena est arrivée :
elle est en pleine forme !
Nous sommes fous de joie !
A bientôt ! Cécile et Olivier
Une petite frimousse brune, recroquevillée dans un pyjama rose clair : C'est
incroyable ! C'est le "copié-collé" de Cécile !
— Alors, qui t'envoie des messages à une heure pareille ?
J'ai eu envie de lui répondre que c'était mon amant mais il était un peu tard pour se
disputer...
— Cécile... Enfin, sa sœur...
— Cécile ? D'où elle sort celle-là ?
— Cécile Feraud, mon amie d'enfance ! Elle vient d'avoir un bébé, une petite fille.
Regarde comme elle lui ressemble ! C'est dingue !
— Ouais... Je sais pas comment tu fais pour voir ça, toi ! C'est un bébé ! Ils se
ressemblent tous ! Pourquoi t'as de ses nouvelles d'un coup à celle-là ? Vous vous
parlez plus ! Au fait j'ai jamais compris pourquoi vous vous parliez plus ? Moi, en
tout cas je l'aimais pas celle-là !
— Oh, je ne sais pas trop... C'est comme ça, c'est la vie...
— Ouais, ben, dors maintenant ! On s'en fout de sa vie, à cette conne !
En réalité, je sais exactement pourquoi on ne se parle plus : On s'est disputées
toutes les deux au sujet de Franck justement. Elle me disait sans arrêt qu'il n'était
pas fait pour moi et qu'à part sa belle gueule, il n'avait rien de bien intéressant,
qu'il me rendrait toujours malheureuse avec sa jalousie maladive et son mauvais
caractère !
— C'est pas ça l'amour, Irène, me répétait souvent Cécile.
Le jour des résultats du Bac, Franck m'a giflée quand je lui ai dit que j'allais
sûrement partir à Paris faire mes études avec Cécile. Je suis allé voir Cécile en
larmes :
— Oublie le ce connard ! Ce soir, tu viens avec moi faire la fête sur la plage ! Je
te jure que tu rencontreras d'autres mecs ! Allez viens Irène !
Je suis donc allée à cette fameuse fête et j'ai effectivement tenter de l'oublier dans
les bras d'un autre garçon...
Dès le lendemain, j'ai pris la décision de ne pas partir étudier à Paris et de rester
avec Franck. Je lui ai pardonné pour la gifle en me disant qu'il avait certainement agi
ainsi car il avait raté son Bac et que cela l'angoissait de refaire une année de
Terminale sans moi à ses côtés. Il n'a jamais passé aucun diplôme finalement. Il a
cherché du boulot dès qu'on a su que j'étais enceinte.
Cécile n'a pas compris mon choix. Depuis j'ai perdu ma meilleure amie et tous mes ambitieux projets professionnels. Je tremble d'angoisse à l'idée de la retrouver ! Comment va-t-elle réagir ? Et si contrairement à ce que m'a dit Audrey elle n'était pas heureuse de me revoir ? Que va-t-elle penser de moi la pseudo boulangère de la basse ville ? Moi qui voulait devenir architecte ! C'est sûr je vais la décevoir ! Et si j'étais comme Titi moi aussi ? Si j'étais passée à côté de ma vie ?
*
Je me suis finalement décidée à aller voir Cécile. Je n'ai rien dit à Franck. Il ne comprendrait pas. Je lui dirai simplement que j'ai encore raté le bateau ce soir. De toute façon si on ne se dispute pas à cause de ça on trouvera autre chose ! Il aura certainement oublié de sortir la poubelle ou me reprochera que le frigo est vide !
Je suis repartie toute légère, heureuse d'avoir revu Cécile, même si on ne savait pas trop quoi se dire au début, et apaisée que ce soit réciproque, même si j'ai définitivement compris que les deux ados insouciantes que nous étions il n'y a encore pas si longtemps ne faisaient aujourd'hui plus partie de ce monde... On a parlé de contractions, d'épisiotomie, de pédiatre, de préparation à l'accouchement, de sage-femme, de gynécologue, de montées de lait et de plateau repas en dramatisant et caricaturant le tout comme toutes les femmes qui passent par la case maternité.
La petite Séréna est très mignonne. Je lui ai offert des bavoirs Hello Kitty. Cette visite à la maternité m'a replongée onze ans et demi en arrière quand Lisa est née. Cette odeur de javel, de couches sales et de savon désinfectant. Ce pyjama en velours tâché de lait, ces petits poings serrés, cette minuscule bouche rose et baveuse, ces petits pleurs de chaton perdu. Ce bonheur fragile... Tant de souvenirs ! Mon bébé à moi a des soutiens-gorge Hello Kitty. Décidément la nostalgie et le passé ont décidé de me poursuivre...
En sortant de la clinique, j'aperçois sur le parking un homme qui gare sa moto. A chaque fois que je vois une moto, je pense à la seule fois de ma vie où j'en ai fait. A chaque fois je pense à Cédric et espère au fond de moi que c'est lui qui se cache sous le casque.
Et voilà que je me retrouve comme deux ronds de flans gélatineux, tremblants et silencieux comme ceux que je vends au point chaud. Sous le casque, cette fois-ci c'est bien lui ! Ce n'est plus l'adolescent que j'ai connu mais un beau trentenaire ! Lui aussi est certainement venu voir Cécile ! Plus que d'habitude je n'espère qu'une chose c'est me faire discrète au point de disparaître. Mais, en fait, je crois que je le prendrais très mal si il me voyait et ne me reconnaissait pas.
— Irène ? Tu te souviens de moi ?
J'aimerais tant être capable de lui sourire, d'être agréable et discuter avec lui mais
seul un petit "oui" timide parvient à sortir de ma bouche.
— Tu es venue voir Cécile, toi aussi... Bon, ben, à un de ces jours Irène... Je ne
t'ai pas oubliée, tu sais, me dit-il d'un clin d'œil sincère.
Je me retourne pour le regarder rentrer dans la clinique. C'est trop tard. Il disparaît derrière les portes automatiques. Il n'est déjà plus là. Je ne pourrai pas lui dire tout ce que j'ai envie de lui dire depuis douze ans... Je ne vais quand même pas lui courir après ?
Je me dirige vers le centre ville en prenant les petites rues peu fréquentées. Je n'aime pas pleurer devant tout le monde. Je croise tout de même une femme qui promène sa petite fille en poussette ce qui ne fait qu'augmenter mes larmes. Plus loin, ce sont des jeunes amoureux, qui eux, se sont cachés pour s'embrasser tranquillement. Cela me bouleverse et réveille davantage mes sanglots.
Je marche de plus en plus vite et j'ai froid sous mon ridicule châle à pompons. C'est Cédric qui m'a consolée à la fête après le Bac. Nous avions passé la soirée à rire, danser et chanter avec nos amis sur la plage puis il m'a emmenée chez lui en moto. Nous avons partagé une belle nuit ensemble où tout était rose, doux et chaud mais le lendemain matin j'étais dévastée d'avoir trompé Franck ; et Cédric m'a juré qu'il ne dirait rien à personne. Il a apparemment tenu ses promesses et je n'ai jamais rien raconté à personne, moi non plus. Nous ne nous étions plus revus depuis ce jour-là, vivant chacun de notre côté avec le même secret.
Depuis ma vie et celle de ma fille ne sont que d'horribles doutes qui me déchirent un peu plus chaque jour. Si je pleure tant, c'est qu'en quelques secondes des années de doutes se sont envolées. J'ai vu en lui le même regard noir, le même sourire que je vois grandir depuis plus de 11 ans... Il a suffi d'une nuit pour que le reste de ma vie ne soit plus qu'un terrible mensonge...
J'ai de plus en plus froid, tout tourne dans ma tête, je tremble et ma vue se parsème de petits points blancs scintillants...
*
— Oh, petit ouragan, ça va ?
— Titi ?
— Tu es tombée dans les pommes, petit ouragan ! Heureusement que je passais par là !
— Merci Titi... Tu sais, je suis comme toi...
—...
— Je suis passée à côté de ma vie...
*Extrait de la chanson "Ouragan" écrite en par Romano MUSUMARRA et Marie LÉONOR, interprétée en 1986 par Stéphanie DE MONACO.