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 Humour Romance Lettre

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Chère Laura,
Tu ne le sais pas encore, mais ce soir, tu vas faire une rencontre et tomber amoureuse. J’espère que tu n’avais rien de prévu… Mais je ne m’inquiète pas trop : on est jeudi, et le jeudi, d’habitude, tu ne fais rien. Le mercredi, tu vas au sport. Le vendredi, tu vas au cinéma. Ou alors boire un verre avec tes amies du boulot au bar de la place des Quatrans. Mais le jeudi, tu ne prévois visiblement rien. Cela me convient : quand nous serons ensemble, on pourra décréter que le jeudi, c’est soirée repos. On commandera des pizzas, on s’affalera dans notre canapé et on regardera la télévision. Tu te peindras les ongles des pieds, et moi je te regarderai. Ce sera chouette.

Ah ! Laura, si tu savais comme je trépigne en écrivant ces lignes : aujourd’hui, nous allons enfin faire connaissance ! Bon, il serait plus exact de dire que tu vas faire ma connaissance, vu que pour ma part, je connais déjà tout ou presque de toi. Tes goûts vestimentaires (j’aime beaucoup ton trench beige, dommage que tu ne le mettes plus trop), ton auteur préféré (Henri Vernon, je ne connaissais pas et j’aime bien, en fait), la marque de ton téléphone… Je suis ton plus grand fan, Laura. Le seul, j’espère.

La première fois, je ne t’ai pas vue, je t’ai entendue.
Mardi 10 mars. Il était 18 heures et je m’épuisais sur un fichu dossier à rendre pour le soir même, ou plutôt la nuit même. Tout d’un coup, une délicieuse mélodie est montée de la rue jusqu’à la fenêtre de mon bureau, que j’avais heureusement laissée ouverte pour combattre à la fois la chaleur et l’ambiance sinistre du lieu. Tac tac tac tac, que ça faisait. C’était exquis. Jamais je n’avais soupçonné que le bruit de talons aiguilles contre un trottoir mal entretenu pouvait à ce point me transporter vers des sommets oniriques. Évidemment, je tournai la tête pour voir celle qui transformait l’agitation sonore de la rue Édouard-Petitgros (médecin et député, 1875-1937) en un délicieux récital.
Laura, c’eût été faux de dire que tu étais belle : tu étais la beauté incarnée. Si l’on avait encore sculpté des vénus, nul doute que l’on t’aurait prise pour modèle. Le teint rose, le sourire charmeur, les yeux bleus qui semblaient faire la conversation avec toutes les choses sur lesquelles ils se posaient… Une joie pour le regard, un réchaud pour mon âme, voilà ce que tu étais, Laura, et ce que depuis tu n’as jamais cessé d’être.
Bien entendu, l’envie m’a pris de planter là mon inepte rapport sur les prévisions de rentabilité économique de l’exploitation de pétrole dans les fonds sous-marins à l’horizon 2030 et de courir te rejoindre. La facette intrépide de mon être me soufflait qu’une telle occasion ne se présentait qu’une fois dans la vie. Malheureusement, la facette inventive de mon être restait strictement silencieuse : qu’allais-je bien pouvoir te raconter ? Je me suis alors juré que j’allais réfléchir toute la nuit à une introduction originale et plaisante, à un développement en trois parties et à une conclusion heureuse. Ainsi, le lendemain, si tu daignais arpenter de nouveau la rue Petitgros, alors je serais armé pour partir à l’assaut.

Le lendemain, je passai la journée à angoisser en attendant l’heure fatidique. Dès 16 heures, je me postai à ma fenêtre, pour être sûr de ne pas te rater. Les minutes s’égrenèrent lentement. Je devenais fou. Je priai tous les saints, je priai aussi tous les démons de l’enfer pour ne pas faire de jaloux, je priai Édouard Petitgros… et soudain, je fus exaucé : tac tac tac tac. Pour s’annoncer, la pièce de théâtre a ses trois coups. Toi, Laura, tu as tes quatre petits chocs contre le pavé, à l’angle de la rue Petitgros et de l’avenue du Général-Leclerc.
Tu étais superbe. Beaucoup trop. Tout d’un coup, toute ma stratégie d’attaque élaborée avec soin durant la nuit m’a semblé affreusement plate au regard de ton sourire ravageur et de tes jambes délicates. J’y avais pourtant mis des traits d’esprit, une repartie vive mais flatteuse, et même un léger soupçon de poésie. Mais en te voyant débouler, je me suis rendu compte que je courais à ma perte : on n’attaque pas une telle forteresse de beauté avec un plan mitonné dans la nuit. Si je voulais parvenir à te persuader de m’ouvrir ta porte, il allait me falloir plus de préparation. Bien plus de préparation.

Une centaine de jours. Cent cinq, pour être précis. Cent cinq jours de minutieuse observation et d’enquête discrète. J’en ai constitué des dossiers dans ma vie, Laura. Mais celui que je possède sur toi est indubitablement le plus complet. J’ai su ton nom en faisant le tour des entreprises du quartier. Ç’a été toute une aventure : je me présentais à l’accueil de toutes les sociétés alentour avec un livre d’Henri Vernon, celui-là même que j’avais vu dépasser de ton sac lors d’un de tes délicieux passages. Je racontais alors immuablement la même histoire : j’avais vu ce livre tomber du sac d’une passante et je cherchais à le lui rendre, puis je te décrivais.
La neuvième tentative fut la bonne : « Ah ! ça doit être à Laura, je l’ai souvent vue avec ce bouquin à la main », me répondit la dame de l’accueil du Groupe Lafurge. Laura… Faute de déposer des baisers sur ton visage, j’y ai apposé un prénom. Laura… J’ai retourné ton prénom dans mon esprit comme on retourne un caramel dans sa bouche. Ce fut un instant délicieux. La très gentille réceptionniste t’a alors appelée, mais je me suis empressé de laisser le livre et de prendre congé, prétextant un rendez-vous aussi important qu’imminent. Il n’était pas encore temps de nous rencontrer. Il me fallait récolter d’avantage d’informations sur toi, et affiner ma stratégie.

Aujourd’hui, je suis prêt. Cent cinq jours. Cent cinq fugaces mais délicieuses visions. Cent cinq observations minutieuses scrupuleusement effectuées. Vingt discrètes filatures. Onze pages annotées. Un plan de bataille infaillible. Laura, ce soir, je briserai ta routine solitaire, et nous construirons une histoire commune heureuse.
Dix-huit heures. Dans rencontre, il y a « contre ». Tu débouleras à l’angle de l’avenue du Général-Leclerc, et j’en ferai de même côté rue Petitgros. Je me propulserai contre toi telle une flèche de Cupidon. Nous nous heurterons. Toi avec surprise, moi avec passion.
Dix-huit heures passées de quelques secondes et d’un délicieux choc. Excuses plates de ma part. Rapidement suivies d’un trait d’humour : « Décidément, c’est ce qui s’appelle littéralement tomber sur quelqu’un par hasard ! » Proposition d’un dédommagement sous la forme d’un verre au bar de la place des Quatrans : « Ah bon ! c’est votre bar préféré ? Vous y allez souvent le vendredi avec vos amies ? C’est dingue, moi aussi j’adore ce bar : on y sert d’excellents cocktails à base de jus de tomate, notamment le Tomato Frappeto. Comment ? C’est votre cocktail préféré, vous le prenez à chaque fois ? Allez, vous ne pouvez refuser alors ! »
18 h 02, sur la route du bar, en délicieuse compagnie : « Oups ! j’espère que je n’ai pas écorné mon livre dans la chute. Pardon ? C’est Prophétie tropicale d’Henri Vernon. C’est mon auteur préféré. Ah bon ! à vous aussi ? Décidément, on a tout pour s’entendre, ah, ah, ah ! Oui, j’adore son style, cette façon de dire les choses, légère et authentique à la fois. On sent que cet homme est plein de vie, un mélange d’insouciance et de quête d’absolu. Parfois, je m’identifie à lui… »
18 h 10, attablé, face à l’impératrice de mon cœur. (Note : Penser à s’essuyer discrètement de temps en temps les mains sous la table pour ne pas laisser de traces disgracieuses sur la surface du fait de la moiteur de ces dernières.) Discussion à bâtons rompus sur ses goûts, ses aspirations, ses doutes, ses peurs. (Note : Être très attentif pour tout retenir. Ne pas se laisser distraire par son regard langoureux ou son décolleté audacieux.)
18 h 30 (horaire approximatif). Toujours attablé, face à l’impératrice de mon cœur, un peu plus libérée après quelques verres. Lancement de la discussion sur le thème cinéma : « Oui, j’ai une grande admiration pour le réalisateur Woody Allen. Je trouve admirable chez lui cette façon de filmer les choses, légère et authentique à la fois. On sent que cet homme est plein de vie, un mélange de… Comment ? Vous aussi vous êtes fan de lui ? Vous allez voir tous ses films dès leur sortie en salle ? Incroyable ! Décidément, que d’étranges coïncidences ! Le hasard fait bien les choses, non ? »
Dix-neuf heures. « Écoutez, il se fait tard… Si je vous invitais au restaurant pour prolonger ce délicieux moment ? Je vous propose L’Ébullition, le meilleur restaurant de la ville. J’adore le chef. Sa façon de cuisiner les choses, légère et authentique à la fois… Comment ? Vous accepteriez avec joie, mais hélas, il faut réserver deux semaines à l’avance pour avoir une table ? Attendez, je tente ma chance, on ne sait jamais. (Faire semblant de composer le numéro.) Allô ? Oui, bonsoir, dites-moi, vous n’auriez pas une table pour deux pour ce soir ? Ah ? Quelqu’un vient justement de décommander à l’instant ? (Faire un clin d’œil complice.) Eh bien parfait, je suis preneur ! Quoi ? En plus il s’agit de la table située sur la terrasse intérieure, à côté de la petite fontaine qui glougloute et du lierre qui grimgrimpe ? Eh bien, c’est décidément mon jour de chance ! »
19 h 30. Nous trinquerons aux rencontres imprévues. Tu riras de bon cœur, et ton cœur me deviendra bon.
Ça sera parfait. Je te laisse, chère Laura de papier. Ça fait cent cinq jours que je t’écris. Il est 17 h 50, et il ne faudrait pas que je rate la Laura de chair…


Laura,
Comment as-tu pu me faire ça ? Garce. Mon visage est en sang, et mon cœur ne vaut pas mieux. D’accord, je te suis rentré dedans avec peut-être un peu trop d’allant. Certes, je n’aurais pas dû tenter de te prendre dans mes bras dans un mouvement irréfléchi et paniqué, lorsque tu as refusé d’aller prendre un verre. Mais c’était juste pour te montrer la sincérité de ma démarche ! Était-ce une raison suffisante pour me faire une prise de judo qui m’a mis le dos en miettes ?! Au moins, je sais maintenant quel sport tu t’en vas pratiquer le mercredi soir au gymnase, lorsque tu arpentes la rue avec ta queue-de-cheval et ton gros sac de sport… Allongé par terre, inoffensif, j’ai tenté le tout pour le tout en te proposant de discuter à même le macadam. On aurait pu se découvrir plein de points communs. On aurait parlé de l’écrivain, du réalisateur ou du cuisinier, qui ont une façon de faire les choses adorable, légère et authentique à la fois… Mais tu es partie en me traitant de taré. Tu n’es au fond qu’une ingrate bourrée de préjugés.

Bon, après ton départ incompréhensible, j’ai rencontré quelqu’un. Une fille entre deux âges, plutôt mignonne, qui a visiblement été témoin de la scène. Elle m’a gentiment aidé à me relever. On a échangé quelques propos. Elle travaille dans l’entreprise située dans le bâtiment juste en face du mien. Elle a déclaré me connaître de vue : la fenêtre de son bureau donne sur la rue, et ça fait une centaine de jours qu’elle me voit me pencher par ma propre fenêtre avec un air exalté, tous les jours aux alentours de 18 heures. Elle m’a proposé d’aller boire un verre. J’ai poliment mais fermement décliné. Les gens qui épient les autres, je préfère les éviter : je trouve ça malsain.