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 Contes philosophiques

Guerre de boue 

Alone

Alone

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104 voix

La pluie tombait en gouttes légères sur la tôle grise. Lent décompte du temps brisé.
Il inspira. L’air entra dans ses poumons avec un bruit de papier froissé, en déposant dans sa bouche une odeur de feuilles mouillées.
— Fid ? appela une voix inquiète.
Il grogna. La porte de la cahute pivota sans bruit, dévoilant une silhouette frêle aux cheveux blonds. Ses mèches trempées collaient à son visage pâle d’absence de soleil.
Les yeux de Véana s’écarquillèrent alors qu’elle entrait dans la cabane. Un sourire fleurit sur les lèvres de Fid. Pas vraiment joyeux, juste une tentative de masquer son inquiétude.
— Salut.
— Tu ne devrais pas rester ici. Ils vont venir, tu sais. D’un instant à l’autre. Essaye plutôt d’être présentable.
Il ferma les yeux en laissant sa tête basculer en arrière.
— Je ne veux pas les voir.
— Tu n’as pas le choix...
— Je ne veux pas me battre, insista-t-il.
Son amie s’approcha à pas feutrés et s’accroupit face à lui. Ses yeux bleus cherchaient les siens. Il les lui refusa, paupières obstinément closes.
La main de Véana remonta jusqu’à sa joue qu’elle caressa, frôla plutôt, avec la douceur d’un papillon.
— Ça non plus, tu n’as pas le choix.
Il soupira.
—Tout ça pour quelques arpents de terre, à peine. Tant de sang versé pour un peu de poussière.
Elle acquiesça. Au même moment, un ample son déchira le martèlement de la pluie. Une corne de brume.
Elle n’eut pas besoin de parler, pas besoin de lui dire « Ils sont là ». Il avait rouvert les yeux et fixait leurs deux silhouettes élancées, encadrées par des imperméables noirs, qui déjà se découpaient entre les arbres.
Le plus vieux d’entre eux tendit son bras vers la porte restée ouverte. Un bras en acier qui faisait jouer des engrenages cuivrés, membre de métal amarré à la chair.
— Fid Arden, commença-t-il, vous avez l’insigne honneur d’avoir été choisi pour partir au front combattre l’ennemi.
L’insigne honneur de combattre. Il n’y avait que sa nation pour voir dans la mort d’autrui une forme de mérite. L’ennemi, disait-il encore. Mais quel ennemi ? Celui qui l’avait blessé ? Non. Celui que l’on avait placé face à lui, en lui ordonnant de frapper.
Comme on dresse les bêtes les unes contre les autres.
Il se leva en grimaçant. Ses jambes, raidies par de longues heures de prostration, mirent du temps à lui répondre mais les hérauts ne bougèrent pas et attendirent qu’il gagne la porte. Appuyé sur le chambranle, il dévisagea les deux messagers.
— Je ne me battrai pas, annonça-t-il d’une voix dénuée d’émotion.
Dans son dos, Véana étouffa un gémissement d’angoisse. Mais ses interlocuteurs restèrent de marbre et celui qui ne s’était pas encore exprimé demanda d’un ton égal, propre aux émissaires :
— Dans ce cas, comment allez-vous vous acquitter de votre devoir ? Avez-vous un talent qui serait utile à l’armée ?
— Je suis jouteur.
L’impassibilité de l’homme se fendilla. Il leva un sourcil étonné.
— Et vous ne souhaitez pas vous battre ?
Fid haussa les épaules.
— Je ne lutte pas par les armes. Ou du moins pas avec les vôtres.
— Je ne vous suis pas.
— Mais moi je vous suivrai : dans un mois auront lieu les Joutes Automnales. Vous m’y conduirez. Si je gagne, c’est que l’on m’aura jugé assez éloquent. Alors, je galvaniserai vos troupes. Vous savez comme moi qu’une bataille ne se gagne pas qu’à la force des bras et à la finesse de la stratégie.
— En somme, vous briguez le poste d’Orateur de l’armée ?
Il acquiesça.
— Vous avez des titres ? Des textes ? Des preuves de votre éloquence ?
— Le seul qui ait lu des textes les a emportés avec lui. Cachés dans la doublure de sa veste. Il n’est plu. Votre sale guerre l’a pris.
Fid fixa le héraut, attendant une réaction qui ne vint pas.
— Venez, déclara ce-dernier d’un ton plat. Mais si vous échouez, vous serez simple soldat.
Il haussa les épaules une seconde fois.

***

L’arène était immense. A la hauteur de l’événement. Trois milles personnes se presseraient pour assister aux Joutes Automnales. La salle ronde se trouvait illuminée par un imposant globe encastré dans l’enchevêtrement de poutrelles métalliques qui supportait la large toiture.
Au sol, au milieu du plaine de sable, trônait une plaque de cuivre sur laquelle les concurrents prendraient place.
Les premières épreuves ne lui causèrent que peu de difficultés. Enumérer des synonymes, filer des métaphores, produire des hypallages. Nombres de concurrents furent cependant recalés, et il réussit lui-même de justesse, s’il se fiait aux prestations qu’il avait entendu. Il accéda à l’avant-dernière épreuve l’estomac noué.
— Les concurrents doivent prononcer un court texte sur le thème de leur choix. Il devra comporter un maximum de mots commençant par une lettre tirée au hasard, la même pour tous les participants, sachant que ces mots ne pourront être utilisés deux fois, exception faite des pronoms et déterminants. Votre thème, monsieur ?
— La révolte, déclara Fid sans une hésitation.
— La lettre choisie est le « j ». Vous pouvez démarrer.
Fid refoula le léger vertige qui le saisit. Puis les mots arrivèrent lentement dans son esprit. Il déclama :
—Je joue. J’ignore juste où j’avance. Jadis, jaillissait des jardins le jargon des jeunes. Mais plus de jalons jetés sur nos joies ! Jeunesse, que jugeons-nous ? Nos jérémiades, jappements jaunis ! Joutons ! Javelots de jets, jointures de jade, jaugeons nos jours !
Des applaudissements polis saluèrent sa prestation. On le fit sortir de la salle. Juste avant que la porte ne se referme, il entendit le jouteur suivant annoncer :
— Mon thème est le désir.
— Commencez.
— Le joyaux de jais jadis jalousait...
Puis le battant se referma avec un claquement sec, avalant la superbe lancée de l’orateur.
Une heure s’écoula, puis une deuxième et une dernière. Fid patienta dans une salle à moitié vide pouvant accueillir une vingtaine de personnes mais où l’angoisse, la cupidité et la suffisance régnaient tant que l’on se sentait étouffer.
La porte s’ouvrit enfin, laissant passer un juge.
— Noom Loquerda vous êtes qualifié pour l’épreuve finale.
L’homme, impeccable, rasé de près, se leva avec la sobriété que confère l’étoffe des grands maîtres. Les quelques fanfarons dans la pièce cessèrent de s’agiter. Fid lui-même se tassa sur son siège, tant l’homme dégageait une sérénité et une maîtrise impressionnante.
On aurait presque pu sentir les mots l’habiter.
— Fid Arden, vous êtes qualifié pour l’épreuve finale.
Il resta assis sur sa chaise deux longues secondes, abasourdi.
— La dernière épreuve vise l’éloquence. Un sujet vous sera proposé, chacun d’entre vous soutenant une position contraire. Vous devrez vous répondre en alexandrins disposés en quatrains, de manière à argumenter.
Noom Loquerda lui serra la main.
— On raconte que celui qui a composé juste après vous était des plus talentueux, assez pour être qualifié, lui glissa-t-il. Hélas, il s’est perdu dans son thème. Espérons que nous serons tous deux préservés de cette erreur.
— Espérons, acquiesça Fid.
On les fit entrer dans l’arène où ils se firent face. Fid se sentait rassuré, convaincu que son adversaire ne chercherait pas à se montrer perfide. Il était redoutable, sans doute, mais honnête.
Le président du jury se leva à demi et déclara :
— Nous avons élu la question suivante : La guerre est-elle seul moyen de montrer la puissance d’un pays ? Noom Loquerda, vous démontrerez que oui. Fid, vous soutiendrez la position contraire. Nous vous rappelons qu’il vous faut vous exprimer en quatrains et en alexandrins, soit en quatre vers de douze pieds. Vous disposez chacun de trois quatrains.
Puis il désigna Noom Loquerda, le laissant commencer. Ce-dernier se concentra quelques secondes avant de lancer :

Nos rivaux ne craignent que le chant de nos lames.
On vainc son adversaire en regardant ses yeux
Quand de peur transi, il appelle de ses vœux
Dans un seul cri la sauvegarde de son âme !

Les vers naquirent presque seul dans l’esprit de Fid. Il recompta à la va-vite ses syllabes et prit une grande inspiration :

Vous dîtes que la crainte est l’arme des puissants
Mais qu'est la victoire de cette tyrannie ?
J’avance que l’écoute et la diplomatie
Mènent au résultat sans répandre le sang.

Il grimaça. Ses vers étaient faibles et maladroits en comparaison à ceux de Noom Loquerda, pour deux d’entres eux impeccablement coupé à l’hémistiche.
Faibles, maladroits et puérils. Son adversaire ne s’y trompa pas :

Sans répandre le sang, quelle ingénue pensée !
Vous enlacerez les barbares ennemis
Qui viennent du lointain soumettre nos esprits
Et qui seuls festoieront sur nos vies envolées !

Je dis que nous pouvons autrement rayonner
Et que cet ennemi je le nomme mon frère !
Nous pouvons montrer notre culture si fière,
Acceptant la sienne dans le plus grand respect!

Mais quel naïf vous faites, idiot sans le verbe !
Nous sommes nation, nous devons le rester !
L’empire ne vaut rien quand il est partagé :
Par les armes, garantissons notre superbe !

Fid tiqua en entendant le premier vers. Son adversaire le surpassait, indéniablement. Son style était plus littéraire et précis. Sans compter que de part la position qu’il défendait, le soutien de l’assistance, qui appuyait dans sa presque totalité l’effort de guerre, lui était acquis.
Mais, trop sûr de lui, il avait commis une erreur : celle de formuler une attaque ad personam.
Une rage froide s’empara de lui :

Moi monsieur, je n'ai le front de vous insulter.
Et si je suis naïf, la guerre aigrit l'esprit.
Vous vouliez un peuple fort, une foule unie
Vous n’aurez qu’une masse exsangue et révoltée !

Le public applaudit avec enthousiasme, moins pour saluer le dernier quatrain que la prestation globale des deux candidats. Le jury se retira pour délibérer puis annonça :
— Nous prenons note du style littéraire de Noom Loquerda qui a su ravir nos oreilles à maintes reprises. Néanmoins, nous jugeons ici une épreuve d’éloquence et argumentation. Nous déplorons à ce titre l’immobilité argumentative de Noom Loquerda qui est resté centré sur la notion d’ennemi repoussé par les armes. Nous regrettons aussi l’attaque dirigée contre son adversaire. C’est pourquoi, à l’unanimité, nous déclarons Fid vainqueur des Joutes Automnales.

***

On déposa Fid sur le champ de bataille deux semaines après sa victoire.
Il ne fallait pas faire attendre la guerre.
L’automne était bien installé mais nul signe de sa présence ne subsistait entre les arbres brûlés et la lande piétinée. Seul l’humidité qui lui glaçait les os et la boue en coulées grasses sur le sol indiquait que l’été avait fuit.
Il marcha entre des feux à la fumée piquante. Des soldats étaient assis sous la pluie fine, caparaçonnés d’armures en acier renforcé, aptes à encaisser les tirs des balles-torpilles.
— Ils se battront demain, annonça l’homme qui le guidait, un petit homme qui était de ceux qui ne se battraient jamais mais relayeraient les ordres. Parle-leur.
Fid parla. Il leur expliqua qu’il fallait se battre. Qu’ils ne pouvaient plus reculer. Il disait « ennemi » « survie » « devoir », et il sentait s’immiscer en lui la désagréable sensation de faire le jeu du petit homme qui acquiesçait avec ferveur face aux soldats dont la peur quittait les yeux.
Ils partirent au front à l’aube. Cette même aube, on le présenta à une autre garnison.
Fid parla. Il leur raconta l’importance de se battre, jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte, lui qui n’avait jamais frappé personne. Il disait « fierté », « honneur », « triomphe » et ces mots lui donnaient la nausée.
Le petit homme se fendit de quelques applaudissements.
Les guerriers s’embrasaient d’espoir.
La troisième garnison s’étira devant lui, humide de cet automne qui n’en finissait pas. Les cheveux ruisselants d’eau, il s’approcha des guerriers trempés.
Il parla. Il les exhorta de se battre pour une cause plus juste, plus grande, plus belle que leurs seules existences. Il hurlait « sacrifice », « patrie », « splendide idéal ».
La bile remonta dans sa gorge, brûlante, acide. Sa tête se mit à tourner, ses jambes à trembler. Un haut-le-cœur violent le saisit.
Il assomma le petit homme, d’un seul coup.
Alors le monde se déchira. Fid s’ébroua.
Autour de lui régnait le silence, celui des médusés, qui regardaient le guide allongé dans la boue, inconscient.
Fid ferma les yeux, inspira, les rouvrit. Les mots prononcés ces dernières heures lui revinrent avec la violence d’un boomerang. Il eut honte de lui, honte d’avoir encouragé tant de gens à se battre tandis que lui-même restait là, protégé dans le confort relatif du campement.
— Je vous demande pardon.
Sa voix rauque, n’avait été qu’un murmure.
— A vous, à tous ceux à qui j’ai parlé ces trois derniers jours. Il y a un mois, les hérauts sont venus chez moi. Ils m’ont dit de me battre et j’ai refusé. A la place, je suis devenu Orateur, parce que je ne voulais pas me battre. Et quel ignoble Orateur...
Les mots sortaient difficilement. C’était peut-être parce qu’il les articulait avec tant de peine que les hommes l’écoutèrent.
— Cette guerre... Cette guerre est une guerre de boue. Quoi que l’on vous dira, quoi que j’ai pu vous dire, il n’y aura jamais rien de pur, rien de beau en elle, rien de glorieux. Sa souillure s’infiltre partout, en vous comme en moi. Vous allez-vous y perdre, comme je m’y suis perdu. Vous devez lui dire non.
— Mais... Et l’ennemi ? s’enquit une voix.
— Quel ennemi ? Celui sur lequel tu envoies tes munitions pour conquérir sa terre, celui qui te répond en trouant ton armure et ta peau ? Ce n’est pas ton ennemi. C’est celui qu’on a modelé pour toi. « Méfies-toi toujours de déclarer ennemi ceux dont tu n’as pas vu l’âme ». C’est un vieux proverbe, oublié peut-être, mais qui est plus que jamais d’actualité.
— Pas mon ennemi ? hurla un homme. Pas mon ennemi ? Un de ces barbares a tué devant moi mon seul et unique ami !
— Je n’ai pas dit que tous étaient bienveillants. Sache juste que tu tueras toi aussi, demain, des gens qui te traiteront de barbare et te désigneront en ennemi, car tu auras pris leur frère, leur père, leur cousin ou qui sais-je.
Le silence retomba. L’homme qui avait crié luttait à l’intérieur, partagé entre le ravage du chagrin et un sursaut de lucidité. L’un comme l’autre de ces sentiments pouvaient gagner. Fid le savait et n’insista pas.
— Je sais que nombre d’entre vous ne sont pas revenus. Je sais que certains dans vos rangs crient vengeance et je ne peux rien pour eux. Si vous pensez que c’est ce que vous devez faire, faîtes. Sinon, refusez.
— Si nous refusons de nous battre, c’est la mort qui nous attend.
— Ou l’exil. L’un ou l’autre seront là, de toute façon. Je sais. Si vous souhaitez tenter de survivre au combat, alors restez. Sachez juste que moi, je m’en vais. A ceux qui resteront, je demande simplement d’informer les généraux que le gagnant des Joutes Automnales a fait son choix. Et si les mots sont armes, c’est les corrompre que de s’en servir en certains combats.
Fid s’avança dans le bois. Les hommes s’écartèrent pour le laisser passer.
Il marcha seul entre les troncs calcinés, puis atteignit ceux encore intacts, couverts de mousse. Il se souvenait de Véana, plus jeune, lorsqu’elle posait sa tête sur les coussins verts des arbres pour respirer leur parfum. Que penserait-elle de lui, si elle le voyait en cet instant ? Serait-elle fière ? Ou la monstruosité du discours qu’il avait tenu la ferait-elle le haïr ? Il secoua la tête pour chasser cette pensée.
— Tu me pardonneras. Tu m’as toujours pardonné.
Un soupçon de peur le prenait au ventre. Il craignait qu’on donne l’alerte alors qu’il était encore aux abords du campement. Mais personne ne dit rien.
Il continua donc d’aller droit devant lui, gravissant désormais la colline qui s’élevait en pente douce dans le bois.
Sans qu’il ne s’en rende compte, des silhouettes s’avançaient dans ses pas. D’abord une puis deux, et une dizaine, enfin.
Les hommes en prenant sa suite firent craquer des branchages sous leurs pas. Fid réalisa alors qu’il n’était plus seul. Il ne s’arrêta pas, ne regarda pas non plus en arrière, tandis que l’enfer derrière lui s’éloignait. Comme si un simple regard de sa part risquait de faire s’évaporer ceux qui le suivaient.
Fid ne se retourna qu’une fois qu’il fut au fait du monticule.
Quatorze paires d’yeux étaient braquées sur lui.
Quatorze regards attentifs et résolus.
Un poids lui écrasa soudain les épaules. Il scruta les mutinés, le coeur battant.
— Vous venez avec moi ?
Ils acquiescèrent un à un, avec gravité. Sa gorge se noua d’émotion.
— Où souhaitez-vous aller ? demanda-t-il, soucieux de ne rien imposer.
— Loin d’ici, en avant, répondit un guerrier massif d’une voix profonde.
Puis il s’avança vers Fid et le regarda au fond des yeux, à peine une seconde. L’Orateur eut juste le temps de discerner sur son visage sale deux iris d’un bleu limpide avant que le soldat ne le dépasse et ne reprenne la route.
D’un même mouvement, les hommes de boue se remirent en marche.