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 Drame Famille

J'ai oublié ma brosse à dents 

Hawaiienne54

Hawaiienne54

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C’est un samedi de printemps, le 20 avril très exactement. Le ciel gris nous envoie des flocons de neige, comme pour nous rappeler que ce jour est différent. C’est le jour où j’ai pris la décision la plus folle et la plus impulsive de ma vie, la décision la plus sage, la plus humaine, la meilleure des décisions.
Mon amoureux me laisse là, devant l’aéroport de Montréal, seule, face à… l’enfer, la peur, la maladie. Mes mains tremblent, les larmes coulent, le cœur me débat . Je viens de laisser mes trois enfants, je viens de planter ma vie là. Je vole au secours de ma maman. Le reste ne compte pas. Comme un automate, je passe la douane, l’embarquement, je me fais contrôler, les passagers me regardent bizarrement : qui est cette jeune femme, seule avec un petit sac, les yeux rouges, complètement déconnectée ? J’envoie les derniers messages aux proches, expliquer l’inexplicable… Quand l’avion quitte le tarmac, que je vois mon chez-moi s’éloigner – le déchirement entre quitter les miens et rejoindre les miens –, quand l’avion monte au-dessus de la neige, des nuages, le soleil éclaire mon cerveau. Il avait raison, mon amoureux, je suis capable, je vais affronter ça, de nouveau… Parce que c’est là… c’est maintenant… Je n’ai pas le choix.
Deux jours plus tôt, tel un cataclysme, le diagnostic de leucémie aiguë myéloblastique a tout anéanti autour de moi, mes repères se sont effondrés. La nouvelle m’a été apportée depuis Toulouse par mon frère. Maman est dans l’ambulance, direction Nancy, à l’autre bout du monde… Il me dit « LAM ». Il sait qu’il n’a pas besoin de me donner plus de détails, il sait que je sais. Pendant deux jours, je pleure tout ce qu’il est possible de pleurer, je ne veux ni voir ni parler à personne, je suis pendue au téléphone, avec Maman, avec Papa, je leur dis que je suis là, mais… je ne suis pas là… Je suis loin… Je les vois s’effondrer, je ne peux rien faire… Je n’ai même pas envie de hurler, rien ne sort de moi à part des larmes.

Huit mois plus tôt, Marie-Thaïs, un peu avant l’aube de ses trois ans, nous a quittés. Une leucémie l’a emportée. J’avance avec peine avec ce deuil-là, l’enfant de mes amis leur a été arrachée… C’est insupportable chaque jour qui passe… Je vois la maladie, je vois la souffrance, je vois la mort, je cherche l’espoir, je le cherche dans les mots de ma maman, mais… tout est trop grand, trop fort, trop difficile, l’espoir se cache.

La leucémie vient de me foutre par terre. Alors que je commençais doucement à me relever.
Je regarde mes enfants… Comment trouver les mots pour les rassurer ? Il n’y a pas de mots. Je revois Mathilde, ma fille aînée, aux soins intensifs, avançant courageusement vers son amie Marie-Thaïs, la berçant, l’apaisant. Elle sait. J’entends encore les cris désespérés de Lilian, mon gars, quand Marie est décédée. Il sait. Je revois mon Guigui, mon petit, à genoux devant le petit corps sans vie de son amoureuse, lui tenant la main, sur son visage, un air grave, il vient d’avoir huit ans. Et il sait. Que leur dire?
Deux jours d’errance, pas de sommeil, une espèce de survie, l’impression de ne pas être à ma place. C’est mon amoureux qui me donne le feu vert, c’est lui qui me pousse. Nous venons de le vivre avec Marie, nous savons que tout est si fragile, nous savons qu’il faut savourer chaque seconde, j’ai l’impression que jamais je n’aurai la force de vivre cela encore, je suis encore si fragile, si triste. Mais je sais que je dois y aller, je le sais, j’attendais juste son accord, il me donne bien plus que ça.
La décision est prise : je veux un vol le plus rapidement possible pour la France, mon pays, là où sont les miens. Une heure plus tard, je suis en route vers l’aéroport, à peine le temps de serrer mon amie, la maman de Marie, de la serrer très fort, à peine le temps d’essayer de rassurer ma fille effondrée, à peine le temps de faire un câlin à mes deux gars, j’ai l’impression d’abandonner mes enfants, là, je laisse tout en plan, là.

J’emporte Marie-Thaïs, j’emporte son courage, j’emporte sa force. Je me rends compte de tout ce que j’ai vécu auprès d’elle, auprès de ses parents ; tous ces moments si heureux, tous ces moments si terribles, tout cela a fait que j’ai trouvé la force, les mots, la compréhension, l’amour pur, auprès de ma maman. L’amour est au-dessus de la maladie, Marie m’a appris cela, elle me l’a montré. Elle avait toujours un sourire, dès que la douleur disparaissait, elle vivait chaque instant, elle le savourait avec un beau sourire. Marie m’a aidée, comme chaque jour depuis son départ, elle m’a aidée à pousser de nouveau les portes de l’hôpital, à mettre sous mon masque stérile un sourire, à être pleinement, totalement, de manière fusionnelle auprès de ma maman.

Quand l’avion se pose, il faut passer encore les barrières, montrer ses papiers, je ne sais plus quelle file prendre : canadienne ou française? La fatigue et le déphasage aidant, je peine à trouver mes mots français, je suis concentrée sur d’autres choses.
Commence de nouveau l’attente, le train… Je m’endors, épuisée, je m’endors enfin, très peu de temps, le train est arrivé… Mon cœur cogne fort. Je le vois, mon papa sur le quai. Il tient debout je ne sais comment. Je le vois, je m’approche, je me réveille, il est là et… il s’effondre dans mes bras, sur le quai, dans la bruine lorraine, je porte mon père. La meilleure des décisions, je m’en rends compte à ce moment-là. Mon papa a besoin de moi. Je réalise aussi qu’à l’annonce de mon arrivée, le moral de Maman a repris un petit coup de boost, sa fille s’en vient ! Je vais les porter, la fatigue est balayée, je suis à ma place, je suis prête à affronter tout ce qu’il faudra affronter, je le ferai, et je vais vivre chaque seconde à leurs côtés.
Les routes sont petites, les panneaux sont petits, les autos sont petites, je suis encore décalée. Je veux courir dans sa chambre. L’ascenseur, se vêtir (blouse et masque), elle est derrière la porte, se désinfecter les mains… La maladie te rappelle à chaque instant qu’elle rôde. Entrer, la serrer. Je ne sais pas si c’est le choc, la fatigue ou la force, mais il n’y a plus rien qui sort de moi, plus de larmes, juste de l’amour, de la présence. Les larmes ne couleront pas pendant ces onze jours auprès d’elle. Ça ne sort plus, je suis… sèche.
Le bal des médecins, les annonces des traitements, il faut analyser, intégrer, comprendre, apprendre, et surtout ne pas regarder loin, surtout pas, c’est décourageant de regarder loin. Deux ans de traitement, destruction de la moelle, consolidation, greffe de moelle… Je connais la route, Marie a parcouru le même chemin. Je suis terrorisée.
Mon frère décide lui aussi de venir nous rejoindre, pour que l’on soit tous les quatre réunis avant l’entrée en chambre stérile où les visites ne se font plus qu’une seule personne à la fois. Il arrive dans deux jours, il me dit que… je suis incroyable. Je suis juste la fille de mes parents, je ne pouvais pas faire autrement que d’être là, c’était insupportable d’être loin. Alors nous serons réunis, parce qu’ensemble… on est plus forts.
Mes amis se serrent les coudes autour de moi. Ils sont mon pilier.
Ça fait deux fois que le cancer l’attaque. Il y a dix ans, elle a eu un cancer du sein, ablation totale du sein avec curetage, chimiothérapies et radiothérapie, puis reconstruction. Elle sait… Elle sait ce qui l’attend. Elle sait que ce sera encore plus dur. Il y a dix ans, prise avec mes bébés, je n’avais pas cette maturité, cette connaissance, cette sérénité. Je l’ai accompagnée tout croche sans trop comprendre ce qui se passait. Il y a dix ans, l’espoir était immense. Là, la donne est différente, il est partout, partout dans son corps. La peur est immense. Elle s’est battue comme un soldat contre la maladie déjà, et la montagne devant elle lui semble tellement immense. Pour la première fois de ma vie, à ce moment, pour la première fois je comprends ma maman. Elle est démunie face à tout cela, terrorisée, chaque étape est angoissante, et je comprends tout. Elle doit se résigner. Se résigner à cette maladie, se résigner à entrer en soins. Tout va très vite, à peine le temps d’intégrer les informations, les soins avancent déjà. Elle a tellement de questions et d’angoisse, la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de nous montrer une image de déchéance, la peur d’avoir mal, la peur de tout. Je comprends cette peur et je lui assure que je peux TOUT entendre. Marie m’a donné cette force-là, elle a trouvé ça au fond de moi. Il n’y a rien que je ne puisse faire. Je serai là quoi qu’il arrive et quoi qu’elle décide, je ne jugerai pas, car c’est son corps à elle, je respecterai ses choix, quels qu’ils soient.

Le soir venu, il faut rentrer. La maison de mon enfance. Vide. Froide. Mon père qui… tournicote, brasse, pleure, incapable de se poser, enchaîné à son téléphone. Il ne vit plus. Il mange, parce qu’il le faut, sans appétit. Il dort peu, et survit pour les quelques heures qu’il passe avec elle chaque jour. Tout ce qui se passe en-dehors de la chambre d’hôpital ne compte pas, ne compte plus.
Le soir venu je me rends compte que… j’ai oublié ma brosse à dents.
— Papa ? J’ai oublié ma brosse à dents.
J’ai quitté mon chez-moi trop vite, trop perdue. J’ai oublié ma brosse à dents. Il faut nous voir à presque minuit passé, il faut nous voir fouiller les placards à la recherche d’un trésor qui lave les dents, on se raccroche parfois à des détails insignifiants pour ne pas virer fou. Au fond d’une boîte, bingo ! il en reste une. Papa brasse et brasse encore, il ne s’arrête pas… Maintenant, il cherche des oreillers, des couvertures, il vide les placards. Il brasse… Il se débat, pour éviter de se noyer…

La route, si longue, puis enfin l’hôpital, le seul endroit où nous sommes apaisés, auprès d’elle. Les médecins, les soins, et… les visites… l’attente dans les couloirs, les larmes des proches… Pourquoi ? La peur qui ne nous lâche pas. Le soir il faut la laisser là, dans sa chambre. Seule… On a l’impression de l’abandonner… Seule avec l’angoisse, avec la maladie… Comme elle le dit, tout cela c’est son corps seul qui doit l’affronter. Il faut rentrer dans la maison vide. Vide et froide.

L’arrivée de mon frère est comme une immense bouffée d’oxygène après une longue apnée. Tout est bizarre, car nous sommes trois au lieu de quatre. On est tout perdus.
Tard le soir, mon frère vient me voir dans la cuisine, ouvre son étui de brosse à dents : vide ! IL A OUBLIÉ SA BROSSE À DENTS ! Le fou rire nous prend. Les déconcentrés de la vie, les frères et sœurs, nous sommes pareils !

Nous avons pu passer une journée tous les quatre, enfin réunis, avant l’entrée en chambre stérile et le début de la chimio qui va tuer sa moelle. Une journée de cadeau. On a ri, blagué, savouré. Le médecin est arrivé avec une belle nouvelle : c’est une LAM3, il se peut qu’il n’y ait pas besoin de greffe. Mais les résultats des examens, c’est dans deux semaines… Deux semaines… Le bout du monde ! Impossible de se projeter aussi loin ! Nous profitons de la journée… Et nous avons bien fait, tout se précipite : pose de voie veineuse centrale et débarquement dans la prison verte, en chambre stérile, nous n’avons le temps de nous rendre compte de rien, maman subit, dans l’angoisse… Nous ne pourrons plus être ensemble. Dans la prison verte, les visites ont lieu une seule personne à la fois. Nous passons donc à tour de rôle de longues heures dans la salle des familles, à attendre… Ça devient notre deuxième maison.

C’est à mon tour d’entrer en secteur stérile pour voir Maman. Papa m’explique comment m’habiller et par où passer, je ne comprends rien, les mots glissent sur mon angoisse. Des surchaussures, une charlotte, un masque, la blouse. Se laver les mains. Entrer dans la prison verte, les murs sont verts, les soignants sont vêtus de vert, tout est vert, un vert moche, triste. J’avance dans ce couloir, je demande mon chemin, je pénètre dans l’antichambre et sur le lit derrière la porte vitrée, je vois un homme avec sa femme. Ça me prend plusieurs longues secondes avant de me rendre compte que je me suis trompée de chambre. Je panique, je sors presque en courant. Chambre 93, je rentre dans l’antichambre me désinfecter les mains. Je la vois, terrorisée, choquée. L’enfermement commence, il durera quatre à six semaines si tout va bien, le temps de détruire la moelle avec des traitements de chimiothérapie très forts. Je pousse difficilement la porte, le puissant courant d’air, le bruit sourd de la ventilation. Sa prison verte. C’est minuscule. C’est moche. C’est bruyant. C’est laid. J’ai envie de hurler. Je me cache derrière l’humour :
— Oh ! c’est cool, tu as un balcon ! Avec vue sur l’hippodrome !
Comment va-t-elle faire pour ne pas virer folle dans un espace aussi restreint, avec le froid, le bruit, les soignants qui entrent sans cesse, sans voir le visage ni les cheveux des gens, avec l’angoisse, la souffrance, l’inconnu ?? Comment va-t-elle faire? Je veux tout comprendre, je visite, je prends possession des lieux, de ses lieux, je veux vivre tout ce que je peux vivre avec elle, comprendre tout ce que je peux comprendre. J’essaie de rassurer comme je peux ma maman. Le temps passé dans la chambre passe toujours vite, il me faut laisser la place à mon frère. Je la serre. Je voudrais me coucher là avec elle, rester. Je sors. Je me trompe de couloir, je ne sais plus où mettre les vêtements, je suis perdue. Et l’attente recommence. On parle peu. De toute façon, y’a rien à dire. Quand nous parlons, nous parlons d’elle, rien d’autre ne compte.
Le soir venu, son angoisse monte, l’enfermement, la maladie. Nous devons partir et c’est insupportable. Ce premier soir dans la prison verte, mon père sort de la chambre… Elle ne va pas bien, est très angoissée, elle veut nous voir, mon frère ou moi. Je cours presque. Remettre les vêtements stériles, se laver les mains, marcher dans le couloir, pousser la bonne porte, se désinfecter les mains. Je la trouve si fragile, si vulnérable, si seule, si perdue. Je vais rester une heure sa main dans la mienne, à écouter, à me plonger dans ses yeux, à être là. Maman, quoi que tu décides, je vais être là. Elle a peur. Peur de faire tout ça pour rien, peur de ne pas être à la hauteur, peur de nous décevoir, peur de nous montrer sa déchéance. Comment trouver les mots pour la rassurer ? Il n’y a pas de bons mots. C’est l’enfer. L’avenir… elle n’a pas envie d’y penser. Après cette cure-là il y en aura deux autres, les mêmes ; après, il y aura peut-être une greffe de moelle ; puis deux ans de chimio. L’avenir c’est trop loin, c’est trop noir, c’est trop de souffrance. Je lui propose d’avancer juste une seule marche à la fois et de ne pas regarder en avant. Une seule marche, un seul jour à la fois. Notre vie est comme ça, maintenant…
Il faut la laisser là. On rentre tous les trois, perdus, le trajet en auto est interminable. Tout est long et fade.

Les jours se suivent, on voit des gens, on dort et mange chez les uns et chez les autres, mais on n’est jamais vraiment avec eux. Je pense aux miens le soir venu, ils sont à l’autre bout du monde, je suis en décalage par rapport à eux, mes enfants ne comprennent pas, mon amoureux est à l’écoute, mais loin.
Les jours se suivent, dans la salle des familles, je passe du temps avec mon frère ; c’est bon d’être ensemble, ensemble on est plus forts. Chaque jour, ce qui compte, ce sont juste les deux heures que je vais passer auprès d’elle. Je vais être présente pour chaque mise en route de chimio. J’y tiens et je crois que ça la rassure que ce soit moi, je suis infirmière après tout, ça me donne une bonne raison d’être là. Chaque jour vers 17 heures, la chimio est mise en route. Et ce pendant huit jours. La potence s’est fait surnommer « Bécassine », parce qu’elle est bête, mais aussi utile et fidèle, un peu agaçante. Maman garde son sens de l’humour malgré tout ça. Chaque soir c’est difficile, l’angoisse monte.

Un matin mon réveil sonne un peu plus tôt que d’habitude, mon frère s’en va. Il quitte la maison pour rentrer chez lui. Il est parti mais il a laissé son cœur, son cerveau dans la petite chambre. Ce matin-là, je me sens toute seule. Si seule. Abandonnée, presque. On était bien ensemble, on était forts. J’ai la trouille. J’ai peur pour Papa ; il est complètement perdu, il tourne en rond tout le temps. Le départ de mon frère me fait me rendre compte que je dois préparer mon père. Moi aussi il va falloir que je rentre dans quelques jours. Il sera seul. Plus personne à ses côtés dans le quotidien. Je suis inquiète.
Je parle avec mon papa, à qui se confier, vers qui se tourner, il doit y penser, il a besoin d’aide pour tenir. J’ai peur qu’il se ferme, qu’il se renferme sur lui-même et que ça le ronge. Quand je serai loin… je ne pourrai pas l’accompagner, l’aider, pas de la même manière, en tout cas. Il faut qu’il parle, il faut que ça sorte. Ce jour-là, Papa est allé chez le coiffeur et il a TOUT raconté à la coiffeuse, TOUT, il me dit : « Ça fait du bien ! ». Il me montre les coordonnées d’un service d’aide aux familles, de soutien. Il a trouvé ses outils, pour l’instant…

Il y a eu le jour où j’ai coupé les cheveux de Maman. Pas question que quelqu’un d’autre le fasse. Pour une fois qu’elle les laissait pousser ! Dans la chambre laide et vieille, décorée de photos de tous ses proches, je commence ma sculpture de cheveux. Maman mène la danse. Ce n’est pas un moment triste. C’est un moment mère-fille, on est bien, on est ensemble. Elle est forte. Elle n’aime pas que je dise ça, mais elle est forte.
Un matin elle me dit au téléphone :
— Tu sais, j’ai décidé de foutre le cancer dehors.
Alors j’ai répondu :
— Je vais t’aider.
On va tous t’aider, t’entourer, c’est la seule chose que l’on puisse faire. T’aimer, t’aimer et te le dire. Mon arme c’est l’amour.

Nos journées se résument à de l’attente, et à de l’amour… Je n’ai plus l’esprit serein avec les miens, mon chéri est parti travailler et les enfants sont pris en charge par nos amis et voisins, le quotidien de l’autre côté de l’océan se complique, je gère tout ça à distance, déchirée entre les miens, et les miens…
Les effets de la chimio commencent tranquillement à s’installer, elle coule en continu dans ses veines, on sait que le pire est devant. Son corps commence à se modifier.
Puis… arrive cette dernière journée. Parce qu’il faut que je reparte. Ma vie que j’ai laissée en plan de l’autre côté de l’océan, ma vie m’attend.
Je dis au revoir aux proches. Je leur donne pour mission de prendre soin de mon papa. Je revêts une dernière fois très péniblement les vêtements stériles, je marche une dernière fois dans le couloir vert – c’est insupportable –, je regarde une dernière fois le diagramme des globules, l’aplasie est installée depuis quelques jours. Je la regarde derrière la vitre. Elle est magnifique. Elle a mis une belle tunique blanche à dentelle. C’est insupportable. Je ne veux pas la laisser. J’entre et… pour la première fois depuis que j’ai posé le pied sur le sol français, je m’effondre, dans les bras de ma maman, la meilleure place au monde. C’est elle qui me rassure. Elle me dit que ça va aller, qu’elle va se battre, que je dois rentrer, que mes enfants ont besoin de moi. Elle me dit de dire aux enfants qu’elle va se battre comme un lion et qu’elle va s’en sortir. Je pleure, pleure et pleure. Mon masque est trempé, mon cœur déchiré. Je vais passer deux heures à savourer. Je vais être là pour l’installation de la dernière chimio. C’est elle qui me met dehors, à quoi bon des au revoir trop pénibles. Un dernier câlin. Je lui dis que je laisse mon cœur avec elle, et tout mon moi avec elle. Je la laisse là. Je déchire tous ces fichus vêtements et je prends trois masques, trois charlottes et une blouse, souvenir de « vacances » pour mes enfants…
Devant l’hôpital c’est mon amie, ma sœur de cœur, qui me ramasse en larmes. C’est difficile de la quitter elle aussi, il me faut rentrer au Québec. Nous passons encore une fois quelques précieux moments et je gonfle mon cœur de cet amour-là, je vais en avoir besoin. Sans les autres, on n’est rien.
Le reste de la soirée est fade. On soupe au restaurant de l’hôtel avec Papa, tout est fade, on est restés comme d’habitude dans la chambre de Maman, on n’est pas réellement là. Tôt le lendemain, il me prend dans ses bras sur le quai de la gare, je vais puiser au fond de moi mes dernières forces pour ne pas craquer, je suis émue. Je le laisse là. Tout seul. Le train démarre, comme un automate, le voyage, l’aéroport, l’avion plein de gens normaux, je suis décalée… Je regarde la France s’éloigner, et les kilomètres commencent à nous séparer. L’arrivée à Montréal, chez moi. Les bras de mon chéri si réconfortants. La fatigue. La survie qui se remet en marche.

J’essaie d’embarquer dans le quotidien, mais je n’y arrive pas. Je ne suis concentrée sur rien. Tout ce qui compte, c’est l’appeler chaque jour. J’organise mes journées avec ça. Le travail, les enfants, les chiens, j’avance tout croche. Et les effets indésirables des traitements commencent : vomissements, diarrhées, douleurs atroces, fièvre, tremblements, l’angoisse, la souffrance… Chaque journée est une montagne immense. Les infections qui profitent de son corps affaibli pour attaquer. Je suis loin. Elle souffre, se bat, se résigne à encaisser. Mon père arrête de vivre, il est présent. Mon frère a pu retourner la voir, ça me soulage, mon père a besoin d’appui ; je n’ai pas pensé à lui demander si cette fois-là il avait sa brosse à dent.
Elle est entourée, a des visites chaque jour, mais… c’est elle seule qui affronte la souffrance, l’angoisse, son corps sera-t-il assez fort ? La moelle osseuse est détruite au complet, et les effets secondaires sont… terrifiants. Un jour à la fois… Je n’ai pas de mot pour dire son courage, sa force. Elle me dit que dans ses moments de détresse elle pense à Marie-Thaïs, qui a vécu ces souffrances, et ça l’aide, elle se dit qu’elle va s’en sortir, pour donner une revanche à Marie-Thaïs sur ce cancer. Cette chance qu’elle n’a pas eue.

Petit à petit, après deux semaines de calvaire, trois semaines d’aplasie, petit à petit, les effets diminuent… Et un jour… une petite montée de globules blancs et de plaquettes. La moelle se réveille ! Quelle force elle a, ma maman ! Elle a la moelle la plus hot du monde ! Le chemin est encore long, chaque jour difficile. Il y a le jour où les neutrophiles font leur apparition. Ils montent tranquillement sans se presser. Il y a le jour où ils montent assez haut pour que l’on débranche Bécassine, que l’on enlève tous ces tuyaux, tous ces produits et qu’on libère Maman.

Dehors ! Pour deux semaines !

Deux semaines de répit, avec une chimio orale, quand même ; la maladie est là, elle le rappelle à chaque instant, elle ne veut pas qu’on l’oublie. Une ponction de moelle est prévue pour dans sept jours, un retour en prison verte pour dans deux semaines avec le même traitement, il faudra tout affronter encore deux autres fois. Attendre d’autres résultats, d’autres angoisses…
En sentant l’air de dehors sur son visage, la caresse du vent, la chaleur du soleil, elle fond en larmes devant l’hôpital. Cinq semaines de chambre stérile. Six semaines d’enfermement. Le soleil qui se cachait depuis des semaines lui a donné ce cadeau, il fait grand beau. Elle est très faible et anémiée. La maison, le jardin, mon papa… Ils sont enfin réunis. Elle va pouvoir manger de la nourriture non aseptisée, qui a du goût ! Elle va pouvoir prendre une douche ! Une douche ! J’imagine le soleil revenu dans la maison familiale. Je me sens apaisée de les savoir réunis. Elle pleure d’émotion au téléphone. C’est bon de l’entendre libre.

Demain ? Demain c’est demain, on verra bien. Vivre le présent, vivre chaque jour intensément. Parce que tout est tellement frêle, furtif, fragile. Savourer chaque bonheur du quotidien, offrir le sourire aux autres, offrir tout l’amour que l’on a sans relâche. Vivre chaque chose, à fond. Oser!
Il y a une chose que mon histoire avec Marie-Thaïs et sa famille m’ont apprise, un cadeau que Marie m’a laissé avant de s’envoler : il n’y a plus rien qui me fasse vraiment peur. Je peux tout entreprendre, je peux tout regarder, je n’ai pas besoin de stresser pour des futilités, je regarde les deux bracelets rouges à mon poignet (souvenir de Marie-Thaïs) et je n’ai plus peur. La vie est bien trop courte pour s’en faire, elle est bien trop courte pour haïr ou ressasser des bêtises. Aimer. Juste aimer. Aimer chaque chose, chaque instant. Aimer comme aiment les enfants, pleinement. Je crois que si Marie ne m’avait pas choisie, je n’aurais jamais trouvé la force d’être à ce point auprès de ma maman. Cette enfant m’a donné les plus précieux des cadeaux, son amour, sa confiance, sa force. Marie a enlevé mes peurs.
Demain ? Un seul jour à la fois. Le présent est un cadeau, il faut le vivre ce présent.