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Mireille a toujours été laide.
Enfant, déjà, elle était différente. À l’âge des joues rebondies que l’on prend plaisir à croquer, Mireille affichait un visage triangulaire et anguleux. Son petit nez arrondi de bébé a, très rapidement, laissé place à un attribut étroit et dévié, en harmonie, toutefois, avec ses joues creuses et ses pommettes saillantes. L’adolescence lui a infligé plusieurs années d’acné qui ont laissé, sur ses joues, de petites marques arrondies et irrégulières, comme une averse de grêle marque la neige fraîche. Ses hanches se sont, à la même période, enrobées, formant une remarquable culotte de cheval qui contraste avec les épaules étroites et les bras longs et fins de la jeune femme. Les brassières en coton de l’adolescente ne se sont jamais remplies et aujourd’hui, à trente-cinq ans, Mireille affiche un petit 85A en soutien-gorge pour un généreux 44 en pantalon. Cet ensemble offre, ainsi, à la demoiselle, une morphologie reconnue et qualifiée de gynoïde dans les ouvrages médicaux. Les érudits appelleront cela un corps en forme de poire.
De nature rêveuse et optimiste, la jeune femme a su vivre et grandir avec sa silhouette déséquilibrée, son corps nullement désirable.
Ses parents, sympathiques donateurs d’un patrimoine génétique de si piètre qualité, se sont éteints l’année de ses vingt ans, endormis par leur chaudière à gaz défectueuse. Le deuil éprouvé, Mireille a hérité d’un coquet trois pièces à Paris, rue Daubenton, à deux pas du jardin des Plantes, et d’une petite boîte contenant quelques bijoux en or, cadeaux de communions, baptêmes et autres souvenirs familiaux.
À la fin de ses études en BTS Tourisme, alors que ses camarades aux corps harmonieux et aux sourires éclatants intégraient diverses compagnies aériennes, Mireille, elle, s’est présentée au musée du Louvre. L’annonce proposait un poste d’hôtesse d’accueil, mais les vastes connaissances de la jeune femme sur les collections permanentes et temporaires du lieu et les trois langues parlées couramment n’ont pas réussi à faire oublier l’ingrat profil. Mireille s’est vu proposer un autre poste sous la pyramide : elle travaille au vestiaire.
La vie de la jeune femme se déroule sans accroc, son amour pour la peinture, l’art graphique et le cinéma comble l’absence de relations sentimentales. La richesse culturelle de la capitale l’enthousiasme et lui offre un semblant de vie sociale. Elle passe de nombreux après-midi dans les jardins du musée Rodin, au musée d’Orsay ou à L’Arlequin, rue de Rennes, où elle aime voir des films comme César doit mourir ou Les Parapluies de Cherbourg.

En rentrant du travail, ce lundi, Mireille trouve dans sa boîte aux lettres un petit papier bleu ciel, plié en accordéon. Pensant qu’il s’agit d’une liste de courses jetée là par un autre habitant de l’immeuble, elle n’y prête attention et le laisse choir dans la corbeille du hall d’entrée. La jeune femme n’est nullement importunée par les incivismes de ses voisins et ne semble même pas remarquer que nombre d’entre eux glissent leurs publicités dans sa boîte aux lettres plutôt que dans la corbeille se trouvant a quelques enjambées. Mireille est facile à vivre et d’un tempérament calme et compréhensif. Un caractère agréable pour faire oublier l’odieux physique. Dès son plus jeune âge, la fillette avait compris qu’elle n’avait d’autre choix...
Le lendemain, mardi, est le jour de fermeture du musée.
La jeune femme aime lire, le mardi matin, à l’ombre des arbres du jardin des Plantes avant de boire un thé à la menthe à la Grande Mosquée. Elle a fait de ce genre de rituels une source de plaisirs et de satisfactions qui compensent son ignorance du plaisir charnel.
Son étonnement est perceptible lorsqu’elle trouve, en rentrant du salon de thé, un second papier bleu ciel côtoyant les quelques factures et publicités déposées par le facteur et ses voisins. Elle ne le néglige pas comme le premier et le tient fermement dans sa main osseuse jusqu’à ce qu’elle soit enfermée dans son appartement. Intriguée, Mireille déplie le papier azur et lit à voix haute : « Nous aimons les mêmes films. Je vous félicite. »
Les jambes enrobées de la jeune femme ne la soutiennent plus et elle doit s’asseoir sur son canapé pour reprendre ses esprits. Qui peut bien lui écrire cela ? Elle regrette amèrement de ne pas voir eu la curiosité d’ouvrir le petit accordéon reçu hier. Le gardien de l’immeuble a dû vider la corbeille à papier... Habituée à une vie sans relation sentimentale, Mireille se trouve très ébranlée par cet événement pour le moins inhabituel.

C’est presque en courant qu’elle sort du métro de la rue Censier le lendemain soir, la clé de sa boîte aux lettres nichée dans le creux de sa main depuis qu’elle a enfilé son manteau à la fin de son service. Le cœur battant et pleine d’espoir, la demoiselle ouvre sa boîte et sourit en découvrant le petit accordéon bleu ciel tant espéré. Elle se hâte de monter les trois étages et, comme la veille, ouvre son petit message, debout derrière la porte, sans même retirer sa veste : « Le Baiser de Rodin me fait rêver... de vous. »
Mireille en a le souffle coupé. Qui peut bien lui écrire ce genre de choses ? Elle qui n’a jamais attiré aucun homme se voit aujourd’hui courtisée d’une bien romantique façon. Quel bonheur ! La jeune femme ne trouve pas le sommeil cette nuit-là, bien trop intriguée par l’auteur de ces mots doux et impatiente d’ouvrir sa boîte aux lettres le lendemain en fin de journée. Les deux phrases résonnent dans sa tête comme la promesse d’une belle histoire d’amour.

Son corps lourd la freine dans son empressement à gravir les escaliers du métro Censier-Daubenton le jeudi en fin de journée. Le cœur palpitant, haletante et transpirante, la jeune femme pousse un soupir de soulagement en ouvrant sa boîte aux lettres. Le petit accordéon est là, prometteur et mystérieux.
« Rendez-vous place Stravinsky mardi prochain à 11 heures. Entre la fontaine et l’église. »
Un rendez-vous ! Mireille a un rendez-vous galant avec un homme instruit qui aime les films de Jacques Demy et les sculptures de Rodin. Un rendez-vous dans le Marais ! Quel goût ! Quel romantisme ! Mireille écarte les bras et tourne sur elle-même, ivre de bonheur ! Elle n’avait jamais osé espérer plus belle aventure !

Les quelques jours qui la séparent de son rendez-vous passent rapidement. Mireille souhaite être à son avantage. Elle a parcouru tous les rayons des grands magasins du boulevard Hausmann pour trouver une tenue élégante et adaptée à son physique, puis a écouté avec attention les conseils de la vendeuse en maquillage du rez-de-chaussée et, enfin, le lundi soir, veille du grand jour, s’est offert un gommage et un soin du corps au hammam de son quartier. Elle qui, résignée, avait toujours été indifférente à ces plaisirs féminins, se trouve enthousiaste et pleine d’entrain en préparant sa tenue le lundi en début de soirée.

Le réveil sonne en vain. Mireille est déjà éveillée depuis l’aube. Impatiente et heureuse, elle repasse une énième fois sa robe neuve avant de l’enfiler. Le miroir de la salle de bains lui renvoie une image plutôt agréable. Sa joie se lit sur son visage et lui donne un soupçon de charme.
Une minute, il lui semble qu’une jeune femme doit toujours arriver une minute après l’heure du rendez-vous. Mireille trépigne mais souhaite se plier à cette romantique règle. La jeune femme est impatiente mais heureuse. Qui peut bien être ce mystérieux admirateur ?
Les minutes s’écoulent, Mireille est appuyée contre la fontaine de la rue Stravinsky, les petits papiers bleus au creux de sa main commencent à se froisser tout comme le cœur de la demoiselle. La place reste vide de tout admirateur. Trente minutes. Quarante minutes. Soixante minutes.
— Quelle sotte ! Comment ai-je pu croire qu’un homme allait s’intéresser à moi ? murmure la jeune femme en pleurant.
Les larmes font couler le maquillage tout neuf. La robe si précisément repassée se tache de mascara.

Mireille a un dernier espoir en entrant dans le hall de son immeuble de la rue Daubenton. Il y a peut-être une explication dans sa boîte aux lettres. Le cœur de la jeune femme explose en trouvant le petit accordéon. L’homme a dû avoir un empêchement ! Le petit accordéon est rouge, aujourd’hui.
Mireille se hâte dans les escaliers sans même sentir les morsures de ses chaussures neuves.

La porte de son appartement est ouverte. Le petit trois pièces est sens dessus dessous... Vide de tout objet de valeur. Plus de télévision, plus de tableau, plus de bijoux...
Tremblante et effrayée, Mireille ouvre le petit accordéon rouge.
« Merci pour tout, la grosse ! »
Des cambrioleurs ! D’ignobles cambrioleurs vicieux et organisés.

Mireille s’approche du miroir qui lui avait renvoyé un si agréable reflet ce matin. Il gît sur le sol, brisé, sans doute bousculé par les malfrats. Mireille se baisse et saisit le plus gros éclat.
Son bras se teinte de rouge.
Elle en avait si peu, ils le lui ont volé sans scrupule.
Son amour propre.