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 Drame Instant de vie Romance

Il n'est jamais trop tard 

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I

André a un regard clair, suspendu dans le vide, noyé dans un flou infini. Lorsqu'on l'observe, on ne sait jamais véritablement s'il est perdu dans ses pensées, s'il vit dans un autre monde ou s'il nous regarde bel et bien. Son sourire parle souvent pour ses yeux et les aides-soignantes y sont habituées :
— Bonjour monsieur Lorencin, comment ça va aujourd'hui ?
Ses yeux restent flottants, mais il répond très poliment, avec humour et sincérité :
— Aujourd'hui, je passe le temps, et c'est long de passer le temps !

Le temps. Ce temps qui s'envole avec tout ce qui lui appartient. D'abord, il y a eu son épouse, Ginette. Elle est partie, emportée du jour au lendemain, ailleurs, au-delà de leur vie à eux, loin de son cœur à lui. C'était il y a vingt ans, mais il se revoit encore un bouquet de lys roses à la main au-dessus de sa tombe, habillé élégamment, retenant ses larmes. Il se souvient également très bien des silences et du vide qu'elle a laissés dans leur maisonnette. Et il n'a pas oublié non plus la peine de leur fille unique, Aurore, qui aimait tant sa mère.

Puis, le temps a commencé à lui emprunter sa tête, parfois. Pas très souvent au début, juste des petits trous de rien du tout dans sa mémoire. Un livre égaré. Un prénom oublié. Puis, de plus en plus souvent. Des morceaux de vie entiers au bout de la langue, mais qui ne reviennent plus, comme si l’on avait recouvert de terre certains souvenirs. Ça l'a fatigué de creuser et creuser la terre de sa mémoire. Il s'est épuisé à courir après ces petits bouts de vie qui s'envolaient par-ci et par-là en se moquant de lui.
Et ça l'a tellement esquinté que sa fille lui a dit un jour, en posant la main sur sa joue :
— Papa, je te sens fatigué et avec Maman qui n'est plus là, je crois que ce serait bien que tu déménages. Il y a trop de travail dans cette maison pour toi tout seul et je sens que tu es épuisé. Tu sais, j'ai mon travail et ma vie de famille, et je ne pourrai pas toujours être présente. Je m'inquiète pour toi mon petit Papa. J'ai bien réfléchi et je pense que ce serait bien que tu déménages dans un endroit où tu seras plus entouré, où l’on s'occupera bien de toi...
Elle s'est justifiée de son choix pendant de longues heures. Elle culpabilisait ; il le savait. Il ne lui en voulait pas. Et voilà comment le temps a fini par lui prendre sa maison, son jardin, ses souvenirs de famille et de vie commune avec Ginette. Voilà comment le temps lui a volé son indépendance et sa liberté.


II

Au centre hospitalier, il a sa chambre au dernier étage, à l'unité Coquelicot : celle des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. On s'occupe bien de lui, il n'a pas à se plaindre. Mais depuis trois ans, le poids de ce temps qui lui a tout dérobé pèse terriblement sur ses épaules. André marche le dos de plus en plus courbé. C'est un fardeau toujours plus lourd qui l'écrase. Autour de lui, la menace du temps plane partout : des gens en fauteuil à qui l'on a volé les jambes, des gens taciturnes à qui il ne reste plus que les larmes, des gens qui ont perdu le goût des mots, des sourires, le goût de tout. La mort est au bout de chaque couloir, derrière la porte de chaque chambre. Elle le hante. Le temps lui ôtera un jour la vie. Il ne peut le tolérer.

Son dos se voûte, sa gorge retient de plus en plus les mots, ses jambes ont de la peine à soutenir son corps, ses yeux se sont noyés dans l'oubli, il vit dans la peur. Souvent, il entend sa voisine de chambre, Mme Vincent. Elle pleure en se lamentant :
— Mais pourquoi je suis vieille ? Je ne voulais pas vieillir. Et pourquoi ils m'ont mise là ? Personne ne vient me voir. Et quand on vient me voir, j'ai même pas le droit de pleurer !
Et ses sanglots redoublent. Et André sent des poignards lui traverser l'estomac lorsqu'il l'entend. Il n'en peut plus. Lui aussi il voudrait pleurer et hurler parfois, comme Mme Vincent, mais il préfère bougonner :
— Faites-la taire, par pitié !

Parfois, André broie du noir lorsqu'il est seul. Il pense à Aurore qui ne vient presque plus le voir. Il ne se souvient même plus très bien de son visage. Tout est flouté par le temps. Il l'attend et il se dit qu'à force de tuer le temps à ne rien faire dans ce fichu hôpital, c'est le temps qui le tuera.


III

Dans la salle commune de la section Coquelicot, il retrouve souvent les mêmes résidents. Ils se parlent peu, mais depuis qu'il est lui aussi en fauteuil, André aime bien aller s'asseoir près de Mme Jeantelet. Elle est coquette, Maryse, et parfois elle lui fait des clins d’œil, derrière son magazine. Le jeudi, elle va à l'animation cuisine elle aussi, et elle lui a raconté l'autre jour qu'elle avait la meilleure recette de gratin de courgettes de tous les temps, une recette transmise de génération en génération. André adore les courgettes. Et il aime bien Maryse parce que même si parfois elle raconte tout un tas de choses incompréhensibles, au moins elle sourit et elle pétille.

Une fois, il a même demandé à l'une des aides-soignantes de l'amener sur le même banc que Maryse, dans le jardin aux roses. Il avait un peu le trac parce qu'il ne savait pas si Maryse serait d'accord. Peut-être qu'elle voulait rester tranquille, assise devant les massifs de fleurs. Mais elle lui a souri. Ils se sont salués mais n'ont rien dit ce jour-là. Ils étaient juste restés longtemps assis côte à côte, sur le banc, à contempler les roses.

À André, ça lui a rappelé quand il était jeune homme et que les filles l'aimaient bien parce qu'il était grand, qu'il avait les yeux clairs et qu'il était un peu timide. Il est content de se le rappeler.


IV

Le personnel soignant observe André et Maryse. Certaines infirmières trouvent qu'André Lorencin se tient plus droit. Et deux aides-soignantes ont remarqué qu'il y avait moins d'opacité dans son regard. Il parle toujours très lentement et il a des difficultés à articuler, mais les mots sont moins noués à sa gorge. Il y a de la légèreté dans son cœur et le fardeau de l'avenir est moins lourd à porter. Il n'est plus tout seul. Il y a du gratin de courgettes qui met du soleil dans sa pensée et des pétales de roses qui font trembloter ses doigts de bonheur. Maryse lui souffle des paillettes dessus, des petits bouts de vie qui brillent très fort. Ensemble, ils volent du temps au temps et ils oublient.

Il n'est jamais trop tard pour tomber amoureux.


V

Un jour, Maryse ne se souvient plus du prénom d'André. Elle l'appelle Jacques, comme son défunt mari. Ça ne dérange pas vraiment André. Il sait que les souvenirs de Maryse sont comme du coton qui s'effiloche. Il le sait parce que ça lui arrive aussi parfois. Il s'en veut un peu de laisser sa mémoire partir en pelote, mais il n'en veut pas à Maryse. Tant qu'elle reste auprès de lui, qu'elle continue à lui sourire et à lui raconter tout plein d'histoire, il est heureux. Elle peut bien l'appeler Jacques, Raymond ou Marcel, ça lui est égal.

Dans la salle commune, les fauteuils d'André et Maryse sont côte à côte. Maryse bavarde. André l'écoute. Elle lui parle d'un autre temps, d'une autre vie et André se dit qu'elle est un astre qui porte la vieillesse sur sa peau ridée et la jeunesse dans ses yeux. Elle a cette lueur au fond du regard qui le tient en vie, qui l'aide à garder espoir. Il se dit qu'avec Maryse à ses côtés, il peut supporter de vieillir encore.


VI

André retrouve Maryse tous les jeudis matins à l'atelier cuisine. Mais ce jeudi, Maryse est absente. André est inquiet, d'autant que personne ne veut lui dire clairement pourquoi elle n'est pas là. On lui répond que Maryse est fatiguée, que Maryse n'avait pas très envie de venir, que Maryse avait autre chose de prévu ce matin. Il sait qu'on lui ment. Ça le rend fou. Ce n'est pas parce qu'il est vieux et qu'il perd un peu la mémoire qu'il est complètement gâteux et qu'il faut lui mentir effrontément comme à un enfant. Il sait que Maryse ne manquerait pour rien au monde l'atelier cuisine. Il est certain que l'on ne veut pas lui dire qu'il lui est arrivé quelque chose de grave.

André demande qu'on le ramène à l'unité Coquelicot. On lui répond qu'il n'a pas à s'inquiéter, que l'atelier cuisine ne durera pas longtemps, qu'on le ramènera ensuite. André crie qu'il veut qu'on le ramène sur le champ voir Mme Jeantelet. C'est lorsque André tente de sortir de son fauteuil à roulettes qu'une aide-soignante accepte finalement.
— Rasseyez-vous monsieur Lorencin et calmez-vous, je vais vous ramener.
André s'assoit et se laisse pousser jusqu'à l'ascenseur.

Il sent ses mains trembler plus qu'à l'accoutumée et il sent aussi de la transpiration lui couler le long du dos, sous les vêtements. Qu'a-t-il bien pu arriver à sa Maryse ? Le temps que l'ascenseur monte les deux étages, André imagine les pires scénarios, si bien que lorsque les portes s'ouvrent, il est presque en larmes.

L'aide-soignante pousse le siège hors de l'ascenseur et s'accroupit face à André, en posant sa main sur la sienne.
— Monsieur Lorencin, Mme Jeantelet a fait une mauvaise chute ce matin. Elle a voulu se lever seule, mais n'y est pas parvenue. Elle s'est fait mal à la hanche et à la jambe. Elle est actuellement dans sa chambre avec le médecin. Vous pourrez la voir cet après-midi, si tout va bien.

André a l'impression que son cœur est remonté jusque dans sa gorge tant il se sent à l'agonie.


VII

L'après-midi même, André est autorisé à rendre visite à Maryse. Elle est allongée sur son lit. Elle semble faible. Lorsque Maryse le reconnaît, elle sourit en fermant les yeux et il prend conscience qu'il a failli la perdre. Il se dit que leurs deux vies ne tiennent plus qu'à un fil et qu'aucun d'eux ne supporterait de voir disparaître l'autre. André la regarde avec tendresse. Il essaye de chasser la tristesse qui se cache au fond de son cœur. Il voudrait tant qu'ils restent tous deux côte à côte, paisibles, en oubliant le temps pour toujours, et la mort. Comme ce jour où ils étaient restés assis, en silence, devant les rosiers du parc de l'hôpital.

Une idée lui traverse alors l'esprit, une idée qu'il n'a jamais eue auparavant, une idée qui lui fait peur. Puisque la mort est inévitable, pourquoi ne pas se la fabriquer sur mesure, sans laisser au temps la possibilité d'éteindre la vie. André observe la petite lueur qu'il aime tant au fond des yeux de Maryse. Il se dit qu'il y a quelque chose quelque part qui lui permet de garder cette force intérieure. Il s'imagine une petite lanterne à la pointe du monde, une petite lanterne dont personne ne connaît l'existence, une petite lanterne qui tient éveillé ce courage qui brille en silence dans le regard de Maryse. Il lui sourit.

« André », chuchote Maryse. « Lorencin », ajoute-t-elle.
André n'en revient pas qu'elle se rappelle de son nom et de son prénom. Il sent ses yeux se baigner de larmes et colle sa joue contre la main de Maryse. C'est comme si Maryse avait lu en lui, et maintenant il en est certain, ils doivent s'éteindre ensemble. La mort peut être un acte du cœur. Ils n'ont plus à l'attendre, à la craindre, la mort ; ils peuvent la prendre à bras le corps et s'en aller en lui donnant tous deux la main.


VIII

Pendant des jours et des jours, André y pense. Il a honte d'envisager la mort de Maryse à sa place, et qui plus est avec enthousiasme. Mais il pense aussi qu'à cause du temps, la mémoire dilue les couleurs, les parfums, les sourires. Il ne veut pas qu'il ne reste d'eux que des images pâlichonnes, jaunies par le temps. Il voudrait que leur adieu au monde soit comme un feu d'artifice, mais il ne sait pas trop comment en parler à Maryse. Elle est si fragile. Il ne voudrait pas la briser. Alors, il attend, sans mot dire.

Il attend, mais la funeste pensée ne le quitte pas. Comment mourir ? Comment se fabriquer une mort sur mesure ? Comment faucher au temps le privilège de lui ôter la vie ? Comment savoir si Maryse voudra l'accompagner ?


IX

André se voûte de nouveau. Ses pensées secrètes pèsent trop lourd. L'équipe médicale pense qu'il est en état de choc après la chute de Mme Jeantelet.

Maryse ne quitte plus son lit. La chute l'a trop abîmée. André a peur qu'elle souffre. Il sait combien elle aimait les animations, et notamment l'atelier cuisine. Il sait aussi qu'elle souriait assise sur son banc, dehors, devant les massifs de roses. Tout ça doit terriblement lui manquer. Les chambres de la section Coquelicot sont spacieuses et confortables, mais ça sent l’hôpital et ça sent la mort. Il n'y a pas de vie dans ces chambres, juste du blanc : le blanc des murs, le blanc des draps, le blanc des blouses, et André craint qu'un jour il ne doive voir le blanc des yeux de Maryse, le blanc des anges du paradis. Ça le révulse de l'imaginer partie pour toujours, sans lui. Il ne peut plus attendre, il n'a pas le droit d'attendre, il doit échafauder un plan.


X

Le lendemain, comme tous les après-midis, André va rendre visite à Maryse dans sa chambre. Le personnel de l’hôpital a pour habitude de laisser les deux amoureux tranquilles. Les infirmières sourient à André lorsqu'il arrive et lui font parfois des clins d’œil. Il est autorisé à rester une petite heure, car Maryse doit voir le kinésithérapeute pour ses jambes, ensuite.

Ce jour-là, lorsque l'aide-soignante toque à la porte de Mme Jeantelet pour raccompagner M. Lorencin, elle trouve une chambre vide. Devant les fenêtres grandes ouvertes sur le parc, le lit à roulette de Maryse est vide, et le fauteuil d'André est vide. Envolés. Un courant d'air s'engouffre dans la chambre : le parfum des roses, et l'air du temps.