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 Suspense

Impasse 

Nardog

Nardog

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Deux heures que je fonçais à toute allure sur cette autoroute, cette putain d’autoroute... Mais bon, je n’avais pas trop le choix ; il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’effacer, changer d’air et d’environnement. Et c’était justement mon cas. Je serais bien resté dans mon païs, ô ! Toulouse, mais l’ambiance y était devenue malsaine pour ma santé : un braquage ou une arnaque de trop peut-être, mais je savais bien que, si je ne me faisais pas serrer par les flics, c’est un coup de couteau dans le dos qui me ferait quitter ma ville rose. Les pieds devant comme on dit dans les westerns...

Deux heures que je m’étais foutu ces deux belles grandes lignes de coke dans les narines et que je roulais, je roulais. Sacrée camelote : impossible d’arrêter toutes ces choses qui défilaient à toute vitesse dans ma pauvre tête de défoncé comme toutes ces lignes blanches sur le bitume. Lignes blanches... ça me fit marrer, tiens ! Je devais vraiment avoir l’air con à me marrer comme ça tout seul dans ma bagnole... Remarque, à cette heure là, il ne devait pas y avoir grand monde pour me trouver quelque air que ce fut... Quoique... Qu’est ce qu’il foutait là celui-là à marcher sur la bande d’arrêt d’urgence à deux heures du matin ? Encore un qui ne savait pas que la durée moyenne de vie d’un piéton sur une autoroute est de vingt minutes. Environ. Tu me diras, à cette heure là, on devait probablement bénéficier d’un bonus...

Allez, il faut suivre son inspiration, ou son instinct si tu préfères ! Je freinai et marchai arrière. Je te charge mon Coco sinon tu vas y passer la nuit au lieu des vingt minutes qui te sont gracieusement allouées par les statistiques...

— Vous allez où comme ça (sans lumière) ? Lui demandais-je.
Il hésita une seconde.
— Je suis tombé en panne. Vous pourriez me déposer à la prochaine station service ? Il faut que je téléphone. Il me regardait, un peu méfiant.
— C’est sur mon chemin, blaguais-je... Montez !
La route défilait et défilait encore. Quelle tristesse ce mec ! Il était là, prostré à la place du mort. Qu’est ce qui m’avait pris de charger un mec pareil ? Il ne décrochait pas la mâchoire. Pas un mot, alors que la coke m’avait paré de toutes les vertus de la pipelette... Probable que je l’angoissais un tantinet le mec... Remarque, avec ma tronche... Un coup d’œil dans le rétro (pas pour mater derrière la bagnole qui ne me suivait pas mais pour me regarder, moi) : barbe de quatre jours, yeux cernés, teint blafard, c’est clair qu’il devait y avoir mieux pour se faire « driver »... Pas étonnant qu’il se tût ce con, il me prenait pour un dingue ! Il n’avait pas vraiment tort... Et voilà que je me marrai de nouveau et il dut se dire que j’étais vraiment dingue.

Je sortis mon paquet de Chamelle-souple fripé.
— Cigarette ?
— Merci, non. Il me lorgnait en coin, un rien hostile.
— Vous permettez ? Allumai-je ma clope.

Quel mur ce mec ! Il n’était vraiment pas tranquille, lui. En fait, on aurait presque dit qu’il était en rogne... C’est moi qui le mettais dans cet état ? Possible : il avait besoin de moi, il n’avait pas d’alternative, mais il aurait probablement préféré tomber sur quelqu’un d’autre. Il était là, muet comme Bernardo (tu sais, le larbin de Zorro), sa petite mallette serrée sur ses genoux... Qu’est ce qu’il pouvait bien y avoir dans cette mallette d’ailleurs pour qu’il la couve ainsi ?

Je levai le pied, laissai la voiture ralentir, et me rangeai sur la bande d’arrêt d’urgence.
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? Lâcha-t-il, de l’agacement dans la voix.
— Besoin de pisser...

* * *

Putain ! J’en revenais pas d’avoir autant de bol... À tous les coups, j’étais le plus veinard de tous les enfoirés de cette planète ! Sûr qu’il avait fait une drôle de tête quand le tuyau de plomb avait percuté sa tronche et que le sang s’était mis à couler sur son visage. Il avait juste eu l’air étonné. Comme abasourdi par un événement qui n’était probablement pas dans ses prévisionnels. J’ai bien cru que je n’arriverais pas à l’étrangler. Il s’accrochait comme un forcené malgré le coup de tuyau. Une sacrée santé le mec ! Il n’avait pas envie de canner. Remarque, avec le paquet de pognon qu’il y avait dans sa valise, je le comprends. Peut-être cent mille, cinq cents mille ; peut-être même un million d’€uros, vas savoir avec autant de liasses de biftons XXL... Tu penses bien que j’ai pas compté...

Quelques bornes plus loin, je m’arrêtai sur un aqueduc qui survolait je ne sais laquelle de nos belles rivières et je balançai mon généreux donateur et la matraque en plomb à la flotte. Plouf ! C’est râpé pour la grande vie, mec, lui lâchai-je en guise d’oraison funèbre pendant qu’il plongeait vers les ténèbres, Et je repris mon équipée sauvage et lucrative jusqu’à l’aire de repos suivante. Là, je refis le plein de la voiture, payé en liquide, et celui de mes narines à l’aide d’une paille confectionnée avec un billet de cent €uros. La classe... Je tirai deux bonnes lignes de ma boîte à malice – because j’ai deux narines et qu’il n’y avait aucune raison pour que l’une morfle plus que l’autre – et je redémarrai.

Je dépassai Bordeaux et continuai en direction de Paris. Je commençai à être vraiment naze. Près de Saint Jean d’Angély, j’avisai des affiches publicitaires pour des complexes hôteliers de bord de route accessibles par la prochaine sortie d’autoroute. Je me laissai tenter par la perspective de quelques heures de repos après un début de nuit riche en événements et me tins à l’affût des prochains panneaux de signalisation qui me mèneraient entre une paire de draps. Quelques kilomètres plus loin, j’empruntai la bretelle de sortie...

Douché, bien installé dans un lit un peu ferme mais néanmoins douillet, la « chère » mallette à côté de moi, sous les draps, je somnolais en rêvant de ce que j’allais faire de tout ce pognon : voyages, bagnoles de luxe, bateau ; et des gonzesses aussi, quand la porte vola en éclat. Le temps d’un clignement de paupière, et les « robocops » étaient sur moi, hurlant, m’arrachant du lit avec une violence inouïe. Immédiatement immobilisé, menottes aux poignets, bras dans le dos, ils me trainèrent hors de la chambre et nous rejoignîmes le parking.

Là, c’était un vrai festival de lumière ! Du bleu, essentiellement du bleu. Une dizaine ou une quinzaine de véhicules de gendarmerie, et même un hélicoptère qui arriva, se posa, son rotor fouettant rageusement les éclairs bleutés des gyrophares. Un vrai film.

Les quatre colosses encagoulés du GIGN se contentèrent de m’accompagner – fermement – jusqu’à une camionnette de gendarmerie dans laquelle ils me jetèrent sans aucun ménagement.

Personne ne me disait rien. Dans le fourgon bleu, « on » essayait de contacter « Saint Bernard » qui semblait injoignable. Moi, on m’avait juste enjoint de la fermer et je restai coi dans mon coin, inconfortablement assis les mains dans le dos, un Glock 9mm braqué sur moi, attendant la suite. En tout cas, me disais-je, ils ne peuvent pas déjà savoir pour mon auto-stoppeur (vas savoir où il flottait en ce moment...) Alors quoi ? Le bureau de tabac de la place Wilson ? On aurait mobilisé un hélicoptère et le GIGN pour ça ?

Et puis Saint Bernard répondit et ce fut très instructif pour moi. Et démoralisant... Saint Bernard, que l’on appelait « mon commandant », expliquait à mon entourage militaire que « on avait bien récupéré la petite fille saine et sauve bien qu’elle ait été séquestrée dans des conditions extrêmement pénibles. Elle était très affaiblie par le manque de nourriture et d’eau, elle était sale comme un peigne, elle était, pour le moins, traumatisée, mais sa santé n’était pas menacée. » C’est alors que, côté camionnette, mon gradé expliqua au pourvoyeur de rhum que « ici, grâce à l’hélicoptère et à l’émetteur dont on avait doté la mallette, on avait bien intercepté le - ou l’un des – ravisseur et qu’on avait récupéré la rançon de trois millions d’€uros. »

Merde ! J’allais devoir trouver une explication...